« Lady Sibylla… Je vous avais pourtant suppliée de ne pas provoquer tout ce grabuge, vous savez ? »
« Pardonne-moi. »
« J'ai entendu le récit de Biscott. Vous avez déclenché plusieurs incidents dans le donjon. Et pour finir, vous vous êtes disputée avec cette Princesse du Tonnerre Noir ! »
« Ah, c'est ma faute. Mais moi non plus, l'Ainée n'a pas levé la main. »
« C'est une évidence ! Si vous en étiez venues aux mains, vous seriez traquées à l'heure qu'il est ! »
« O-ouais. »
« Hum… »
« Lady Sibylla ? Vous faites une drôle de tête. Est-ce que, par miracle, vous regretteriez vraiment ? »
« Toi, tu me prends pour qui… Bref. Ce n'est pas ça. Le problème, c'est la réputation de notre pays. »
« Ah, les médisances sur notre royaume dont parlait Biscott ? »
« Pas exactement des médisances. Notre réputation est au plus bas. Perfides et cruels, froids et sans pitié. Et j'en passe. »
« Le summum du pire, quoi. »
« Exact. C'est ça. Ceux qui cherchent noise à Kranzel, ce sont le Duc de la Conquête du Sud et le Duc de la Conquête de l'Est, non ? À cause d'eux, on prend tout notre pays pour des leurs. »
« Notre royaume, de par ses origines, est composé de cinq régions — Est, Ouest, Sud, Nord et le Centre — chacune avec sa propre identité. On a tendance à penser que ce que font les seigneurs locaux ne regarde qu'eux, et qu'on n'a pas à en répondre. Nous non plus, d'ailleurs, on ne s'intéressait pas vraiment à ce que les ducs faisaient à l'étranger. La nature de nos missions fait que c'est inévitable. »
« Mais pour les gens de Kranzel, ces nuances n'existent pas. Ce que font le Sud et l'Est, c'est la volonté du royaume de Raidos tout entier. »
« D'où cette image de "pire pays possible". »
« Voilà. »
« Cela dit, ce que racontait cette fille, c'est du sérieux ? On savait que le Sud et l'Est étaient hostiles à Kranzel, mais… »
« Comment savoir… En tout cas, je me suis dit qu'ils étaient capables de le faire. »
« Un complot… Effectivement, le Sud et l'Est sentent le soufre. Tous deux nourrissent une rancœur tenace envers Kranzel, ils sont capables de n'importe quoi. »
« Et l'Ouest, Clicka ? Ta famille est là-bas. Tu n'as rien entendu du Duc de la Conquête de l'Ouest ? »
« Ce personnage… Comment dire. Ce n'est pas impossible. Mais il ne bouge pas s'il n'y trouve pas son compte. Et entre la gestion du royaume de Philias, de la thalassocratie de Seedran, et un grand complot contre Kranzel, il aurait du mal à tout mener de front. »
« C'est vrai aussi. On dit qu'il est avare, qu'il ne pense qu'à son argent… »
« Et le Duc du Nord ? Franchement, je le connais mal. »
« C'est la région la plus indépendante de notre pays. L'Ordre des Chevaliers du Nord règle les problèmes sur place, donc les Chevaliers Rouges y sont à peine nécessaires. Mais le Nord, lui, ne posera pas de problème. »
« En effet. Le Duc du Nord est un homme de guerre, il n'aime pas les détours. S'il doit être l'ennemi, il lèvera une armée et viendra au combat frontal. »
« Je vois. »
« Et le Centre ? Juste parce qu'on n'a rien entendu ne veut pas dire qu'il ne se passe rien, non ? »
« Hum… Clicka ? »
« Si le Centre tramait vraiment quelque chose, le Premier Ministre ne nous aurait pas confié cette affaire, non ? »
« C'est vrai aussi. Et le palais n'a plus assez de force pour ça de toute façon. »
« Donc au final, les fauteurs de troubles, c'est le cochon du Sud et le dingue de l'Est. »
« C'est l'impression qui se dégage. En tout cas, la réponse à donner à chaque duc sera discutée à notre retour. Mais je vous avais demandé de rester sages aujourd'hui ! Pourquoi êtes-vous allés dans un donjon ? »
« Ah, ben… L'Ainée a dit qu'on allait au donjon. »
« Lady Sibylla ? »
« Je voulais voir un peu de quoi sont capables les aventuriers. J'ai entendu qu'il y avait un donjon de bas niveau accessible même aux non-aventuriers. »
« Aller dans un tel endroit ne vous aurait rien appris, non ? On dit qu'il n'y a que des débutants. »
