« Le continent de Zilbard, hein ? Ça faisait un bail que j'étais pas revenu par ici. »
« Patron, vous êtes costaud~. Vous êtes de la race des Oni ? »
« Ouais. Enfin, disons que oui. »
« Vous êtes venu sur ce continent pour le boulot ? »
« Pas exactement pour du travail, non… »
Le fait que je traverse du continent de Chrome à celui de Zilbard relevait presque du caprice.
« Disons que j'ai suivi mon intuition. »
« Hein, votre intuition ? »
Mon skill unique « Oniki » renforce à l'extrême l'intuition et le flair. Grâce à lui, je peux plus ou moins discerner si les paroles de quelqu'un sont un mensonge ou viennent du cœur. C'est du « plus ou moins », donc ça rate parfois, mais ce skill m'a sauvé la mise plus d'une fois.
C'est cette intuition qui me disait d'aller sur le continent de Zilbard. À l'origine, tout a commencé avec les paroles de Murelia, une femme maléfique.
Ses derniers mots : une prière pour qu'on sauve un garçon nommé Romeo. Je n'ai senti aucun mensonge là-dedans. C'était sincère, sans doute.
Et puis il y a eu Zeroslead, cet homme que j'ai affronté après. Un type atroce, mais qui portait une tristesse profonde. Je ne comprenais pas pourquoi à ce moment-là…
Plus tard, j'ai appris que Zeroslead avait enlevé Romeo. Tout s'est éclairci. En apparence, Zeroslead semblait avoir trahi Murelia, mais c'était sûrement une mise en scène. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, mais…
Si on y réfléchit, c'était logique que Zeroslead agisse pour accomplir le dernier vœu de Murelia.
On pouvait deviner où Zeroslead avait emmené Romeo. Murelia avait enquêté sur les orphelinats du pays pour décider où confier Romeo, et ses conclusions étaient compilées en documents.
Parmi eux, l'orphelinat de la grande ville de Barbola semblait être le candidat le plus sérieux. C'est ce que m'ont dit la jeune Mear et les siennes, donc c'est fiable.
Ceci dit, le suivre ne garantissait rien. Je savais pas si je voulais sauver Romeo ou me battre à nouveau contre Zeroslead. Mais j'ai eu l'impression qu'il fallait que je voie ça de mes yeux. Et avant de m'en rendre compte, j'étais sur un bateau pour Zilbard.
« Mais putain, que c'était pour rien… »
Une fois descendu du bateau, quelques questions ont suffi pour localiser l'orphelinat. C'est un endroit assez connu à Barbola. Récemment, un aventurier de rang A s'en est fait le protecteur, ce qui a encore accru sa notoriété.
J'ai demandé à une femme anormalement servile qui est venue m'accueillir, mais Romeo n'était pas là.
« Zeroslead l'a emmené, hein. »
J'aurais pu en rester là…
« J'ai un mauvais pressentiment. »
Une sensation d'arête de poisson coincée dans la gorge. Je pourrais laisser tomber, mais impossible de ne pas m'en préoccuper. Où sont passés Romeo et Zeroslead ?
En plus, traverser un continent pour faire chou blanc, c'est frustrant. Au minimum, je voulais voir leurs visages une fois, rien qu'une fois.
« Du coup, c'est où la prochaine étape ? »
Zeroslead est un criminel recherché dans le monde entier. Un type comme ça ne peut pas élever un gamin normalement. S'il doit fuir sans cesse, impossible de se poser.
Pourtant, il existe un endroit où même un tel individu peut vivre sans craindre les poursuivants. Le dernier refuge des criminels du monde entier. L'endroit le plus infernal qui soit, mais pour un fort comme Zeroslead, ce serait une formalité.
« Un endroit où tout est pardonné aux guerriers compétents. Le continent de Goldisia, j'imagine. »
À Goldisia, si tu rejoins l'armée unifiée et que tu remplis tes quotas quotidiens, ton casier judiciaire est effacé. Perdre des guerriers capables pour des futilités serait une perte immense dans cet enfer.
Zeroslead a forcément visé Goldisia.
