Après avoir repoussé l'assaut de l'épée maudite, nous nous étions repliés sur le manoir du quartier noble. Ce manoir où nous avions rencontré le comte Baillet pour la première fois.
J'aurais bien voulu faire mon rapport au comte Baillet et discuter de la suite avec Frédérick et les autres, mais….
« Fran, il est temps de se lever. »
« Mmh… »
« Allez, on doit parler au comte et décider de la suite. »
« Nymu~… »
La veille au soir, Fran était tellement fatiguée qu'on n'avait pas pu échanger un mot. Le comte Baillet était venu nous accueillir en personne, et elle s'était endormie debout.
Heureusement que le comte est un homme large d'esprit. Il a ri et nous a pardonnés. Cela dit, on ne peut pas le faire attendre encore aujourd'hui.
« Allez, lève-toi, lève-toi. »
« Mm~… »
« Oui, je t'essuie le visage. »
« Myu~ »
« Je te coiffe, bouge pas un peu. »
« Ua~ »
Ce manège a duré quinze minutes.
« Bonjour, Maître. »
« Ouais. Bonjour. »
Fran a fini par émerger, mais voilà qu'elle se tient le ventre avec une mine triste.
« … J'ai faim. »
« Oui, oui. Tiens, mange ça en attendant. »
Hier, après le combat, elle s'était endormie sans presque manger. Je m'attendais à ce qu'elle ait une faim de loup ce matin. Je sors des onigiris et des sandwichs et les dispose devant elle.
Le manoir doit préparer le petit-déjeuner, mais l'appétit de Fran dépasse ce qu'ils peuvent fournir. Mieux vaut calmer sa faim avant.
« Urushi, toi aussi mange. »
« On ! »
« Miam miam. »
Quinze minutes plus tard.
« Ofu ofu ! »
« Mugu mugu. »
Pendant que Fran et Urushi dévorent leur deuxième petit-déjeuner dans la salle à manger du manoir des Baillet…
« Qu'est-ce que cela veut dire ! »
« …… »
« Je ne peux pas accepter d'être écartée ! »
« …… »
De grosses voix en colère montent du deuxième étage. C'est Bériméria. Elle dispute quelqu'un, mais l'autre voix n'est pas audible. Bériméria a dû hurler très fort.
« Excusez-moi ! »
Avec la voix de Bériméria, une porte claque violemment. Puis des pas rapides descendent l'escalier.
C'est bien Bériméria qui déboule dans la salle à manger, le visage rouge.
« Bériméria ? »
« Fran… »
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Non, ce n'est rien… Excusez-moi. »
Au moment où ses yeux croisent ceux de Fran, Bériméria s'immobilise un instant. Mais elle baisse immédiatement le regard et s'en va en courant.
(Bériméria pleurait.)
« Ouais. »
Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Les yeux injectés de sang, des larmes au bord des cils, les dents serrées… Elle avait l'air si fragile qu'on craignait de la voir s'effondrer sur place.
Même Fran a arrêté de manger, hésitant à la poursuivre. C'est dire à quel point elle paraissait faible.
Mais Fran n'a pas pu la rattraper. Quelqu'un qui entrait dans la salle à manger l'a appelée.
« Fran, maître Shidore t'appelle. »
« Bériméria, qu'est-ce qui s'est passé ? »
« … Ne t'en fais pas. »
« Si, ça m'inquiète. »
« … Je ne peux pas t'en parler. »
Même Frédérick, qui a l'air de savoir garder un secret, dit qu'il ne peut rien dire. Insister ne servirait à rien.
« Fran, on n'avance pas en restant là. Allons voir le comte d'abord. »
« … D'accord. »
Frédérick a l'air soulagé d'avoir une excuse pour partir. Il guide Fran jusqu'au bureau, où le comte Baillet est affalé sur un canapé, l'air épuisé.
