Le jeune homme appelé Dupho, un épéiste fantôme, s'approcha d'un pas lent. Son visage affichait une expression mécontente.
Parmi les aventuriers convoqués par Gamud, lui le plus fort, on lisait clairement sur son visage qu'il se demandait s'il devait vraiment s'occuper d'une gamine pareille.
Gamud se tint entre eux deux comme un arbitre.
« Vous allez affronter Fran au minimum deux fois chacun. »
« Hé ? Tant que vous tenez le coup jusqu'à là, ça me va. »
« Ça dépendra de vous. »
On ne sait comment il avait pris les paroles de Gamud, mais Dupho haussa légèrement les épaules.
« En plus, j'ai déjà appelé un soigneur. Hé, entre. »
« Oui, oui. On ne m'appelle que pour ce genre de trucs. »
Celle qui entra sur l'appel de Gamud était, pour le dire franchement, une vieille tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Vêtue de vêtements ternes comme on en voit partout, elle avait l'allure d'une « habitante de ville A » un peu bedonnante.
Mais l'[Analyse] révélait la vérité. Elle était sacrément forte. Au moins plus que les aventuriers présents ici.
Ce qui attirait surtout l'attention, c'était sa [Magie de Soin Nv3]. En d'autres termes, une mage de haut niveau capable d'utiliser [Soin Supérieur].
« C'est Beth, une ex-aventurière de rang B. Maintenant elle est mariée et fait femme au foyer. »
« Je vous ai dit que j'avais pris ma retraite, mais on me réquisitionne parfois pour des missions. »
« Je majorerai la récompense en conséquence. »
« Mais vous me faites travailler comme une bête en échange ! Bon, ça arrange bien nos finances familiales, ceci dit. Mon mari gagne si mal sa vie ! Ahahaha ! »
Sous n'importe quel angle, on ne voyait qu'une simple vieille, mais pour cacher sa vraie force, c'était peut-être la meilleure actrice qui soit.
Du coup, on n'avait plus à se soucier de quelques blessures. Je ne crois pas m'être trompé : les yeux de Fran venaient de s'illuminer d'un fin sourire.
« Saluez-vous. »
« Dupho. »
« Fran. »
« Alors, que le combat d'entraînement commence ! »
Au signal de Gamud, tous deux prirent position, l'épée levée, face à face.
Sans bouger, ils se dévisagèrent. Tous deux attendaient que l'autre attaque le premier. Même attitude, mais les raisons pour lesquelles Fran et Dupho restaient immobiles étaient radicalement différentes.
Au début, Fran se contentait de jauger son adversaire. Elle avait jugé qu'il n'était pas bien fort, et compris que si Dupho la sous-estimait ainsi, le combat se réglerait en un coup. Elle décida donc de ne pas bouger pour lui laisser l'initiative.
Dupho, lui, croyait aveuglément l'[Analyse] de ses camarades et méprisait Fran d'emblée. À son niveau, en se trouvant face à elle, il aurait dû sentir qu'elle était assez forte... Mais comme il n'envisageait même pas qu'une gamine de la tribu des chats noirs puisse être plus forte que lui, ce sixième sens ne fonctionnait pas. Les idées préconçues sont terrifiantes. Et Dupho, convaincu que Fran était faible, s'abstenait aussi d'attaquer pour lui laisser le premier coup.
« Qu'est-ce qui se passe ? Vous ne venez pas ? »
« C'est bon ? »
C'était adressé à Gamud, mais Dupho crut sans doute que c'était pour lui.
« Dans ce genre de situation, c'est à l'inférieur d'attaquer par politesse, non ? »
Ho ho. Elle a du répondant. J'ai failli pouffer.
