Le lendemain, on m'avait demandé de recevoir une requête du maître de guilde de Seftent.
Fran se trouvait sur un petit bateau. À ses côtés se tenait aussi la maîtresse de guilde, la vieille Jil.
Leur objectif était un navire de taille moyenne amarré à une centaine de mètres du port, connu sous le nom de « bateau des aventuriers ».
Au départ, on avait prévu d'y aller sur Urushi, mais la vieille Jil nous en avait empêchés. La raison : ça provoquerait une panique. Puisqu'il n'existait aucun moyen d'avertir tout le monde, il était effectivement possible qu'on prenne l'arrivée d'une bête magique pour une attaque.
Si la panique éclatait dans cette zone où les bateaux sont serrés les uns contre les autres, les dégâts pourraient être bien pires qu'en ville. Un navire qui tente de fuir en percutant un autre et qui coule, ce genre de scénario n'était pas exclu.
« Il y a une guilde des aventuriers là-bas ? »
« Ah, oui. C'est pas un gros bateau pour qu'on puisse manœuvrer facilement en cas de pépin. »
« Un bateau rien que pour la branche de la guilde ? »
« Disons que c'est un bateau qui a tout ce qu'il faut aux aventuriers : dortoirs, terrain d'entraînement, atelier de démantèlement, boutique d'armes... »
« Donc l'examen se passe aussi sur ce terrain d'entraînement ? »
« Ah. C'est ça. »
La requête de la vieille Jil à Fran. Elle consistait à faire office d'examinatrice pour l'examen de promotion des aventuriers. Pas de juger la réussite ou l'échec, mais d'être l'adversaire qui les affronte.
D'habitude, pour l'épreuve qui mesure la force de combat, on fait venir des gens d'une ville lointaine du pays. Mais à cause des rumeurs de guerre et d'incidents survenus dans le pays, ça a été repoussé de six mois environ.
La raison pour laquelle on appelle exprès des extérieurs, c'est pour éviter la complaisance et pour leur faire sentir l'immensité du monde extérieur.
Les aventuriers de cette région, comparés aux autres, sont nombreux à être nés et élevés autour du lac Vivian et à être devenus aventuriers tels quels.
Dans une région normale, beaucoup voyagent pour améliorer leurs compétences ou chercher un donjon à leur niveau. Même sans parler de grand voyage, s'ils s'intéressent aux donjons ou aux zones maudites, il est courant de changer de base dans sa jeunesse.
Mais comme on a élevé les aventuriers à l'échelle de la région, centrés sur les flottes commerciales, le nombre d'aventuriers sédentaires a augmenté de façon surprenante. On pourrait appeler ça une guilde d'aventuriers de proximité ? Comme ils sont du coin, ils sont bien élevés et connaissent parfaitement les règles tacites. Que des avantages.
Seulement, inversement, l'inconvénient c'est qu'il se crée de la familiarité. Le problème principal, c'est le manque de sens de la crise et d'esprit de compétition chez les aventuriers de bas rang, paraît-il.
Beaucoup se connaissent entre eux, et les aventuriers de haut rang sont des héros dont ils rêvaient petits. Du coup, même s'ils se font battre à l'examen, ils se disent « bah, c'est pas grave, j'ai perdu contre untel » et ne le prennent pas à cœur, il y en a beaucoup comme ça.
« C'est pour ça qu'on appelle autant que possible des gens d'ailleurs pour l'examen. Personne n'aime se faire sous-estimer par des gens d'une autre région, où qu'on aille. »
« Mm. Je comprends. »
« Oh, vraiment ? »
« Moi aussi, je déteste qu'on sous-estime les tribus chats noirs. »
« Ah, c'est sûr que c'est un sentiment qui y ressemble. Alors fais de ton mieux pour leur botter le cul à ces gamins. »
« Compris. »
« Hihihi. Ceux qui tombent sur l'examen cette fois ont pas de chance. »
La vieille Jil, elle a un sale caractère. Mais je suis d'accord. Les aventuriers qui perdront contre Fran vont recevoir un sacré choc. Une gamine, une étrangère, une chatte noire, et qui a pas l'air forte.
