Notre force principale, nous les aventuriers volontaires, avait engagé le combat contre l'armée du royaume de Raidos aux côtés de l'ordre des chevaliers du royaume de Kranzel.
Le théâtre des opérations : le fort de Swais, érigé dans les collines du sud-ouest de Raidos. La clé de voûte défendant la plus grande ville du sud, « Large Hill », qui se dressait juste derrière.
Avant d'envahir Raidos, nous ne connaissions guère la géographie locale, mais grâce aux renseignements glanés dans les villages occupés et auprès des prisonniers, ainsi qu'aux documents saisis dans les bases ennemies, une carte sommaire avait pu être établie.
Un coup d'œil suffisait : si Swais tombait, le sud de Raidos se retrouverait complètement coupé en deux.
Plus au nord s'étendaient des plaines, mais dans ce secteur, la forêt maudite infestée de bêtes magiques et les zones montagneuses dominaient. Si les quatre routes rayonnant depuis Swais devenaient impraticables, tout déplacement normal dans le sud du royaume deviendrait quasi impossible.
À Kranzel, un carrefour routier de cette importance aurait vu naître une ville-relais, mais ici, Raidos privilégiait visiblement la construction de forts pour sécuriser les voies commerciales.
Le fait d'avoir conquis les forts précédents sans trop de mal avait sans doute rendu chevaliers et aventuriers négligents. Sur la foi des rapports d'éclaireurs, nous nous étions lancés à l'assaut de Swais avec le même déploiement qu'à l'accoutumée.
Sans nous douter qu'il s'agissait d'un piège tendu par Raidos…
La première alerte vint de l'unité de guérilla postée à l'arrière du fort. Leur mission : intercepter toute sortie surprise par la porte dérobée et harceler les convois de ravitaillement extérieurs.
À ce stade, le camp de Kranzel se croyait encore largement avantagé. La garnison était peu nombreuse et les défenses du fort, médiocres.
Le plan était d'investir les lieux et de les réduire méthodiquement, comme d'habitude.
Mais le premier coup de massue tomba sitôt les hostilités ouvertes : l'unité de guérilla, forte d'environ cinq cents hommes, avait été anéantie par un nombre égal de morts-vivants. Qui plus est, on ignorait où ces derniers s'étaient évanouis après s'être retirés.
Un passage secret quelque part ? Ou la présence d'un mage de classe Grand ?
Quoi qu'il en soit, ce fort n'avait rien à voir avec les précédents. Il ne se laisserait pas prendre d'une traite. Cette intuition se mua en certitude avec le rapport suivant.
Des dégâts étaient survenus au front sous le feu de sorts à longue distance tirés depuis le fort. Jusqu'ici, quelques mages ennemi se glissaient bien parmi les troupes, mais jamais en effectifs suffisants pour former des unités tactiques.
Or, Swais en alignait assez pour opérer par detachments. Une force qu'on ne pouvait ignorer. Cette bataille ne tolérerait aucune légèreté.
Pourtant, les commandants de Kranzel ne semblaient pas mesurer la gravité. Je m'étais rendu à leur quartier pour proposer un changement de tactique, et les ai trouvés en train de siroter du thé en plein conseil de guerre.
« Donc, vous maintenez la directive inchangée ? »
« Exact. Nous enverrons une nouvelle unité de flanc et attaquerons de front. Vous autres, rejoignez vos postes sans traîner. »
« Ce fort recèle un danger majeur. La stratégie doit être revue ! »
« Hmph. Un piège, on le brise par le front. Des aventuriers n'ont pas à donner leur avis à leurs supérieurs ! Obéissez et taisez-vous ! »
Face à mes mots, l'un des commandants de ce corps d'armée, un noble, me renvoya la réplique avec une mine agacée. Chaque maison noble menait ses propres troupes en ordre dispersé, mais celui-ci en alignait le plus grand nombre et portait le titre de comte, ce qui lui conférait un poids politique certain.
Jusqu'ici, il s'était contenté d'envoyer des délégués aux réunions stratégiques, mais la prise de Swais semblant constituer le tournant de la guerre, il s'était décidé à pointer le bout de son nez en personne.
Auparavant, ce sont les cadres de l'ordre des chevaliers et les aventuriers de haut rang qui élaboraient les plans…
Disposer de trois mille hommes rendait imprudent de froisser cet homme, et sa proposition se borna à reconduire la ligne directrice actuelle. On le disait cupide, mais pas incompétent.
Seulement, il en avait conclu qu'il pouvait nous commander à sa guise.
Il ignorait que sur le champ de bataille, la volonté de l'ordre des chevaliers primait. La loi de Kranzel stipule qu'en campagne, on suit les chevaliers. Certes, on ne peut mépriser les nobles, mais rejeter leur avis reste licite.
De surcroît, la guilde bénéficie cette fois de larges prérogatives, donc aucune obligation absolue de se plier à leurs ordres. L'avis unanime chez les aventuriers était de refuser de servir de chair à canon à la gloire personnelle d'un noble, raison pour laquelle j'étais venu m'y opposer.
Ce qui me chiffonnait, c'était : pourquoi moi ? Le commandant de notre unité, Forland, manquait d'aisance à l'oral, c'est entendu. Mais d'autres aventuriers de haut rang étaient présents. Certes, j'avais l'habitude de côtoyer la noblesse, pourtant…
« Puisque notre présence est éventée, l'unité de flanc ne sert plus à rien, non ? »
« Nous en enverrons le double, mille hommes ! Ils écraseront les morts-vivants qui ont osé nous attaquer ! »
« Nous ne fournirons aucun aventurier pour cet effectif. »
« Quoi ! Vous avez bien assez d'aventuriers en réserve ! »
« Pas du tout. Tous ont une mission assignée, et vous n'avez aucun droit de commandement sur eux. Si vous tenez à le faire, puisez dans vos propres troupes. »
« Mais… »
Bon sang, où est l'incompétence qu'on lui prête ? Ou plutôt, ce n'est pas de l'incompétence, juste une cupidité qui lui aveugle le champ de vision.
À ce compte, le prince Zenos, qu'on traite d'incapable, est largement plus compétent. Lui, au moins, a conscience de ses limites et ne s'engage pas dans l'impossible. Et il a l'ouverture d'esprit de confier ses troupes à des officiers capables. Certes, si on l'insulte en face, il sévit pour sauver la face royale, mais en temps normal, il est d'une tolérance remarquable et fort agréable à fréquenter.
Bref, après cette stérile altercation, j'arrachai tout de même une concession : les aventuriers ne seraient pas jetés dans un plan suicidaire. De quoi souffler un peu.
C'est alors qu'une clameur massive s'éleva derrière nous.
En me retournant, je vis l'armée noble stationnée en arrière-garde submergée par des morts-vivants. Une scène déjà vue.
Celle où Jian avait rayé Raidos de la carte. Les rôles étaient simplement inversés.
C'est très mauvais. Si un mage de la trempe de Jian officie ici, les soldats dévorés ne feront qu'enfler les rangs ennemis.
Il faut porter secours au plus vite…
« Do, Donad-san ! »
« Qu'y a-t-il ! »
« Le fort… l'armée ennemie en sort ! »
« Quoi ! »
Comme l'avait hurlé mon subalterne en accourant, les portes de Swais s'ouvrirent grand et des chevaliers en armure rouge en jaillirent en masse.
« Chikusho ! Si on ne les contient pas, ça va être la catastrophe ! Aventuriers ! Rassemblez-vous autour de moi ! »