« Oui, trois natures, deux moyennement épicés, c'est bien ça ? »
« Quatre très épicés ! »
« Ça fait 30 gold. »
Même passé trois heures, les clients ne désemplissaient pas. Une file d'une centaine de personnes s'était formée en permanence. On avait déjà dû réapprovisionner deux fois depuis l'inventaire dimensionnel.
Fran faisait frire les curry-pans en répandant leur odeur, pendant que Colbert gérait la file et l'organisation.
« Un pour 10 gold ! Il y a trois sortes : le nature que même les enfants peuvent manger, le moyennement épicé avec ses épices qui font leur effet, et le très épicé qui vous fait cracher du feu ! »
Colbert expliquait ça aux gens dans la file pour qu'ils décident à l'avance quoi acheter. Chez nous, c'est la vitesse qui compte.
Judith l'avait dit : plus de la moitié des gens ont déjà choisi leur stand avant d'arriver. Mais il y en a aussi beaucoup qui n'ont pas décidé. Pour ceux-là, le stand de la Queue Noire avec sa file plus courte a l'air facile à rejoindre. Bonne info.
« Une gastronomie curative faite avec de l'eau magique précieuse ! Vous ne la trouverez qu'ici ! Le mets ultime préparé avec une généreuse quantité d'eau de guérison rapide ! »
En plus, Colbert mettait l'eau magique en avant pour attirer le chaland. Pour le commun des mortels, l'eau magique est un article de luxe, donc son utilisation est un argument de vente massif.
Mais des gars sont venus jeter un froid sur notre stand qui tournait bien.
« Hé hé hé hé ! Vous vendez un truc qui a l'air dégueulasse ! »
« Un truc qui ressemble à du pain raté, vendez pas ça ! »
Ah ouais. Les habitants de la fin du siècle sont arrivés. Mohicans, vestes en clous. Zéro ambiance fantasy.
C'est une provocation claire. Des voyous engagés par d'autres participants, sans doute. Je check leurs statuts : ils sont ridicule ment faibles. Leur apparence impressionnante leur suffit pour intimider les civils, mais face à des aventuriers, ce serait du niveau débutant. Non, même face à des cuisiniers normaux, ça pourrait suffire ?
« Allez, dégagez vite fait ! »
« De toute façon c'est dégueu, c'est sûr ! Rien qu'à regarder j'ai la nausée ! »
« Si vous voulez, on peut vous aider à plier boutique ! »
En disant ça, les voyous sortent des espèces de gourdins. Des cris de frayeur s'élèvent parmi les clients.
Mais l'instant d'après, les quatre étaient tous plaqués au sol.
Fran, qui était en train de frire les curry-pans, se tenait désormais derrière les voyous. Bon, elle avait bougé dès qu'ils avaient dit que les curry-pans étaient dégueulasses.
Ils étaient paralysés par sa magie de foudre, incapables de bouger.
J'aimerais reprendre la vente au plus vite, mais j'ai aussi besoin d'infos.
'Fran, laisse tomber pour l'instant. Je m'occupe du reste.'
(OK. Compris.)
'Urushi, amène-m'en un.'
« On. »
J'enferme l'un des voyous qu'Urushi a traîné dans l'ombre dans un Mur de Pierre. J'ajoute Silence pour que les cris ne sortent pas.
'Faut faire vite. Colbert est parti chercher les gardes.'
Je crée un corps séparé et je colle quelques gifles au type. Il se réveille direct.
« Hein ? »
*Bam*
« Higuu ! »
« Soin. »
Je frappe la joue du type qui vient de se réveiller. Et hop, Soin direct.
« Euh ? »
*Crac*
« Gyaa ! »
« Soin. »
Cette fois je lui brise la jambe d'un coup de pied. Et re-Soin.
Après avoir répété le coup-poing/Soin, coup-de-pied/Soin une dizaine de fois, la peur semble bien gravée en lui. Il suffit que je bronche pour qu'il pousse un cri en faisant une tête terrorisée.
Yosh yosh. Comme ça, il devrait parler docilement.
« J'ai des questions. Si tu réponds, je promets de m'arrêter là. »
« Qu-quoi que ce soit ! Je parle ! Je parlerai donc arrête ! »
Après, ça a roulé. Il a tout balancé sans mentir une seule fois.
Apparemment, ce sont des déchets qui n'ont ni le courage ni la guts pour devenir aventuriers ou mercenaires, et qui se contentent de racketter les civils en ville.