Ouais, moi je chialerais. S'ils veulent râler, qu'ils s'en prennent à la vieille Jil qui a demandé à Fran en toute connaissance de cause. Lui demander de faire dans la dentelle ? Ha, impossible.
« En plus, je veux que les autres voient ta force. »
« Pourquoi ? »
« Comme avertissement et comme objectif. »
« ? »
« Bon, suffit que tu leur en mettles plein la vue. »
« Compris. »
« On ! »
« Hohou. Belle puissance magique. Ça devient intéressant. Urushi, je compte sur toi aussi. »
Vraiment sale caractère.
Cinq minutes plus tard.
Depuis la chaloupe accostée, Fran monta sur le bateau des aventuriers.
« À vue d'œil, c'est un bateau normal. »
« Mm. »
« On. »
Mis à part le drapeau de la guilde des aventuriers hissé au mât, il ne différait guère des autres navires de taille moyenne amarrés à proximité. Mais une fois à l'intérieur, on comprit que c'était faux.
Car le hall d'accueil de la guilde des aventuriers existait tel quel à l'intérieur du navire. Beaucoup d'aventuriers y stationnaient. L'ambiance était extraordinaire.
Un bon nombre d'aventuriers devaient avoir débarqué à Seftent, et pourtant il y en avait encore autant à bord.
Quand on entra guidés par Jil, le regard de tous les aventuriers se braqua sur nous. Des aventuriers plutôt compétents observaient Fran pour la jauger.
Beaucoup avaient l'air dubitatifs. Ils regardaient Jil, puis Fran, puis portaient les yeux derrière elle.
L'info comme quoi la vieille Jil amenait un examinateur devait déjà être connue. Mais pas que ce soit une gamine. Connaissant la vieille, c'est fait exprès.
Ceux qui jaugeaient Fran avaient senti qu'elle n'était pas une faible. Ceux qui semblaient perplexes ne voyaient en elle qu'une gamine conforme à son apparence.
« Bien venue, la vieille. »
« De même, c'est gentil d'accueillir, le vieux. »
Devant le comptoir, un petit vieillard ridé accueillait la vieille Jil de la même façon. Ce devait être le maître de guilde d'ici.
« Je m'appelle Garufiran. Je suis le maître de guilde ici. Appelle-moi papy Garu. »
« Compris. »
« Mm. Alors je vais t'expliquer pour aujourd'hui, viens par ici. Bienvenue. »
« Merci. »
Le fait que papy Garu accueille Fran normalement leur fit comprendre qu'elle était l'examinatrice. Les aventuriers de haut rang acquiescèrent avec satisfaction, tandis que des cris de surprise s'élevaient chez les débutants.
C'est alors qu'un jeune homme au visage peu convaincu se planta devant Fran et les siens.
« Papy Garu. Celui d'aujourd'hui, c'est... »
« Espèce d'idiot ! »
« Hie. »
« Quelle attitude envers l'aventurier qui a répondu à notre demande ! Vous connaissez pas la politesse ? »
Le jeune homme, engueulé par papy Garu, en perdit les genoux. Ses camarades le relevèrent.
« Je ferai les présentations après. Les nullards qui sont même pas capables de juger la force de quelqu'un, fermez-la ! »
« M-mais... »
« Déjà, le fait que je l'accueille poliment devrait vous mettre la puce à l'oreille : c'est un interlocuteur important. Des crétins qui pigent même pas ça, faut les remettre à l'entraînement !... Souvenez-vous-en pour plus tard ! »
C'est aussi ça, les effets pervers de la familiarité dont parlait la vieille Jil ? Couper la parole au maître de guilde et à son invité, puis adopter une attitude hautaine, c'est passible de sanctions. Si c'avait été Éliante qu'on a croisée à la capitale du royaume de Kranzel, elle l'aurait déjà découpé sans sourciller.