« Pas si sûr. J'ai compris qu'on ignorait trop les aventuriers, et que notre pays risque d'en payer le prix quelque part. »
« C'est déjà ça de gagné. Mais l'enquête dans cette ville s'arrête là. Je vais préparer notre départ au plus vite. Entendu ? »
« Non. Impossible. »
« Pourquoi ! Vous deux, Lady Sibylla et Biscott, êtes déjà repérés par les aventuriers de cette ville, c'est quasi certain ! »
« Vous croyez qu'on est surveillés ? »
« Ce n'est pas confirmé, mais on sent des regards. On dirait qu'ils utilisent des bêtes magiques pour nous épier. Leur identité reste inconnue. La seule certitude, c'est qu'ils se cachent probablement avec de la magie noire. »
« Hé, hé. Clicka, notre chef des éclaireurs, ne peut pas les repérer formellement… Il existe des bêtes magiques qu'on peut contrôler comme ça ? »
« C'est ça, les aventuriers. Le donjon n'a pas donné grand-chose, mais j'ai pu ressentir leur diversité et leur individualité. Et j'ai compris qu'on ne les comprendrait vraiment qu'en allant au-delà des apparences. »
« M-mais si on reste là… »
« C'est un ordre du chef de l'Ordre des Chevaliers Rouges. On reste dans cette ville et on continue l'enquête sur les aventuriers. Notre couverture n'est pas encore totalement grillée. On s'en sortira. »
« On ne s'en sortira pas ! C'est bien trop risqué. Si votre identité est découverte, que ferez-vous ? »
« À ce moment-là, on force le passage. »
« Haa… Je m'en doutais. Alors je vais préparer le pire au plus vite. »
« Désolé. »
« Et cette enquête, vous comptez la mener comment ? Vous avez une idée ? »
« Rien de compliqué. Pour comprendre quelqu'un, le mieux, c'est encore de croiser le fer. »
« C'est exactement ça qui vous vaudra d'être fichés sur-le-champ ! »
« Pas si on le fait légalement. Il y a une occasion toute trouvée pour se battre officiellement contre des aventuriers, non ? »
« V-vous ne comptez pas participer au tournoi martial ? Je vous ai déjà dit que c'était dangereux ! »
« L'occasion d'affronter des aventuriers de haut niveau ne se présente pas deux fois. C'est décidé. Biscott, tu participes avec moi. Clicka, tu gères le soutien. »
« Oui ! »
« Compris. »
« Écoutez bien. C'est une mission qui engage l'avenir du royaume de Raidos. »
« Les aventuriers valent vraiment ce niveau d'attention ? »
« Je ne sais pas. C'est pour ça qu'il faut le savoir. »
« … Et le Sceau Rouge, vous en faites quoi ? »
« Je ne l'utiliserai pas au tournoi. Si je le montre, notre identité sera percée à jour. On l'a déjà utilisé pour stopper la contre-attaque de Kranzel. Mais on pourrait en avoir besoin pour fuir, alors tenez-le prêt. »
« Entendu. »
« Ainée. Vous participez vraiment, vous ? »
« Oui. Toi et moi, on croyait savoir, mais on ne savait rien. On était trop imprégnés de la mentalité de Raidos. »
« E-empoisonnés… »
« L'amour du pays et le mépris aveugle pour l'ennemi, ce n'est pas la même chose. Moi non plus, je ne l'ai pas assez mis en pratique, je me contentais de le dire… »
« Ainée… »
« Ce n'est pas une question de gagner ou de perdre. Pour comprendre ne serait-ce qu'un peu ce que sont les aventuriers, on se bat sérieusement. C'est clair ? »
« Compris. »
« Et pour la surveillance, que faites-vous ? »
« Les faire partir, c'est possible… Mais les capturer sera difficile. »
« Alors on les laisse. De toute façon, d'autres viendront. Et ça ne leur apprendra pas qu'on les a repérés, non ? »
« Bien. »
« Au final, la mission originale du Premier Ministre sera remplie. C'est parfait. »
« La confirmation de la position et de la force de l'aventurier de rang S, c'est ça ? »
« Ouais. Il y a peu, les hommes du Duc du Sud ont dit l'avoir localisé… Mais il viendra bien au tournoi, lui. »
« L'aventurier signalé par le Duc du Sud semble différent, mais un rang S viendra, c'est certain. »
« Tant mieux. Je vérifierai sa force de mes yeux, et si possible, sa loyauté envers Kranzel. L'idéal serait de croiser le fer, mais même l'observer de près suffira. »