Rediblue était une ville bien plus chaotique que je ne l'imaginais. Les grandes artères allaient encore, mais une fois qu'on s'engageait dans les ruelles, des chemins étroits s'entremêlaient comme un labyrinthe.
La capitale du royaume de Kranzel était déjà passablement déroutante, mais celle-ci ne lui cédait en rien côté labyrinthe. Simplement, l'atmosphère des bâtiments différait, si bien que l'image de la ville changeait du tout au tout.
Par rapport au royaume de Kranzel aux allures méditerranéennes, ici c'était plutôt le bon vieux style britannique, si je devais mettre un nom dessus ? Bon, je suis jamais allé en Angleterre, donc c'est purement subjectif.
Ça me rappelait l'ambiance des quartiers populaires de Liverpool ou des petites villes de banlieue qu'on voyait dans les émissions spéciales sur les Beatles à la télé.
« Dis, t'as pas déjà fait exactement la même erreur avant ? »
« Hm ? »
« À la capitale de Kranzel aussi, tu t'es paumée dès qu'on a quitté la rue principale, non ? »
« Ça sentait bon. »
« Oum ! »
Dans la main de Fran, qui me répondait ça, se tenait un gâteau cuit genre gaufre. Urushi était en train de mâcher après en avoir avalé trois d'une traite.
Au début, on avançait tranquillement sur la grande rue. Mais Fran a flairé une odeur appétissante et a soudain dévié de la route. Jusque-là, c'était encore bien, on avait trouvé la pâtisserie d'où ça venait.
« On est complètement paumés, là. »
« Mm. »
« Tu nous pas demandé le chemin à la vieille de la pâtisserie ? »
« J'ai demandé. »
« Pourquoi tu suis pas ses indications ? »
« Par ici, ça a l'air plus marrant. »
« Ah, d'accord. »
« Mmh ! »
Il y avait des ruelles si étroites qu'il fallait se mettre de travers pour passer, des escaliers si raides, longs et étroits qu'un vieillard y laisserait sa peau avant d'arriver en haut, des tunnels de verdure formés par des haies... Bref, plein d'endroits qui chatouillent l'âme d'enfant.
Fran comme Urushi exploraient la ville avec enthousiasme. On pouvait dire sans exagérer qu'ils s'étaient perdus volontairement.
« Bon, on n'est pas pressés, donc c'est pas grave. Ceci dit, j'aimerais bien passer à la guilde des aventuriers, mais c'est pas non plus une obligation absolue. »
Et puis, moi aussi je commençais à trouver l'exploration un peu fun. Dans ce coin, les immeubles d'appartements se faisaient rares, place aux maisons individuelles, et chaque jardin était soigné avec goût, c'était plaisant rien qu'à regarder.
C'est alors que Fran s'est arrêtée net et a pointé devant elle.
« Maître, là-bas. »
« Qu'est-ce qu'il y a, Fran ? »
« Ce bâtiment, il est dingue. »
Ce que Fran désignait, c'était un bâtiment au look caractéristique, un peu plus loin. Effectivement, c'était frappant.
C'était une maison individuelle de trois étages, mais un arbre poussait depuis le toit. Pas dans le sens "toit végétalisé", hein ? Comment que je le regarde, le toit a un trou et le sommet d'un arbre géant en sort.
En y regardant de plus près, des branches qui semblaient venir de cet arbre sortaient de certaines fenêtres du troisième et du deuxième étage.
Mais ce n'était pas la seule surprise. Il y avait du linge qui séchait dans le jardin. Apparemment, des gens y vivaient normalement.
On s'est approchés de la maison. Et là, nouvelle surprise : à l'entrée du terrain pendait une enseigne « L'Auberge du Vieux Arbre Vert ».
Visiblement, c'était une auberge.
« Urushi, on y va ! »
« On ! »
« Eh, attendez un peu ! »
Fran et compagnie ont foncé dans l'auberge, les yeux brillants. Alors qu'on ne savait même pas encore à quoi ça ressemblait dedans !
« Oooh... »
« Ofou... »
Fran et Urushi, de la taille d'un chien moyen, se tenaient côte à côte au milieu du jardin, le crane levé vers l'arbre géant. Ça ressemblait à un camphrier, mais son feuillage s'étendait déjà plus large que le toit de l'auberge, comme s'il y en avait un second.
Après l'avoir regardé un moment, visiblement satisfaite, Fran a ouvert la porte de l'auberge. Une porte en bois très vieille, mais bien entretenue.
« Oooh... »
Et elle a poussé un énième cri d'admiration.
« Y'a aussi un arbre dedans. »
« Ben oui, forcément. Ceci dit, je comprends que tu sois surprise. »
Le tronc était bien plus gros que je ne l'imaginais. Pourtant, l'auberge avait une taille correcte, mais la moitié de l'espace était occupée par le tronc. L'arbre géant trônait au centre, et tout autour de ses racines, le sol s'étendait comme une terrasse en bois.
Le fait que les planchers autour de l'arbre aient des formes bosselées, c'est sûrement parce qu'ils les ont découpées pour suivre la croissance des racines.
« Ohé, des clients ? »
« Qui ? »
« "Qui", c'est toi qui es qui, toi ? »
« Fran. Aventurière. »
« Haa, haa. Je vois, je vois. »
Celle qui avait abordé Fran et les autres, arrêtés à l'entrée de l'auberge, était une vieille elfe menue.
« Moi, c'est la tenancière de cette auberge. Vous voulez loger ? »
« Mmh ! Une nuit ! »
« Hé hé, on reste ici ? »
(Mmh !)
On n'a même pas encore trouvé la guilde... Visiblement, elle a vraiment flashé dessus.
Ceci dit, c'est peut-être la première fois que je vois un vieil elfe. Les elfes passent la majeure partie de leur longue vie sous une apparence jeune, et ne vieillissent comme les humains que pendant le dernier siècle environ. À ce stade, la plupart s'isolent et entrent dans un long sommeil, paraît-il.
Une vieille qui, en plus, travaille dans une ville d'humains, ça doit être sacrément rare, non ?
« Avec le dîner et le petit-déj, 500 G. »
« Compris. »
« Y a un truc à pas oublier. Si vous blessez ce Grand Arbre-sama, je vous mets dehors. C'est clair ? »
Grand Arbre-sama, hein. Un arbre spécial, j'imagine ? Fran a demandé, et figure-toi qu'un esprit y résiderait. La vieille aurait conclu un contrat avec cet esprit.
« Tant que vous faites rien de mal, c'est un bon esprit. »
« L'esprit... moi aussi, je peux le rencontrer ? »
« Saa... Peut-être que oui, peut-être que non. Disons que si tu sages, peut-être bien que tu pourras le voir. »
« Compris. Je serai sage. »
« Hou hou, c'est une bonne résolution, ça. »
La chambre qu'on nous a guidés ensuite était plus normale que prévu. Un lit propre, un mobilier simple. Et pas de branches d'arbre qui s'étendraient dans la pièce, contrairement à ce qu'on craignait.
Ce n'est pas pour rien qu'un esprit y loge : l'arbre géant ajuste lui-même sa croissance pour s'adapter à l'auberge. Grâce à ça, ses branches n'envahissent pas les chambres d'hôtes.
Par contre, que les racines grossissent, ça a l'air inévitable.
« Belle chambre. »
« On ! »
« On dirait qu'elle a vraiment plu. »
« Mmh ! Ça sent bon, comme si on était en pleine forêt. »
Pour Fran, qui est une enfant de la nature, cette auberge qui garde une présence forestière en pleine ville doit être un lieu apaisant. Assise sur le lit, elle respirait à grands coups.