« Vous voilà, princesse du Tonnerre Noir. Je veux discuter de la suite sans tarder, ça vous va ? »
« Mm. »
« D'abord, merci pour les infos. Grâce à vous, l'autorisation d'inspecter la villa secondaire du comte Olmès a été accordée sans problème. Même une maison marquisale ne peut s'opposer à une décision royale. »
La villa qu'Olmès possédait appartient maintenant à la maison du marquis Ashtner, mais l'enquête sur l'incident prime.
En fait, avant, ils auraient peut-être refusé. Mais après leurs échecs répétés, leur influence a décliné, au point qu'ils ne peuvent plus s'y opposer. Ils n'ont plus les moyens de manœuvrer dans l'ombre.
« L'inspection du manoir principal du marquis n'est pas encore autorisée, mais si l'enquête sur la villa apporte des preuves, ça servira de prétexte pour perquisitionner le manoir aussi. »
« Mm. Et moi, je fais quoi ? »
« Je voudrais que tu prêtes main-forte lors de l'intrusion dans le manoir Olmès ce soir. Qu'en penses-tu ? »
Ce soir ? C'est drôlement rapide. Fran a l'air surprise elle aussi.
« Ce soir ? C'est tôt. »
« Si on traîne, ils risquent de se douter de quelque chose. Y a-t-il un problème ? »
« Non. Ça me va. »
« Très bien. Officiellement, tu seras traitée comme un collaborateur externe engagé comme Colbert. Sur le terrain, tu suivras les ordres de Colbert, ça te va ? »
« Mm. »
« Je te suis reconnaissant. »
En voyant Fran acquiescer, le comte Baillet affiche un air soulagé. Il craignait qu'elle ne parte en solo sans attendre ?
« Je connais ta force, mais dans ce cas précis, Colbert connaît mieux la méthode. »
Avec cette phrase, je comprends. Le comte a vu le match où Fran a battu Colbert. Il craignait qu'elle n'accepte pas de prendre les ordres de quelqu'un qu'elle a vaincu.
*Toc toc.*
« Qui est-ce ? »
« C'est Colbert. »
Pile au bon moment, voilà Colbert en personne. Mais il a l'air perplexe.
« Ah, excusez-moi. Je viens de croiser Bériméria dans le couloir, il s'est passé quelque chose ? »
Oh, bien joué Colbert. Il vient de poser la question qu'on n'osait pas demander.
« … Un peu. Je lui ai annoncé qu'elle ne participerait pas à l'inspection du manoir Olmès ce soir, et elle n'a pas semblé l'accepter. »
« Écarter Bériméria ? Pourquoi ? Ses compétences sont solides, non ? Au moins comme éclaireuse, elle est au-dessus de moi. »
« Tu exagères. Elle a progressé, mais elle reste immature. Elle n'arrive pas à la cheville de gens comme vous. »
Au niveau purement combatif, c'est vrai. Mais le vrai talent de Bériméria, c'est ce que dit Colbert : ses compétences d'éclaireuse. Pour une fouille de manoir, c'est la personne idéale. Le comte devrait le savoir…
Il doit y avoir une autre raison.
« Bériméria pleurait. »
« … Je sais. Mais je ne peux pas emmener quelqu'un d'immature sur un terrain aussi dangereux. »
Le comte répond d'une voix faible aux mots de Fran. Mais c'est un mensonge. Colbert l'a vu aussi : il fixe le comte avec un regard aigu.
« Comte. Je comprends que Bériméria vous soit chère, mais elle est déjà une adulte. Vous ne pouvez pas la tenir éternellement à l'écart du danger. »
« … Mugu. »
Il dit des choses sensées, mais en réalité, c'est juste de la surprotection. L'air décontenancé du comte prouve que Colbert a touché juste.
Même un excellent guerrier reste un parent, hein.
« C'est pour ça que vous la faites équipe avec Frédérick pour qu'elle gagne de l'expérience, non ? »
« Qu'importe ! Cette fois, Bériméria ne vient pas, c'est décidé ! »
Sur ce mot, Colbert secoue la tête, dépité, et Frédérick laisse tomber les épaules, abattu.
« C'est une décision finale ! »