Après avoir quitté la succursale du comité de gestion, nous nous sommes rendus directement à la guilde des aventuriers.
Le bâtiment, immense, se dressait au bout du port. Il comprendrait aussi des installations d'hébergement, ce qui expliquerait sa taille. C'est là qu'est gérée l'ensemble de la population aventurière.
D'après William : « Contrairement au centre portuaire où abondent les soldats, ici pullulent les brutes. Fais gaffe. »
Sur ce continent surtout, les aventuriers sont souvent des cas à part : des fous de combat en quête de force, ou des trouble-fêtes devenus persona non grata ailleurs.
Un tel ramassis ne pouvait pas former un endroit recommandable.
« Gya hahaha ! »
« Kanpa~ï ! »
« Unda ora~ ! »
« Yan no gora~ ! »
Le vacarme venu de la taverne attenante rendait la guilde insupportablement bruyante. Pourtant, sur le visage de Fran, qui gardait une mine soucieuse à cause de Castel, flotait un léger sourire.
Fran était devenue une aventurière à part entière. Apparemment, elle se sentait plus à l'aise dans cette guilde sordide et brutale que dans le port propre et policé.
« Hein ? Qu'est-ce qu'un gamin fout dans un endroit pareil ? »
« Oi. C'est quoi ce délire ? J'ai trop picolé, moi ? »
Les aventuriers postés devant le comptoir affichaient une mine perplexe en apercevant Fran. Certains se frottaient les yeux.
Pas de l'hostilité, non : l'incompréhension pure. Ils ne saisissaient pas pourquoi un enfant se trouvait à la guilde des aventuriers du continent de Goldisia.
Sur d'autres continents, un gamin du coin voulant devenir aventurier aurait pu s'y glisser. Mais ici, où les civils sont quasi inexistants, c'était impossible.
Qui plus est, l'équipement de Fran criait « aventurière ». Au moins comprenaient-ils qu'il ne s'agissait pas d'un jeu.
Fran traversa le groupe encore hébété et s'avança vers le comptoir.
« Hé. »
« Euh ? Ah, bienvenue ! »
La réceptionniste se dépêcha de répondre, tout aussi déconcertée que les aventuriers.
« V-Vous êtes aventurière, c'est ça ? »
« Mm. »
Visiblement, une gamine de l'âge de Fran est une rareté.
« Je vois. Alors, vous chassez des anti-mages ? Vous êtes venue seule sur ce continent ? »
« J'ai accepté une mission d'État, mais à part le coup de main initial, on m'a dit que j'étais libre. »
« Hein ? Un pays avec des conditions aussi avantageuses, ça existait ? »
Effectivement, le contrat était trop beau pour être vrai. Hors du royaume de Bérios, c'est semble-t-il inédit.
« Du coup, j'ai entendu qu'on pouvait prendre des quêtes ici. »
« Oui, c'est exact. La base, ce sont les demandes de secours pour les villages et les forts. S'y ajoutent les participations aux opérations militaires des divers pays, et les commandes de rois et de nobles. »
« Les pays engagent les aventuriers d'ici ? »
« Assez souvent. Les effectifs militaires s'épuisent sur la durée, ou les aventuriers mercenaires finissent par se brouiller avec leur employeur. »
« Je vois. Mais moi, bosser pour un pays, très peu pour moi. »
Même en entendant ce refus, la réceptionniste ne sourcilla pas. Ce genre de profil doit être courant chez les aventuriers.
« Dans ce cas, votre activité principale sera la chasse aux anti-mages, couplée aux missions de secours. »
Les herbes médicinales étant dévorées par les anti-mages, les quêtes de cueillette sont quasi inexistantes. Cela dit, les livraisons ne manquent pas.
Si on chasse des bêtes ordinaires — pas des bêtes magiques — pour en faire de la nourriture, on les rachète à prix d'or.
Bien sûr, les anti-mages mangent aussi les animaux, mais ils ciblent les humains en priorité. À l'intérieur du continent, surtout près de la barrière, la faune ordinaire vit tranquillement.
« Même si vous ne prenez pas de quête, je vous conseille de vous faire délivrer une carte d'anti-mage. »
« Carte d'anti-mage ? Un truc comme la carte d'aventurier ? »
« Exact. Une fois enregistrée, elle détecte les anti-mages que vous abattez et totalise automatiquement votre contribution à la chasse. »
« Oh, c'est balèze. Je la veux. »
« Compris. Je vais la— »
« Gya hahaha ! Un gamin pareil n'a pas besoin de carte d'anti-mage ! »
« De toute façon, il crèvera illico ! »
« Mm. »
Au moment où Fran allait demander la carte, des aventuriers saouls l'ont interpellée. Complètement pochards, la démarche chancelante.
Ils avaient traversé exprès de la taverne jusqu'au comptoir, le visage rouge, le ricanement aux lèvres, toisant Fran de haut.
Ils s'apprêtaient visiblement à lui mettre la main dessus. La réceptionnisse les observait, anxieuse.
Quant à Fran… on aurait dit qu'elle jubilait. Un exutoire parfait pour son agacement latent.
« Hein ? Qu'est-ce qui te fait marrer, toi ! »
Devant la colère soudaine de l'aventurier, le sourire de Fran s'élargit encore.
Inévitable. La bagarre est inévitable, alors laissons-la évacuer son stress. Pas de souci, je veillerai à ce qu'il n'y ait pas de séquelles.
« Hé, arrêtez ! Vous allez effrayer la nouvelle ! »
« Hyahaha ! Un gamin pareil— »
« Qu'est-ce que vous foutez, bordel ! »
« Buga ! »
« Bgya ! »
Au moment où Fran faisait un pas en avant, les ivrognes volèrent en éclats. L'auteur du coup : un nain jailli des profondeurs de la guilde.
« Haa haa… Ces abrutis ! Regardez la force de votre adversaire avant de chercher la merde ! »
Le nain, essoufflé, hurlait d'un air tragique.
« Vous leur gâchez l'humeur et vous n'assumez même pas ! Foutez le camp, branques inutiles ! »
Putain, quelle volée d'insultes.
« … »
« Euh ? Pourquoi tu me fusilles du regard ? »
« Rien. »
« Eeeh… J'vous ai quand même sauvés, non ? … B-bon, je pige pas bien, mais désolé ? Moi, c'est Dalho, le maître de cette guilde. »
Je m'en doutais, mais c'est le guildemaster en personne !