« Dans ce cas, traverser Zilbard d'ouest en est pour prendre un bateau depuis un port de la côte est, c'est la meilleure option. »
C'est en chemin que je me suis arrêté à la capitale du royaume de Kranzel. Capitale d'une grande puissance oblige, elle en impose. Voir des remparts pareils, ça m'est pas arrivé souvent dans ma longue vie.
D'ailleurs, les sites capables d'accueillir une capitale sont rares dans ce monde. Faut pas que des bêtes magiques puissantes pullulent aux alentours, que l'écosystème soit stable, que les transports et l'eau soient accessibles, sinon impossible de bâtir une grande ville.
Surtout, trouver un coin sans territoire de bêtes magiques puissantes, c'est le plus dur. Construire une ville là où des dragons ou des géants sortent régulièrement, c'est impossible. Et même si on y arrivait, ça tiendrait pas longtemps.
Sur ce point, la capitale de Kranzel est une réussite. Les bêtes des environs sont quasi toutes de taille moyenne ou moins, les aventuriers et l'ordre des chevaliers suffisent à les gérer. Même les grosses bêtes qui débarquent d'ailleurs, les remparts avec leurs barrières puissantes et leurs armes magiques les repoussent sans trop de mal.
Réunir des forts, c'est dur même pour une grande nation. Tant qu'on a des gens forts sous la main, ça va, mais un pays dure des siècles. Donc un système qui assure une défense constante par le nombre et l'équipement, c'est plus fiable.
Je m'imaginais l'intérieur tout aussi prospère, mais…
« J'aurais jamais cru me faire embarquer dans une histoire pareille ici. »
J'étais en train de rassembler des infos sur Zeroslead dans une taverne. Rien sur lui. Par contre, Fran et Maître semblaient être dans la capitale. Je comptais leur rendre visite, mais des combats à grande échelle ont éclaté un peu partout en ville.
Guère civile ou coup d'État, peu importe, des humains s'entre-tuaient. Invincibles face à l'extérieur, mais fragiles face aux troubles intérieurs, c'est ça ?
Quoi qu'il en soit, le bordel est monumental. Pendant que je réfléchissais à ça, je me suis fait attaquer. Des types bizarres avec des épées plantées dans le dos. Assez costauds. S'ils font le coup de poing partout, la capitale est en danger.
À la guilde des aventuriers, j'ai appris qu'un marquis avait tenté un coup d'État. Les types avec des épées dans le dos sont ses troupes. Le maître de guilde et d'autres menaient l'élite en renfort sur les différents fronts.
« Je peux pas faire comme si de rien n'était. »
Pour les gens d'ici, ma présence est une chance ou une malédiction, vai savoir… Mais je veux confirmer que la jeune Fran va bien.
Décidé, je me dirige vers le palais royal où se trouvent des membres de l'ordre des chevaliers. Je récupère des infos là-bas, et selon la situation, j'élimine ce marquis moi-même. Grâce à Fran et les siennes qui m'ont calmé, j'ai encore de la marge avant de perdre le contrôle. Je peux être utile.
Mais visiblement, j'étais trop optimiste. Devant le palais, une gamine à la puissance dingue massacrait les chevaliers. Une dragonne, dont la puissance magique rivalisait avec la mienne. Elle a un but précis, sinon la capitale serait déjà rasée en moins d'une demi-heure.
C'est à moi de m'en charger. Si je la laisse faire, Fran et Maître vont morfler. J'ai héelé les types importants qui causaient avec le vieux Demitris, puis j'ai balancé une attaque, mais dégâts minimes. Faut que je passe au sérieux, sinon c'est moi qui vais y passer.
« Allez, combien de temps je tiens le coup ? »
Le problème, c'est que si je pète un câble, les dégâts seront encore pires. Faut régler ça avant.
« Hé ! Évacuez les gens des parages ! Vous allez vous faire prendre dans notre combat ! »
« Ah, vous êtes… ? »
« Je suis l'aventurier Earthras. On m'appelle le "Tueur de Camarades". »
« Ah, c'est vous… ! Hé ! Tout le monde recule ! Envoyez un messager au palais pour l'évacuation immédiate ! Dépêchez-vous pour les civils ! »
« Ha ! »
Ils me connaissent, apparemment. Le chef des chevaliers a bougé illico. Ça facilitera les choses.
