Je m'appelle Fannabelta.
Je suis celle qui sert le grand Roi Dragon, Trismegistos-sama. Sa plus proche confidente, son bras droit, en quelque sorte.
Ah, mon pauvre roi.
Trismegistos-sama souriait toujours avec embarras, disant que c'était parce qu'ils étaient de la même race. Il n'avait pas pu abandonner ces imbéciles de Dragon-hommes qui confondaient arrogance et fierté.
Comme il n'aimait pas le combat, on le méprisait. Ils ne cachaient même pas leur attitude.
Mais dès qu'ils ont découvert son talent pour l'alchimie, ils se sont rapprochés comme s'ils avaient retourné leur veste.
Effrontés et sans honte. Avides et misérables, incapables de rien d'autre que de se battre. Voilà ce que sont les Dragon-hommes. Mon maître était, parmi eux, un être d'exception. La seule exception.
Je lui ai maintes fois conseillé de les abandonner et de quitter le pays, mais il n'a jamais acquiescé.
Parce qu'il était roi. Parce qu'il devait œuvrer pour son peuple…
Et cette position de roi, ce sont les Dragon-hommes qui la lui avaient imposée. Une royauté purement formelle pour enchaîner Trismegistos-sama, qui ne souhaitait qu'étudier en paix, et l'exploiter efficacement.
Cet homme si consciencieux ne pouvait refuser quand on lui disait que c'était pour le bien du peuple. C'était le destin de celui qui était né Dragon d'or, disait-il.
Ainsi, mon maître, chargé de s'occuper d'une foule d'inutiles, a diffusé dans le pays de nombreux outils magiques révolutionnaires.
Des outils magiques maintenant la température des pièces constante. Des outils nettoyant écailles et corps en un instant. Des outils pour conserver les denrées.
La vie s'est enrichie, mais les désirs des Dragon-hommes ne connaissaient pas de limites. Une fois le vêtement, la nourriture et le logis assurés, ils ont réclamé la guerre.
Ils ont exigé de mon maître qu'il crée des outils magiques utiles au champ de bataille. Des lunettes de vision lointaine. Des foreuses. Des barrières protectrices.
Leurs exigences s'intensifiaient de jour en jour, et mon maître y répondait grâce à son génie et à ses recherches acharnées.
Certains appellent cela l'âge d'or des Dragon-hommes, mais quel non-sens. Ce fut l'époque la plus odieuse, la plus méprisable, où mon maître porta seul les désirs sans fin des Dragon-hommes.
C'est à cette époque que mon maître a commencé à sortir sur les champs de bataille. Les Dragon-hommes l'y ont traîné de force. Après l'avoir tant exploité, ils brandissaient le prétexte absurde qu'un roi incapable de combattre n'en était pas un.
Moi aussi, je l'ai suivi, érigeant d'innombrables montagnes de cadavres. Est-ce à cette époque ? Qu'on m'ait collé des surnoms comme Sorcière de sang-froid, Épéiste du massacre, Ombre du Roi d'or ?
Mais quoi que j'accomplisse, j'étais une elfe. Sur le continent de Goldicia à cette époque, les elfes étaient traités comme des serviteurs des Dragon-hommes. Ces ordures de Dragon-hommes n'ont jamais accepté que je me tienne aux côtés du roi.
Ils ont tout tenté pour nous séparer, nous harcelant de toutes les manières possibles. Parfois, on m'éloignait du maître sur le champ de bataille, le mettant en danger.
Bon, le Dragon-homme qui avait fait un faux rapport, je l'ai tué de manière atroce pour l'exemple. Je l'ai gelé jusqu'à la taille, puis j'ai mis sept jours à lui arracher les écailles pour le laisser mourir d'épuisement. Ce fut un spectacle mémorable.
Mais cela n'a pas mis fin au harcèlement. Les notables Dragon-hommes étaient obsédés par l'idée de pousser leur propre fille comme épouse légitime de mon maître. Apparemment, je gênais.
Pathétique. Entre Trismegistos-sama et moi, rien d'aussi vague que l'amour entre homme et femme n'existe. Ce n'est pas une émotion née d'une confusion commode entre instinct de survie et luxure, mais une loyauté pure. Seule une loyauté inaltérable, dure comme le diamant, me meut. Donc, si le roi prend une reine, je m'en réjouirai. Ces imbéciles ne le comprennent pas. C'est pour cela qu'on ne peut pas supporter ces médiocres qui ne mesurent tout qu'à leur propre échelle.
Un jour, j'ai été attaquée par plusieurs Dragon-hommes et blessée mortellement. Il y avait apparemment un Dragon de vie, car même la magie de guérison ne refermait pas mes blessures.
J'ai donc dû devenir le sujet d'une certaine recherche. La création d'une Intelligence Weapon.
