Huoshu Huicang ne put s'empêcher de froncer les sourcils. « Mais si la Formation de la Citadelle de Terre aux Dix Mille Rakshasas de Talas est redoutable au point que même les Béhémoths ne parviennent pas à la percer, le Grand Tang n'est-il pas dans une position pour ainsi dire invincible ? »
« Hah, ce n'est pas si simple. »
Dalun Ruozan secoua la tête avec un large sourire.
« La Formation de la Citadelle de Terre aux Dix Mille Rakshasas a été établie il y a plus de deux cents ans. Voilà environ un siècle qu'elle a commencé à perdre de son efficacité. De plus, le monde ayant changé, la formation absorbe de moins en moins bien l'énergie de la terre. Dans cet état, elle ne conserve que quarante à cinquante pour cent de sa puissance d'origine, ce qui veut dire qu'elle ne tiendra pas très longtemps. Il suffit que cette bête arabe maintienne ses attaques et pousse la formation jusqu'à sa limite absolue pour que les murailles tombent. »
L'expression de Dalun Ruozan était détachée et assurée, et sa confiance renforçait celle de son entourage.
Au fil de longues années de campagnes et d'affrontements avec toutes sortes d'adversaires redoutables, Dalun Ruozan s'était forgé une intelligence et un sens du calcul stupéfiants. L'Armée des Béhémoths arabes avait beau surprendre un peu, il avait vite su prédire le tempo de cette bataille.
Il était rare que quelque chose dépassât ses prévisions.
« Grand Ministre, d'après votre expérience, combien de temps faudra-t-il à cette bête pour briser les murailles ? » demanda soudain Duwu Sili.
« Si les Tang ne trouvent aucun moyen efficace de l'arrêter... pas plus de cinq minutes », proclama Dalun Ruozan avec assurance.
...
Au loin, le monde entier tanguait. Le Béhémoth-sanglier noir, devant les murailles de Talas, alternait les charges, les poussées et les coups de groin dans la terre. Seuls ceux qui avaient réellement éprouvé sa puissance comprenaient pourquoi on appelait ce Béhémoth le Destructeur de Cités. La vitesse et la fréquence de ses attaques dépassaient de loin tout ce qu'on pouvait imaginer. En une seconde, il pouvait frapper les murailles cinq ou six fois.
Le ciel retentissait de ses collisions de tonnerre, et toute la ville tremblait de peur.
À l'intérieur des murs, il n'y avait nulle part où fuir. Chaque choc du Béhémoth était le dieu de la mort qui sonnait le glas.
« Vite, tuez-le ! Ne le laissez pas approcher des murailles ! »
Gao Xianzhi, Cheng Qianli, et Banahan furent tous saisis d'effroi et de consternation devant ce spectacle. À cette férocité d'attaque, la ville ne tiendrait pas longtemps. Boum ! Boum ! Boum ! Une tempête de coups s'abattit sur l'énorme corps du sanglier noir. Gao Xianzhi, Cheng Qianli et étaient tous frénétiques, chacune de leurs frappes portant toute la puissance dont ils étaient capables.
« C'est inutile. Le Destructeur est différent des autres Béhémoths. Toute espèce d'attaque se trouve considérablement affaiblie contre lui. Tous vos efforts sont vains. »
Masil ricanait froidement en regardant les trois Grands Généraux frapper le Destructeur.
Le Destructeur avait été conçu en prévoyant qu'il pourrait être attaqué par des experts d'élite pendant l'assaut d'une ville : ses défenses avaient donc été excellentes dès l'origine. Le premier Béhémoth, le Semeur, ne pouvait tout simplement pas se comparer à lui.
Même une fois les murailles rompues, les attaques de Gao Xianzhi et des autres Grands Généraux n'auraient sur le Destructeur aucun effet d'aucune sorte.
Aouuuuh !
Au moment précis où Masil ricanait, un long hurlement résonna à ses oreilles. Saisi, il se retourna et vit que l'hippopotame écailleux, l'Épouvanteur, s'était heurté à un dieu géant à quatre bras dont le corps tout entier brûlait de flammes violettes et qui frappait du poing la tête de la bête. Ces flammes violettes étaient extrêmement gênantes : elles se propageaient du poing de au corps de l'Épouvanteur et s'insinuaient jusque dans les interstices entre les écailles.
L'Épouvanteur possédait une défense des plus redoutables : des écailles encore meilleures que les soies du Destructeur pour repousser les attaques ennemies. Or quelques coups de poing de avaient suffi à le faire hurler de douleur. Masil fut complètement pris au dépourvu.
Il sentait que l'Épouvanteur était gravement blessé et endurait une souffrance terrible. Ces attaques représentaient de toute évidence une menace énorme pour lui.
« C'est impossible ! Cela n'a aucun sens ! Personne ne peut infliger autant de dégâts à l'Épouvanteur. »
Les yeux de Masil s'écarquillèrent, débordants de stupeur. Il n'osait pas en croire ses yeux.
« Que se passe-t-il ici ? »
Masil n'était pas le seul : Abu Muslim lui-même laissa paraître de la surprise.
Les capacités des Béhémoths ne faisaient aucun doute ; Abu Muslim en conclut que son adversaire avait subi quelque transformation imprévue. Autrement, un seul Grand Général tang n'aurait jamais pu faire hurler l'Épouvanteur de douleur.