« Vous connaissez pas l'aventurière surnommée "Princesse du Tonnerre Noir" ? »
« Earthras-dono, vous connaissez Fran ? »
« Ouais. Elle est où ? »
« Elle fouille le manoir du marquis Ashtner. »
« C'est loin d'ici ? »
« Un peu. »
Bien. Risque faible de dommages collatéraux.
« Pas de retenue ! Libération Divine ! »
Sur mes mots, l'épée divine dans ma main change d'aspect, devenir monstrueuse. La porte qui retenait une puissance phénoménale vient de s'ouvrir.
« Prison de Gravité ! »
« Gyaah ! »
Résistance magique élevée ? Les sorts de contrainte marchent quasi pas. Bon, ça sera du corps à corps alors.
« Héééé ! Toi ! »
Surprise. Elle a l'air complètement hors de contrôle, mais elle parle. Et ce qui sort de sa bouche, c'est une voix d'homme rauque.
Tant mieux. Si sa logorrhée gagne du temps pour l'évacuation, je lui tiens la grappe.
« Quoi ? »
« C'est ça, une épée divine ? Ce truc que la gamine chats-noirs trimbalait était une contrefaçon ! Celle-là, c'est la vraie ! »
« Chats-noirs… Fran, par hasard ? »
« Si on a cette épée divine… nous… »
« Hé ! »
« Si on l'absorbe… »
Même si elle cause, elle n'a pas l'air saine d'esprit. À chaque hurlement, l'épée brisée dans sa main libère une puissance magique monstrueuse. Cette épée la contrôle, c'est ça ?
« Tu es qui ? »
« Je sais pas ! J'aimerais bien le savoir moi ! Mais je sens ! Je sens qu'en absorbant cette épée divine, on retrouvera notre forme d'origine ! Alors file-la-moi ! »
Son attention est totalement fixée sur moi. Ça m'arrange, le combat sera plus simple.
« Allez, on passe aux choses sérieuses ? »
Presque plus aucune présence humaine aux alentours. Y en a encore dans le château, mais… Le quartier des nobles convient mieux pour tout casser sans remords. Pas de maisons à regretter.
« Donne-le-moi ! »
« Crève ! »
C'était top gear dès le début. Pareil pour elle. Des attaques qui pulvérisent un manoir en un coup s'enchaînent sans répit. En quelques dizaines de secondes, la place est méconnaissable. Pavés arrachés, trous béants partout.
Mais même ça, pour nous, c'est de l'intimidation. De temps en temps, on place un coup ultime dans une ouverture, mais toujours pas de décision.
Bras arrachés, jambes écrasées, trous dans le torse, on régénère instantanément et on continue de s'échanger des coups.
« Pourquoi je suis pas contrôlé ! »
« Hein ? Contrôler ? »
Visiblement, elle a essayé un pouvoir de domination sur moi. Peine perdue. Je suis constamment sous l'influence de la "Folie Démoniaque", un skill maudit. Tant qu'elle n'a pas un pouvoir de contrôle supérieur, impossible de me dominer mentalement.
« Tch ! »
La gamine affiche une pointe de panique. En apparence, c'est à égalité, mais elle sait qu'elle est en mauvaise posture. Elle a compris que l'impasse ne durera pas.
« Oraaaa ! »
« Guga ! »
Capacités équivalentes. Régénération légèrement supérieure chez elle. Tactique, j'ai l'avantage. Et l'arme, différence flagrante. Moi, j'ai une épée divine. Elle, une lame magique à l'agonie.
Peu à peu, je prends l'ascendant. Si elle voulait gagner, elle aurait dû voler et m'user à distance. Mais elle s'est obstinée à vouloir me voler mon épée divine, m'imposant le combat rapproché.
Non, elle avait confiance en son maniement de l'épée. Effectivement, dans un duel de lames pur, elle me surclassait largement. Dix coups pour un seul du mien. Et peut-être qu'elle avait besoin de me taillader pour activer son contrôle.
Mais la puissance d'attaque de nos armes était trop différente. Les coups de Gaïa, imprégnés de magie pour devenir divins, lui arrachaient des gros morceaux de vitalité à chaque fois.
Évidemment, moi aussi je suis au bord du gouffre. Depuis le Lich de rang A, j'avais pas été aussi poussé.