À l'origine, on étudiait la fabrication d'une épée dotée d'une âme artificielle implantée, capable de conseiller sur le champ de bataille. Mais les performances n'étant pas satisfaisantes, on avait changé de direction pour incorporer directement un être humain. Cependant…
Après plusieurs essais sur des esclaves, leurs esprits se brisaient et cela échouait. Loger un esprit humain dans une épée est apparemment d'une cruauté extrême.
Mais je ne pouvais pas mourir. Je devais rester éternellement aux côtés de Trismegistos-sama et continuer à le soutenir.
L'expérience a réussi. J'avais acquis sans le savoir la compétence Dévouement, qui donnait de la vitalité à mon esprit et m'empêchait de sombrer dans la folie.
Mais ce n'était pas parfait. Je sentais mon cœur s'user peu à peu. Tant que j'étais encore saine, je devais rendre la position de Trismegistos-sama inébranlable.
Trismegistos-sama aussi avait dû remarquer mon état. Il pensait obtenir des résultats qui feraient taire les autres Dragon-hommes avant que je ne devienne folle.
Le résultat fut cette tragédie.
À ce sujet, je regrette d'être allée trop loin. C'est moi qui aurais dû le retenir, mais au contraire, je l'ai encouragé. Devenir une épée avait sans doute émoussé mon jugement.
Mais ma véritable tragédie, elle est venue après.
En tant que pécheresse immortelle, il devait continuer à lutter contre l'Abysse Dévoratrice qu'il avait lui-même créée. Telle était sa punition, et moi, j'avais pour rôle d'en témoigner.
La compétence Dévouement a évolué en Loyauté éternelle, et moi aussi, j'ai pu exister éternellement.
Pourtant, regarder l'apparence de mon maître muter au fil du temps infini fut une torture indicible.
« Fannabelta. Aujourd'hui encore, je suis sauvé. Demain aussi, je compte sur toi. »
« Je m'en charge. »
« Ah. C'est bien que tu sois là. »
« Fannabelta. Allons-y. Déploie toute ta puissance. »
« Oui ! Faisons de notre mieux. »
« Ah. C'est ça. »
« Fannabelta. Allons-y. »
« Mon seigneur, je vous en prie, ne vous forcez pas. »
« Ah. »
Peu à peu, les conversations se raréfiaient, la chaleur disparaissait de ses réponses, l'expression s'effaçait de son visage. La prison du temps était bien plus cruelle et terrifiante qu'on ne l'imagine.
Pourtant, ma loyauté ne s'est pas trouble. Je continuerai à le soutenir. C'est ce que je pensais, jusqu'à ce que cet incident ne change tout.
Le combat contre un utilisateur d'épée divine maniant poison et puissance démoniaque. Cet homme visait stupidement l'immortalité de Trismegistos-sama. Un sot qui ne comprenait pas l'horreur de vivre éternellement, et qui se montrait bien arrogant.
Vu la nature de la compétence Péché originel de la jalousie, il devait croire pouvoir la lui voler. Mais il n'a pas pu porter la main au châtiment divin, apparemment.
Il a alors jeté son dévolu sur ma compétence. Même sans l'immortalité, elle pouvait en être le déclencheur. Il a volé ma Loyauté éternelle.
C'est une compétence qui force une loyauté absolue envers quelqu'un. Je me demande ce qu'il est devenu ? Dans mon cas, j'étais déjà vouée à Trismegistos-sama, donc pas de problème…
Enfin, peu importe ce qu'est devenu ce genre de type. En échange de ma Loyauté éternelle, le Péché originel de la jalousie m'a été imposé par équivalence.
À partir de là, les pires jours ont commencé. Incapable de contrôler mon propre esprit, je hurlais, incrédule face à moi-même. Et peu à peu, la compétence et moi nous sommes accordés, jusqu'à ne plus ressentir de malaise.
Je veux effacer cette moi laide et incompétente. Ce sentiment même a été progressivement recouvert par la jalousie, refoulé au plus profond.
Et puis, ce moment est arrivé.
« Trismegistos-sama ! De la puissance magique dans la lame ! S'il vous plaît ! Sinon―― »
Moi, hurlant de manière hideuse. Mais cette émotion s'évanouit aussitôt.
« Gyaaaaaaaah ! »
Avec la sensation d'être dévorée, mon esprit a retrouvé son équilibre. Brisée, l'influence du Péché originel de la jalousie s'est affaiblie.
Ah, merci. Mon seigneur. Ainsi, je pourrai disparaître… Mais, sans moi, mon seigneur ira-t-il bien ? Cette Intelligence Weapon factice pourra-t-elle le soutenir ? L'inquiétude ne me quitte pas.
D'ailleurs, ce qui afflue à la place de ma conscience qui s'estompe, ce sont les souvenirs de cette épée ? Les souvenirs du voyage avec la fille étaient denses, tendres, emplis d'espoir.
Ah, c'est… comme c'est… enviable――.