« Hm ? »
« Non, rien. »
« Ah bon. »
« Hé, tu marmonnes quoi ? Dépêche-toi d'attaquer. Moi non plus j'ai pas que ça à faire. J'veux en finir vite et retourner bosser. »
« Mais c'est à l'inférieur d'attaquer par politesse, non ? »
« Ah ? »
« Bah, c'est à toi d'attaquer par politesse alors. Puisque t'es l'inférieur. »
Ooh, elle l'a provoqué. Bon, Fran n'avait pas l'intention de le narguer, elle constatait juste un fait. Mais ses paroles ont visiblement piqué au vif la fierté de Dupho.
« Hé, gamine. Fais pas la maline. »
« C'est quoi, "faire la maline" ? »
« Ça veut dire : monte pas sur tes grands chevaux ! Comment t'as pu croire que t'étais la supérieure ? »
« Ça se voit. C'est un fait. »
« T'espèce... »
Il a pas un point d'ébullition vachement bas, ce type ? Croire l'[Analyse] de ses potes sans réfléchir, et faire vachement gamin. Ceci dit, y'a qu'à réfléchir : même s'il a de la bouteille, il a seulement 22 ans. Il est plus vieux que Fran, mais socialement c'est encore un jeunot.
Même si Gamud et Forrund l'ont entraîné pour booster sa puissance de combat, il a peut-être manqué d'expérience humaine : les épreuves de la société, les situations de crise, ce genre de trucs.
C'est sûrement pour ça que Gamud a voulu le faire combattre Fran en match d'entraînement.
« Hé, c'est bon, attaque le premier, toi. »
« Ouai ouai. Se disputer avec un gamin, c'est juste pathétique. »
« Fonce lui mettre une raclée et finis cette farce. »
Les camarades aventuriers huaient Dupho. Eux non plus ne semblaient pas imaginer une seule seconde que Dupho, le plus fort d'entre eux, puisse perdre.
« Fermez-la ! Comme si j'allais attaquer le premier face à un inférieur ! »
Mais force était de constater qu'à force d'être chambré, il s'était braqué. Il déclara qu'il n'attaquerait absolument pas.
'Tant pis. Attaquons nous les premiers.'
(Mmh. Compris.)
Et Fran, m'empoignant, déclara à Dupho :
« Je vais attaquer maintenant. Défends-toi. »
« Hah ? T'as au moins la langue bien pendue, hein ? »
« C'est parti. »
« Ah――? »
Dupho, pris de court, ne put même pas réagir. Quand il s'en rendit compte, Fran était déjà sous son nez, il s'effondrait sans comprendre pourquoi, avant de ressentir une douleur atroce à la jambe droite. Tel était son état.
« Gaaaaah ! »
'Tu y vas fort d'entrée de jeu !'
Je m'attendais à ce qu'elle commence par quelques attaques légères, faciles à parer, pour attendre que Dupho se mette à fond.
(Comme ça, les autres vont peut-être se mettre à fond.)
'Je vois.'
Dupho servait d'exemple. Genre : « Si vous jouez pas à fond, vous perdrez misérablement comme lui. »
(En plus, il en reste encore un tour.)
« De toute façon, la prochaine fois, il viendra à fond. »
« Suivant, Rashido. »
« Hein ? Euh, oui ? »
« Dépêche-toi de sortir ! »
« O-Oui ! »
Poussé par les cris de Gamud, la prochaine victime s'avança au centre du terrain d'entraînement. C'était le lanceur qui se moquait de Dupho tout à l'heure.
« Je suis Fran. »
« R-Rashido. Hein ? Attendez un peu ! »
Rashido n'avait toujours pas saisi la situation, mais Gamud l'ignora et donna le signal de début.
« Commencez ! »
« Mmh. »
« Gyaaah ! »
Le pauvre, sorti à la vitesse d'un Léopardond. À peine eut-il levé sa lance que Fran lui trancha le bras droit, pointe de lance comprise.
Ils ont enfin dû comprendre que Fran n'était pas une gamine comme les autres. Dans le terrain d'entraînement où résonnait le hurlement de Rashido, la tension monta d'un coup.