« Li Siye, frappe ses articulations ! Et vous tous, attention aux pattes du Béhémoth ! »
Le rugissement de roula sur la plaine. Son Roi-Dieu Yama avait saisi la tête de l'Épouvanteur par le côté, et ses quatre bras la martelaient tour à tour.
Ses hypothèses de tout à l'heure étaient maintenant vérifiées. La Force de Lu Wu se montrait extrêmement efficace contre ces Béhémoths : chacun de ses coups siphonnait une grande quantité de vitalité de la bête vers . Au départ, le Roi-Dieu Yama n'avait que la puissance de base d'un Grand Général, mais la vitalité du Béhémoth avait fait grimper cette puissance comme une folle, jusqu'à l'échelon moyen des Grands Généraux. Et par-dessus le marché, la force propre de augmentait, passant du palier 7 de Saint Combattant au palier 8, bien engagée vers le palier 9, celui des généraux de brigade.
S'il atteignait le niveau de général de brigade, sa force connaîtrait une transformation fondamentale. Lui comme le Roi-Dieu Yama, condensation de la force de ses soldats, accéderaient à un stade supérieur.
Rooar !
Le Béhémoth à la forme d'hippopotame, exaspéré par l'attaque de , mugit et jeta son corps sur lui. Seulement, avait beau être plus faible que Gao Xianzhi, sa dextérité et son savoir-faire étaient de ceux que même le Grand Général du Loup Céleste Duwu Sili ne pouvait pas contrer, à plus forte raison cette bête ignorante.
Bang ! fit une volte, et l'énorme corps du dieu passa d'un flanc à l'autre du Béhémoth écailleux. À l'instant où il se reçut, ses poings recommencèrent à pleuvoir sans relâche sur la bête. Les flammes violettes brûlaient plus vivement encore, et chaque coup faisait faiblir le feu de vigueur du Béhémoth.
L'Armée des Béhémoths arabes n'avait jamais rencontré pareille situation.
« Mais qui est ce misérable ! Que quelqu'un aille le tuer ! »
Le corps de Masil frémissait de rage.
« Les maîtres archers, où sont les maîtres archers ? »
« C'est inutile. Les attaques des maîtres archers ne servent à rien contre des Grands Généraux impériaux », dit Ziyad, le visage extrêmement grave, en observant la bataille. Lui non plus ne s'attendait pas à une situation de ce genre. Ce n'était pas pour rien que l'Armée des Béhémoths était devenue l'instrument par lequel le Calife tenait l'empire, et même Ziyad, qui pouvait atteindre le niveau de Grand Général par des outils rituels, ne se sentait aucune assurance pour affronter de tels monstres.
Même un général aussi chevronné que lui ne savait pas expliquer la chose.
Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ce jeune Grand Général adverse possédait quelque chose capable de contrer l'Armée des Béhémoths. Peut-être ces flammes violettes, peut-être autre chose. Quoi que ce fût, cela n'avait rien de bon pour les Arabes !
« Maudit soit-il ! Peu m'importe que les maîtres archers soient efficaces ou non ; ce Tang doit mourir ! Pour le califat, ou pour cette bataille ! »
Masil pointa le doigt vers , les yeux tournés vers Abu Muslim et Ziyad, les plus hauts commandants de l'est. Sa charge à lui, c'était d'assiéger la ville, de rompre les impasses et d'anéantir la grande armée ennemie. Quant aux experts au sein de cette armée, ils relevaient d'Abu Muslim et de Ziyad.
Le sens de sa phrase était on ne peut plus clair. L'armée arabe de l'est, et Abu Muslim et Ziyad en particulier, avaient le devoir de neutraliser cette menace.
« Rassurez-vous ! Il ne survivra pas ! Quelle que soit l'issue de cette bataille, il ne repartira jamais vivant vers l'est ! »
Abu Muslim avait parlé de sa voix grave et vigoureuse, le regard suintant le mépris, le ton d'une fermeté de fer.
« En vérité, de tous les Tang que vous voyez à présent, pas un seul ne pourra repartir. Mais avant cela, j'ai encore besoin que vous remplissiez notre accord. Détruisez la défense des Tang et brisez leurs murailles ! »
Abu Muslim adressa à Masil un regard appuyé. Son intention était claire.
À tous égards, c'était une faute stratégique que l'Épouvanteur de Masil s'arrête devant la ligne de défense pour se battre contre un unique Grand Général tang. Ce n'était pas non plus ce que souhaitaient les Arabes. Abu Muslim avait besoin de l'anéantissement complet des défenses tang. Sans les murs d'acier, la bataille prendrait un tout autre tour.
Les centaines de milliers de soldats arabes auraient sans doute déjà écrasé leurs ennemis.
« Entendu ! Seigneur Gouverneur, soyez tranquille. Je ferai naturellement ce dont nous étions convenus. »
Masil n'avait jamais eu d'égards pour quiconque, et pourtant, à cet instant, il rougit et s'inclina profondément. Après tout, ni l'Épouvanteur ni le Destructeur n'avaient atteint leur objectif. C'était un déshonneur immense pour l'Armée des Béhémoths.
Sans hésiter, Masil fit un geste de la main derrière lui et appela un individu enveloppé de noir, qui paraissait être une sorte de sorcier.