« Nous sommes revenus sur la terre ferme ! »
« Mmm. »
« Ouin ! »
Libérés du donjon endormi après qu’ils eurent vaincu notre maître, nous avions débarqué sur une île déserte toute proche.
Nous aurions pu retourner à Valbora, mais je voulais avant tout laisser Fran et les autres souffler.
« Fran, tu te sens bien ? »
« Un peu mal partout, mais ça va. »
Lors de notre premier combat au royaume de Leidus, où j’avais enfin révélé ma puissance en tant qu’épée divine.
À cette époque, Fran avait maintenu sa transformation en bête divine pendant longtemps, sans pourtant subir de contrecoup notable après l’affrontement.
L’Innocence du faux dieu absorbait l’essentiel des effets secondaires et de l’épuisement.
Bien sûr, la fatigue et les blessures étaient présentes, mais elles étaient dérisoires comparées à la violence du combat auquel ils venaient de faire face.
Cette fois-ci en revanche, je percevais chez Fran un contrecoup et un épuisement bien plus marqués.
Ses muscles lui faisaient terriblement mal partout et ses mouvements semblaient quelque peu raides.
Sans doute dû à la présence ou non du lien « Trace de pas ».
Ce savoir-faire me permettait de puiser la force de toutes les personnes que j’avais croisées jusqu’alors.
Les pensées sincères que chacun portait à Fran se transformaient en une force protectrice pour elle.
En d’autres termes, il ne s’agissait nullement d’une simple amélioration statique.
Une énergie rassemblée ainsi était douce et chaleureuse.
Ce pouvoir ne pouvait que préserver Fran ; au contraire, il devait lui offrir une guérison et une garde supérieures aux coûts engendrés par sa transformation en bête divine.
L’« Innocence du faux dieu », Avenger et les Fenrir prenaient les contrecoups sur eux-mêmes tandis que le « Lien des traces de pas » dissipait l’épuisement.
Voilà pourquoi Fran pouvait combattre à fond, au-delà de ses limites, sans jamais vaciller.
« Je lance une magie de soin ? »
« Ça va. Et je crève de faim en vrai. »
« Oui oui. Allons prendre notre repas en nous reposant alors. »
« Mmm ! Curry aux fruits de mer ! »
Fran tournait vers moi un visage rayonnant d’impatience. Elle s’était autant appliquée pour ce curry aux fruits de mer que pour ses entraînements.
« D’accord, je m’en charge tout de suite. Attends-moi un instant. Tu veux grignoter quelque chose en attendant ? »
« J’attends en mangeant du curry. »
« E-Elle veut manger du curry AVANT le curry aux fruits de mer ? »
« Celui-là est au bœuf, donc ça passe. »
Aux yeux de Fran, le curry au bœuf et celui aux fruits de mer n’avaient strictement rien à voir l’un avec l’autre. Elle avait probablement vu un minotaure durant le voyage et s’était mise à parler comme un bovin.
« Urushi et toi, la Mer tranquille, venez aussi ! »
« Ouin ! »
« Oh ! Du curry ! »
L’assiette tendue affichait une montagne de curry, bien trop petite à leurs yeux. Mais ils réduisirent aussitôt leur taille corporelle et s’engouffrèrent dans le plat, sans se soucier d’en éclabousser tout leur corps.
Pouvoir modifier sa taille à volonté, c’est rentable et ça donne envie.
« Hmm ? Tu veux sortir ? Hé, attends ! Ne fonce pas là-bas seul ! Et toi, Faux Dieu, viens me soutenir au lieu de la couvrir ! »
« Fouahaha ! Ô Prêtresse ! Ravie de vous revoir ! Du matin au soir, votre humble serviteur, l’Avenger funeste fait son entrée solennelle ! »
Trop bruyant dès la première seconde de sa prestation.