« Kugaaaa ! »
« Tu t'en iras pas ! Baiser de la Terre ! »
L'instant d'après, une zone immense s'effondre. Rayon de deux cents mètres environ, une super-gravité s'abat. C'est pas de la magie de terre, c'est une capacité de Gaïa. La gamine qui tentait de s'envoler s'écrase au sol, enfoncée dans le sol.
Les alentours sont devenus une plaine, le château est à moitié effondré, mais c'est pour protéger la capitale. Pas le choix.
« Étreinte de la Terre ! »
« — »
Après la surface, le point. Une cage de gravité se referme sur elle de toutes parts, l'immobilisant parfaitement. Une des techniques ultimes de Gaïa qui écrase même les dragons terrestres. Elle résiste, c'est méritoire, mais sans téléportation, elle n'en sortira pas.
Juste au moment où je m'apprêtais à porter le coup de grâce.
« Libération Diviiiine ! »
« Tch ! »
Avec son hurlement, la prison de gravité explose de l'intérieur. Attends, libération divine ? Cette lame magique est une épée divine ? Non, vu qu'elle est brisée, c'est une épée divine déchue comme celle de Maître ?
Grâce à mes fréquentations avec Aristea, j'en sais un peu sur les épées divines. Je connais six épées divines déchues.
Celles détruites sur ordre divin — Kerubim, Meltdown, Judgment — n'existent plus dans ce monde. Même si l'enveloppe charnelle reste comme pour Maître, elles n'ont plus leurs pouvoirs d'origine.
Donc, les candidates probables sont Holy Order, Fanatics, El Dorado, détruites par accident ou dans des combats entre épées divines.
« Putain de merde ! C'est fini ! Pourquoi ça marche pas ! Quarante ans ! Quarante ans de préparation ! »
« Je m'en fous ! »
« On a raclé et fondu nos propres lames pour forger cette pseudo-épée fanatique, on a réuni la lignée de la prêtresse draconique capable de manier notre skill ultime "Transformation en Dragon Divin" ! Les préparatifs étaient enfin bouchés, et c'est là qu'un gars comme toi débarque ! Fous la paix ! »
Acculée, elle pète un câble. L'épée gémit misérablement. Oui, c'est l'épée qui parle.
L'épée transformée par la libération divine garde sa lame brisée, mais la garde a gonflé, couvrant jusqu'au coude comme un gantelet. Sa surface est couverte d'innombrables visages humains, dégageant une aura bizarre.
Et une sculpture masculine, grossie à la taille d'une tête humaine, hurle comme un vrai bonhomme. Bouche et yeux bougent naturellement.
« Ce coup d'État, c'est toi qui l'as ourdi ? »
« Hyahaha ! Exact ! On a utilisé Ashtner pour le déclencher ! Bon, c'est raté maintenant ! »
« Ton but ? »
« L'épée divine Diabolos de Philiaas ! On prenait le contrôle du roi et de la capitale avec nos pouvoirs, on unifiait l'armée, et on envahissait Philiaas d'un coup pour voler l'épée divine ! »
« … Pour te réparer ? »
« Ouais ! Avec une épée divine forgée en orichalque… En plus, Diabolos a été créé par le même Dionis que nous ! Le taux de compatibilité devait être élevé ! »
C'est clair. Ce type, c'est les restes de l'épée fanatique Fanatics. Détruite par Holy Order, elle a perdu ses vrais pouvoirs mais n'a pas disparu, survivant dans l'ombre.
Tout ce bordel juste pour se réparer. Bon, pour lui, la vie humaine compte pas.
La surprise, c'est qu'il a une conscience, mais ayant déjà rencontré Maître, le choc est moindre.
« Si t'étais pas là… Même si je dois crever ici, je te tuerai ! Et pas que toi ! Tous les humains de la capitale, je les emmène avec moi ! Tout le monde, crevez ! »
Effet de la libération divine ? Sa lame se désagrège en sable comme érodée par le vent. Fanatics va s'effondrer sous peu. Normal, vu qu'il a forcé sa puissance divine dans un état incomplet.
« Je t'écrase et j'en finis ! »
« C'est toi qui m'as foutu la misère, je te tue ici et maintenant ! »