« Pas de Wiinalane. »
« Ça fait une petite heure à peine, pourtant. »
Après avoir écouté le récit de la grand-mère Jill, nous sommes revenus au bivouac. Pour parler à Wiinalane du stand de Rean. Mais il n'y avait pas sa silhouette sous la tente.
« … Où est partie Wiinalane ? »
« Je n'ai rien entendu. »
Fran demande à Zerosreid, ligoté à l'intérieur de la tente, mais il ne semble pas savoir où elle est allée.
« Elle a peut-être commencé sa propre enquête. »
(On fait quoi ?)
« Hmm… »
Bon, tant pis. Laissons un mot à Zerosreid et allons interroger Robrein. Même avec Zerosreid, je peux maintenant tenir une conversation purement professionnelle.
Cela dit, je me demandais s'il était vraiment prudent de laisser cet homme seul, mais il a l'air d'être surveillé de près par les esprits. Un Zerosreid dont la force a été fortement réduite, on peut en venir à bout n'importe comment.
Pourtant, les deux chevilles enchaînées, un collier de contention au cou, cette allure ne ressemble qu'à celle d'un esclave. Et pourtant, le voir rester coi sans se débattre, on aurait du mal à croire que c'est le même fou de combat.
« … Dis à Wiinalane que Rean pourrait être à Kiarazen. Qu'il tient un stand. »
« … Compris. »
Tous deux le visage impassible, ils échangent ces quelques mots. Fran déteste toujours Zerosreid, mais lui, qu'en pense-t-il ?
La haine ? Le dégoût ? Impossible à savoir.
Au moment où Fran s'apprête à sortir de la tente, Zerosreid l'appelle soudain.
« Attends. »
« … Quoi ? »
Fran s'arrête malgré elle, répondant d'une voix chargée d'hostilité.
« … J'ai une faveur à demander. »
« Une faveur ? Une faveur, dit-il… »
À peine ces mots sortis de la bouche de Zerosreid, Fran incline la tête, interdite. Mais son visage se crispe aussitôt en une expression de colère, et elle marmonne.
Une tuerie intenable emplit l'espace alentour. Pourtant, Zerosreid ne montre aucune peur et s'agenouille sur place.
Ce n'est pas qu'il n'a pas peur. C'est plutôt qu'il est résigné. S'il se fait trancher ici par Fran, il l'accepte.
Tout en se prosternant, il regarde Fran avec des yeux d'une limpidité qu'on ne croirait pas être ceux de Zerosreid.
« J'ai une faveur, à demander. »
De la bouche de Fran sort un grincement sourd, *gigiri*, ses dents serrées. La main qui s'était portée sur ma poignée tremble d'une manière incroyable.
« Fran ! Attends ! Ici, c'est… »
(… Ça va.)
Dans ses yeux brûle encore la flamme de la colère. Pourtant, Fran retire sa main de ma poignée et abaisse lentement son poing.
(Je sais. Je sais, alors…)
Voyant cet état, Zerosreid a sans doute jugé qu'il avait la permission de continuer, car il rouvre la bouche.
« … La contrepartie, c'est ma vie. »
« !? »
« Wiinalane a l'intention de rompre mon contrat avec Roméo. Après ça, vous pouvez disposer de ma vie comme bon vous semble. »
« Tu te rends compte de ce que tu dis ? »
« Oui. Si juste me tuer ne suffit pas, torturez-moi, faites ce que vous voulez. »
« … »
« Ce que je veux demander, c'est au sujet de Roméo. Après ma mort, je veux que vous le confiiez à l'orphelinat de Barbola. »
« … »
« Si je reste avec lui, Roméo sera malheureux. Alors, je vous en supplie. »
C'est inimaginable. Même moi, je l'ai pensé. Mettre sa vie en gage pour confier Roméo ? Mais ce n'est pas un mensonge. Il le pense vraiment.
Comme vidée, la force quitte les bras de Fran. En même temps, cette tuerie qui se déversait tout autour se dissipe comme brume. Cette fois, c'est un silence angoissant, presque surnaturel. La main pendante balançouille mollement.
Son visage affiche une expression hébétée. A-t-elle été stupéfaite par des paroles impossibles ? Ou sa colère a-t-elle dépassé ses limites ?
Mais, à ma grande surprise, Fran hoche légèrement la tête en direction de Zerosreid.
« … Entendu. »
« Vraiment ? »
« Ouais. En échange de ta vie, j'emmènerai Roméo à l'orphelinat. »
« … Merci, beaucoup. »
« … Hmph. »
Tandis que Zerosreid maintient sa prosternation, Fran lui tourne le dos. Elle s'éloigne avec une expression indescriptible.
« Fran, t'as bien tenu le coup. »
(… Il a changé. C'est vraiment plus le Zerosreid d'avant.)
« C'est pour ça que tu lui as pardonné ? »
(… Pas pardonné. Mais… )
Fran aussi a du mal à mettre des mots dessus. Néanmoins, le fait qu'elle n'ait pas dégainé sur-le-champ mais qu'elle ait prêté l'oreille à ses paroles, ça veut dire que Zerosreid a changé au point de le mériter. Ou alors, c'est Fran qui a changé.
La haine est toujours là, mais un autre sentiment semble germer.
« T'as été admirable. »
« … Ouais. »
À l'académie de magie, quand Fran a foncé sur Zerosreid, j'ai trouvé ça inévitable.
Par exemple, si j'avais été à la place de Fran, j'aurais sans doute attaqué moi aussi. Qu'on embarque des gens sans lien, peu importe. C'est exactement ça, une perte de contrôle.
Je me suis dit que Fran se jette sur Zerosreid, c'était normal. C'est pour ça que j'ai été lent à l'arrêter, et je me suis même demandé si j'en avais le droit.
Et puis, je suis l'épée de Fran. Même si le résultat menait à la ruine, je pensais la suivre jusqu'au bout.
Une histoire d'idiot. Ce n'est plus un tuteur. Comme l'a dit Rean, une pensée en surplomb, sans sang qui circule.
Un tuteur raté.
Mettre ses propres affaires de côté pour gronder, c'est pas ça le rôle d'un tuteur ? Je repense à mes parents. Certainement pas des saints, ni des adultes accomplis. Si on listait leurs qualités et leurs défauts, les défauts l'emportaient. Petit, je me faisais gronder par eux en pensant « c'est toi qui parles ».
Mais quand même, ils m'ont grondé, ils m'ont élevé. D'ailleurs, servir de contre-exemple, c'est aussi le travail d'un tuteur.
J'ai dit « travail » exprès, parce que ce dont a besoin un tuteur, ce n'est pas seulement de l'affection. Un tuteur a des obligations aussi. L'obligation d'élever l'enfant sous sa protection sainement, correctement.
Puisqu'on s'arroge le rôle de tuteur, on ne doit pas l'oublier.
Alors, je félicite. Fran a réussi, ne serait-ce que provisoirement, à réprimer sa haine et à rengainer sa lance.
« Fran, t'es admirable. »
« Ouais. »
Seule inquiétude : Fran a-t-elle vraiment l'intention de prendre la vie de Zerosreid ? Mais à cette question, Fran fait une tête gênée et baisse les yeux.
« … Je sais pas. »
« C'est ça. »
Apparemment, elle a fait cette promesse sur le coup de l'élan.
« … Mais. »
« Mais ? »
« Zerosreid, je peux toujours pas lui pardonner. »
« C'est ça. »
« Ouais. »
Toujours, hein.