« Avenger funeste. On ne s’était pas vus depuis longtemps. »
« Oh ! Ô Prêtresse ! Vos oreilles de féline rayonnent encore mieux aujourd’hui ! Si vous comptiez envahir une grotte, n’hésitez pas à me sacrifier en bouclier vivant, je serais flatté ! »
« Parce que ça gâcherait mes entraînements. »
« Kaaaa ! La Prêtresse n’a vraiment pas de rivale ! Sa soif insatiable de progression mériterait que je l’imite ! »
L’intervention d’Avenger aurait incontestablement facilité nos incursions en donjon. Démineur, bouclier capable de renaître mille fois, chef d’escadron spécialiste des ennemis inconnus… ses fonctions restaient infiniment variées.
Sauf que, comme l’avait souligné Fran, son utilité pratique nuisait à la qualité de l’entraînement. De plus, son arme ultime, le poison, se révélait particulièrement inadapté aux espaces confinés des catacombes.
C’est précisément pour ces raisons que je ne l’avais pas convié lors de cette expédition. Ce n’était pas un caprice, mais simplement parce que sa présence serait restée totalement superflue ; il s’était visiblement frayé seul son chemin vers l’avant-scène.
« Qu-qu’est-ce que cet être ? Il dégage une aura maligne ahurissante ! »
« Mmm. C’est Avenger, un camarade. »
« Compagnon ! La Prêtresse daigne m’appeler sien ! Quel terme magnifique ! Toutefois, traitez-moi non point en pair, mais en serviteur docile ou en bouclier charnel de fortune ! »
« … Il est stable, celui-là ? »
La Mer tranquille était clairement dégoutée. Habitué à sa folie, j’avais fini par passer outre, mais normalement tout le monde réagirait ainsi.
Non, en réalité, seule la maîtrise du fort expliquait qu’elle s’en contente à ce niveau. Contre une cible plus fragile, son attaque mentale combinée à l’enivrement par l’aura corrompue aurait probablement provoqué une crise de panique. Je devais vraiment choisir mes coordonnées avant d’invoquer cette créature.
« Toi aussi, prends ton compte. »
« Oh ! Serais-ce un mets divin, ce curry ? Pourrais-je en accepter ? »
« Mmm. »
« Ho-ho ! Qu’on en savoure donc ! »
Hein ? Avenger avait-il vraiment la capacité de se nourrir ?
« Miam ! C’est délicieux ! Puissant et raffiné ! Nul ne peut nier ici-bas la grandeur de ce banquet céleste ! »
« Humph. »
Il consommait le repas sans broncher. Apparemment, son palais existait bel et bien. Comme le laissait entendre le surnom de cannibale, cette race conservait intrinsèquement une fonction digestive. Au rang élevé d’Avenger, la possibilité de s’alimenter convenablement ne présentait rien d’illogique. À condition de disposer de mana suffisant, la nourriture devrait rester optionnelle, pourtant…
« Hoho-hoi ! Santé ! »
« … Mange à ta faim. »
« Je vais m’y atteler sans attendre ! »
Devant la voracité d’Avenger, les deux loups avaient finalement craqué. Craignant qu’on ne vide leurs parts à leur place, ils s’élancèrent vers le curry comme des fauves affamés.
« Glouglou ! Houm ! Les épices et les arômes pénètrent profondément mes muscles endoloris ! Il y a sûrement des vertus curatives ici ! Délicieux ! Glouglou ! »
« Ouin ouin ! »
« Ho ? Des pickles ? Glouglou. Oh ! C’est excellent ! Je comprends ! L’acidité et le sucre des marinades font changer la donne ! »
« Permettez-moi d’en goûter un morceau… Ho-ho ! En effet, c’est exquis ! »
« Houm ! »
Une progéniture de bête divine côtoyant une lignée de faux dieu. Ils dévorent leur curry en parfaite harmonie. Tant que leurs propriétaires respectifs n’y trouvent rien à redire, la question reste secondaire.