Hier soir, un homme qu'ils ne connaissaient pas les a engagés. Il a payé 10 000 gold par tête, royalement. La mission : harceler le stand désigné et le détruire. Plusieurs groupes de voyous auraient été mobilisés. Eux, ils tournent habituellement à huit, et aujourd'hui ils s'étaient scindés en deux groupes. Les cibles désignées : la Queue Noire et l'Orphelinat Balbola.
J'ai essayé de savoir qui était le commanditaire, mais ils ne savaient rien. Vraiment des pions jetables. Tant pis, je les refile aux guards.
« Hé. »
« O-oui. »
« Vous allez être remis aux guards. Répondez à tout ce qu'ils demandent. »
« C-compris. »
« Mais vous ne direz rien sur moi. Si vous parlez, je vous tue. »
Et je fais briller mon doigt de pouvoir magique en le pointant sur son front.
« Qu-qu'est-ce que vous... ? »
« Je t'ai maudit. Si tu parles de moi à qui que ce soit, je le saurai. »
« Je ne parlerai pas ! Je jure de ne jamais parler ! »
Bon, j'ai rien fait du tout. Juste du bluff. Mais il a gobé.
« À l'avenir, fais amende honorable. Si la prochaine fois qu'on se croise tu fais le con... »
« Je-je ferai amende honorable ! Je ne ferai plus jamais le mal ! Donc ma vie seulement... ! »
Voilà, les voyous ont été embarqués par les guards que Colbert avait ramenés. Colbert a fait une drôle de tête en voyant le type terrorisé du début à la fin, mais il n'a rien demandé de spécial.
'L'orphelinat est en danger.'
(Maître, vas-y.)
'C'est bon ?'
(Je dois rester ici.)
C'est Fran qui gère le stand ici. Je suis l'inscrit officiel, mais Fran est enregistrée comme remplaçante. Il y a aussi un surveillant de la Guilde. Si je parte, ce sera la merde.
'Alors j'y vais avec Urushi.'
« On ! »
(Le stand est à toi.)
'Ouai, compte sur moi. On y va, Urushi.'
« On on ! »
Urushi m'engouffre dans son ombre. Pratique, le corps d'épée, pour ces moments-là. Pas vivant, donc je peux être stocké comme un outil. En plus, je peux voir dehors depuis l'ombre.
Urushi traverse la ville à fond les ballons en essayant de pas se faire repérer. Des guards ont bien essayé de le poursuivre à un moment, mais avec des pattes humaines, impossible de rattraper Urushi. Peut-être grâce au sceau de familier bien visible, la panique était moins grande que prévu. Pas zéro, ceci dit. Je m'excuse mentalement auprès des gamins qu'on a fait pleurer de frayeur en passant.
'Y'a l'orphelinat.'
« On. »
Le stand de l'orphelinat tourne sans chaos particulier, les gens font la queue. Y doit y avoir plus de 300 personnes ? Impressionnant pour un stand populaire.
« On on ! »
« Ah ! C'est Urushi ! »
« Urushi ! »
« Ça va ? »
Ils ne l'ont croisé qu'un tout petit peu l'autre jour, mais les gamins de l'orphelinat s'en souviennent. Ils accourent en masse. Hé, vous êtes pas censés aider ?
Je me disais ça, mais apparemment ce sont les plus grands qui tiennent le stand, les petits font juste de la figuration.
Les gamins le caressent dans tous les sens, Urushi est aux anges. D'habitude, les gens normaux flipent devant lui. Mais comme c'est le chien de Fran qui a sauvé l'orphelinat, aucun gamin n'a peur.
Urushi s'éclate, alors attendons un peu. S'il ne se passe rien, tant mieux.
C'est exactement à ce moment-là que ça arrive.
« Hé ! C'est quoi cette soupe ! On a payé, nous ! Y a que des légumes pourris dedans ! »
« Su-suivez... »
« On laissera pas tomber ! Ferme le stand tout de suite ! Si tu le fais, on te pardonnera ! »
« M-mais... »
« Tu résistes ? »
« Uu... »
Déjà-vu. Des mecs qui ressemblent trait pour trait aux voyous d'avant sont en train d'emmerder Io-san et les gamins qui tiennent le stand.
« Pa-pardonnez-nous... »
« Uwaaan ! »
« Biiee ! »
« Fermez-la ! »
« C'est la punition pour nous avoir énervés ! Mettez-vous à genoux ! »
Les hommes menacent, Io-san est livide, les gamins pleurent. C'est dégueulasse.
'Urushi.'
« Groar. »
« Aan ? C'est quoi ce clébard ? »
« Qu'est-ce qu'il grogne ! Je vais le but... gyaa ! »
Le tackle d'Urushi envoie l'un des mecs valser. Il vole sur plus de dix mètres et ne bouge plus.
