Nous avions déterré les effets personnels de la tombe et, sans transition, nous partagions un repas chez Nadia. Le curry, valeur sûre.
« C'est bon, hein ? »
« La cuisine du maître, c'est le top. »
« Enfin, c'est grâce à la compétence, ceci dit. »
« Compétence ou pas, arriver à sortir un plat de ce niveau avec cette apparence, j'en reviens pas. Je m'attendais pas à perdre contre une épée sur le terrain de la cuisine... Enfin, j'ai été femme au foyer, moi aussi, à une époque. »
« Tu étais mariée !? »
« Mmhf !? »
Fran l'apprenait visiblement sur le coup. Les joues gonflées de curry, elle écarquillait les yeux.
« Haha, ça date de plus de vingt ans. »
« Ton mari... »
« Il s'est fait avoir par un Anti-Magie, comme ça. On n'avait pas eu d'enfant, alors j'ai repris la vie d'aventurière. »
En haussant les épaules, Nadia ne laissait transparaître aucune tristesse. Elle avait dû tourner la page depuis longtemps.
Pourtant, à mes yeux, elle avait l'air seule. Fran semblait le penser aussi.
« Tatie... »
« Qu'est-ce que tu fais, cette tête... ah, tiens. Qu'est-ce qui te prend ? »
« Rien. Rien du tout. »
« Hahaha. Te voilà soudainement en mode câline. »
Nadia la réceptionnait en l'enlaçant, la caressant. Guerrière de premier rang oblige, elle avait eu le réflexe de lever son assiette de curry au-dessus de sa tête, sans en renverser une goutte.
Cela dit, Fran frottait son visage contre la poitrine de Nadia, et j'étais prêt à parier qu'elle en avait plein le visage. Ça allait vraiment ?
C'est là qu'on entendit l'histoire de la Lame Divine Abandonnée et de Zex. Le fait que son niveau dépasse le maximum de la tribu des chats noirs, fixé à 45, venait bien de sa transformation en Anti-Magie.
Jusqu'à il y a quatre ans, alors que l'érosion était encore faible, elle était bloquée à 45.
La compétence Gloutonnerie d'Or qu'elle possédait semblait suspecte, mais même si je la volais avec Voleur de Compétence, rien ne garantissait qu'elle retrouverait son corps d'origine.
C'était probablement une compétence issue de l'Overgrow, et il y avait de fortes chances qu'elle réapparaisse immédiatement.
Comment la sauver ? Pour Fran aussi, j'espérais qu'elle s'en sorte...
Une fois le dîner fini, l'heure du coucher sonna. Dans ce monde, les gens se couchent tôt, mais Nadia encore plus.
Dans les contrées reculées et les frontières, l'huile et les pierres magiques comme carburant sont précieuses, alors tout le monde se couche vite, je suppose.
« Tu restes dormir, hein ? »
« C'est pas dérangeant ? »
« Évidemment que non ! Le lit est étroit, mais en serrant un peu, on y tient à deux. »
Un lit simple, quoi. Mais avec la petite taille de Fran, ça devait aller.
« Il sent peut-être un peu la vieille, mais c'est mieux que le bivouac, non ? »
« Mmh. »
Fran avait un lit de camp dans son stockage dimensionnel, mais elle ne fit aucun geste pour le sortir. Moi non plus, je ne’allais pas faire la remarque déplacée.
Surtout après l'avoir vue se glisser prestement sous les draps, une fois la magie de purification utilisée.
D'ordinaire, Fran s'endort l'instant d'après, mais ce soir, c'était différent.
« Tatie. »
« Quoi ? »
« Raconte-moi ce continent. »
« Fran, tu aimes étudier, hein. Volontiers, tu veux savoir quoi ? »
« N'importe quoi. »
« Hmm, lette voir... »
Plus que de vouloir savoir quelque chose de précis, c'était la voix de Nadia qu'elle voulait entendre.
Un enfant normal aurait réclamé une histoire, mais demander des infos sur le continent, c'était tout à fait Fran.
« Le port à l'ouest... »
« Mmh. »
« Nocta... »
« Mmh. »
Nadia donnait des infos plutôt utiles, mais Fran, les yeux fermés avec une mine ravie, se contentait de hocher la tête, on ne savait pas si elle écoutait vraiment.
Une heure plus tard.
Ne pouvant plus lutter contre le sommeil, Fran se mit à respirer doucement. Un visage apaisé.
Peut-être que j'exagérais, mais elle avait l'air aussi détendue que quand elle dort en m'étreignant.
Nadia, le coude sur l'oreiller, la regardait fixement, immobile.
« Nadia-san. Moi et Urushi on monte la garde autour, alors tu peux dormir. »
« Vraiment ? J'irai me coucher dans un moment. »
Tout en répondant, Nadia ne quittait pas Fran des yeux. Son visage arborait une douceur maternelle.
Le lendemain matin.
Au menu : mes tranches de bacon ultra-épaisses aux œufs et pain blanc à volonté.
Du curry le matin, ça aurait été un peu lourd pour Nadia. Je faisais griller le bacon sur place et j'empilais les tranches devant Fran et les autres.
Je pensais qu'une tranche suffirait, mais Fran, Urushi et Nadia en redemandaient. En y repensant, Nadia faisait partie de cette race de bestiaux gourmands qui dévorent du steak en guise d'en-cas.
Le curry n'aurait probablement pas posé de problème non plus.
Tandis qu'elles engloutissaient la viande dès le matin, Fran posa une question à Nadia.
« Tatie, tu vas faire quoi, maintenant ? »
« "Maintenant", tu veux dire aujourd'hui ? »
« Mmh. »
Fran regardait Nadia avec un air attendri. Puis, elle se tourna vers moi en silence.
( Maître. Tatie... )
« Tu veux l'inviter à voyager avec nous ? »
( Mmh. C'est pas bien ? )
« Au contraire, je suis pour. »
Pour Fran, plus il y a de figures parentales, mieux c'est. Pas seulement moi, la présence d'une femme à ses côtés a son importance.
Pourtant, Nadia secoua la tête, un voile de solitude perceptible cette fois.
« Je reste ici. »
« Mais... pour évoluer, faut aller sur un autre continent. »
« C'est vrai. Mais c'est pas possible. »
« À cause de ton rôle de gardienne du tombeau ? »
À la voir, on sentait l'attachement viscéral de Nadia à ce village. Une véritable obsession, même.
Mais ce n'était pas la seule raison qui l'empêchait de partir.
« Je peux pas entrer dans les villes. À cause de lui. »
En agitant son bras gauche muté, Nadia haussa les épaules.