Les trois autres prennent la même. Des charges comme des balles, et les mecs s'envolent.
« Owoon ! »
« Il l'a fait ! »
« Urushi, t'es trop cool ! »
« On on ! »
Urushi ramène les mecs étendus sur la route en les traînant par les vêtements, les regroupe en un tas. Puis il saute par-dessus eux en poussant un hurlement de victoire. Les gamins crient « C'est ça ! » en l'acclamant. Tant mieux s'ils n'ont pas été traumatisés.
Ensuite, les voyous ont été emmenés par les guards que les gamins avaient appelés.
Mais si on n'était pas venus, c'était pas mal fichu, non ? Quel que soit le commanditaire, c'est une sale combine.
'Bon, on rentre ?'
« On. »
Ils oseront pas renvoyer des voyous plusieurs fois par jour. Et en effet, après notre retour au stand, plus aucun problème jusqu'à l'heure de fermeture.
On ramène les stands à la Guilde des Cuisiniers pour les déposer. J'en profite pour glaner des infos sur les autres stands : à part la Queue Noire et l'Orphelinat Balbola, le Ryuuzen-ya et le Noble Dish ont aussi subi des harcèlements.
« Ça allait ? »
« Ouais, le patron du Ryuuzen-ya est un ex-avventurier rang A. »
« Donc il est fort ? »
« Même maintenant, des voyous c'est rien pour lui. Avant, il allait lui-même chasser la viande de dragon pour le resto. »
Hein. Ex-rang A ? Et tueur de dragons ? J'analyse le patron du Ryuuzen-ya qui discute avec un employé de la Guilde.
'Eh ? Il a 60 ans, lui ?'
Je le voyais plutôt mi-quarantaine. Sacré conservation. Et il est fort. Comme il a quitté la première ligne depuis longtemps, ses compétences et stats de combat ont baissé. Chiffres à l'appui, il est un peu plus faible que Colbert. Mais si on me demande lequel des deux je préfère pas affronter, c'est lui.
L'expérience de combat et la ruse qu'aucun chiffre ne reflète. C'est plus emmerdant que de simples valeurs numériques.
Le représentant du Noble Dish, lui, était un type arrogant entouré d'une tripotée de suiveurs. Apparemment, c'est le cuisinier attitré de la firme du deuxième fils du seigneur, et lui-même est le troisième fils du seigneur.
Il a pas l'air bien fort. Comment il s'en est sorti ?
« Il a dit "faites de moi ce que vous voulez, mais ne touchez pas aux clients", et il s'est mis à genoux. Les voyous, touchés par son cran, ont dit "aujourd'hui on vous laisse partir" et sont repartis. »
Cette histoire fait le tour de Balbola comme une belle légende. Demain, le Noble Dish risque d'attirer la foule.
Au final, les quatre stands attaqués n'ont subi aucun dégât. Mais faut rester sur ses gardes dès demain. Quelle galère.
L'Orphelinat Balbola pourrait être de nouveau visé demain, et j'aimerais le protéger. En posant la question, j'apprends que des aventuriers originaires de l'orphelinat viendront faire garde et aider dès demain. Alors ça devrait aller. Tant mieux.
Le premier jour se termine ainsi. On dépose les stands à la Guilde des Cuisiniers, je sépare de Colbert et les autres, et on rentre au magasin. Les ventes ont été meilleures que prévu, alors je veux refaire du stock de curry-pans avant de rentrer à l'auberge. Je m'attendais pas à en vendre 7 000 le premier jour.
Pendant que je fais frire les curry-pans, je réfléchis à l'attaque. Un des participants a forcément engagé des voyous pour éliminer des rivaux. Mais ils sont 20 participants. Avec leurs sponsors et alliés, les suspects dépassent la centaine. Seuls les quatre stands attaqués aujourd'hui peuvent être exclus.
Attends ? En y repensant, c'est louche, non ? Le Noble Dish. Ils se sont fait mettre dehors juste parce qu'il s'est mis à genoux ? C'est trop beau. À l'orphelinat aussi, ils se sont excusés, mais le stand a failli être détruit.
C'est suspect. J'ai peut-être un préjugé parce que c'est un fils de seigneur, mais ça pue.
Je le surveille un peu ?
'Urushi.'
« On. »
'Tu te souviens de l'odeur du type, le troisième fils du seigneur ?'
« On. »
'OK. Dès ce soir, tu le surveilles.'
« Ouaf ! »
Voilà, Urushi va bosser. Moi, je dois faire les curry-pans. Fran est en pleine croissance, elle doit dormir. Et demain, elle doit être au stand.
'Urushi, je compte sur toi.'