Au bout de quelques instants, Ziyad reprit soudain la parole.
« Il reste toutefois une autre affaire. Le nouveau commandant tang arrivé sur place a apparemment eu un différend avec Wanhe Peiluo. De plus, les Karluks n'ont toujours pas tenu leur part du marché et n'ont pas ouvert les portes de Talas. Tant que ces points ne sont pas réglés, nous ne pouvons pas faire confiance aux Karluks. »
Ils étaient bien trop éloignés du champ de bataille, et les cent mille et quelques soldats tang s'interposaient entre eux et Talas. Abu Muslim et Ziyad savaient donc seulement qu'une querelle avait éclaté aux portes de Talas, sans en connaître les détails.
« Si on ne peut pas leur faire confiance, alors nous les tuerons tous jusqu'au dernier ! »
Abu Muslim agita la main, l'expression dure et cruelle.
« C'est cela même. Quand les deux armées dépêchées par Sa Majesté arriveront-elles ? »
« J'ai déjà envoyé une lettre pour m'en enquérir », dit Ziyad. « Elles sont actuellement en route et ne sont plus loin. Elles devraient atteindre le champ de bataille au lever du soleil. »
« Excellent. Peut-être n'aurons-nous même pas besoin des Karluks. Quand ces deux armées seront là, nous pourrons anéantir les Tang en même temps que Talas ! »
Les yeux d'Abu Muslim brillèrent d'une lueur que les ténèbres elles-mêmes ne parvenaient pas à noyer.
Peu à peu, tout se calma, mais un danger caché continuait d'enfler.
...
Bwooouum !
Un cor de yak retentit et l'aube se leva à l'est, versant la lumière du soleil sur l'horizon. En dissipant les ténèbres, le soleil du matin éclaira Talas couturée de blessures, ainsi que les camps des Tibétains et des Turcs.
Des milliers et des milliers de Tibétains jaillirent de leurs tentes et prirent leur formation, leurs chevaux des hauts plateaux vaillants et vigoureux, débordant d'ardeur au combat.
La lumière du soleil lavait toutes les cicatrices de la bataille de la nuit passée, et l'armée tibétaine tout entière bouillonnait d'intentions meurtrières.
Au loin, l'armée des Tang était massée entre les deux lignes de défense d'acier dressées devant Talas, tous les hommes en position défensive.
L'odeur de la guerre et la volonté de tuer, que l'obscurité avait masquées, recommençaient à sourdre dans l'air.
Boum boum boum boum !
Les tambours de guerre se mirent à gronder au-dessus de Talas. Les portes de la cité s'ouvrirent et d'innombrables soldats se déversèrent au-dehors : fantassins, archers, servants de balistes, haches, cavaliers... Les soldats se répartirent proprement par arme en prenant leur formation.
Fffiiiit !
Alors que l'atmosphère se tendait sur le champ de bataille, une flèche siffla dans les airs, tirée depuis le camp tibétain. Son sifflement strident s'entendit à plus de dix li.
« ! Oses-tu sortir pour une entrevue ? » lança une voix de stentor depuis le camp tibétain. Elle parlait un han si accompli qu'il était difficile d'imaginer qu'un Tibétain prononçât ces mots.
Trois silhouettes sortirent à cheval du camp tibétain en direction de Talas.
Encore à un millier de zhang des murailles, Dalun Ruozan s'arrêta et leva la tête pour attendre en silence. Ses yeux se plissèrent d'attente.
Tout était silencieux et, même si l'atmosphère se tendait derrière les lignes de défense d'acier, le camp tang demeurait calme et immobile, sans que personne réponde.
Au bout d'un moment, alors même que Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje commençaient à s'impatienter, une voix jeune et vigoureuse s'éleva.
« Dalun Ruozan, j'espère que vous vous portez bien ! »
Un coursier d'un blanc pur bondit en avant avec un hennissement clair, un jeune cavalier sur le dos, et parut à l'angle nord-est des murailles de Talas.
« ! »
Dalun Ruozan plissa les yeux et tourna la tête. Il ne s'attendait pas à voir surgir de ce côté, mais il se mit vite à sourire.
« Après une séparation d'une demi-année, je n'aurais pas cru que l'art de la guerre du seigneur Protecteur Général s'élèverait à un degré plus haut encore. J'avais entendu parler de bêtes qui apprennent de l'homme, jamais d'un homme qui apprend des bêtes. Le seigneur Protecteur Général m'a ouvert les yeux ! »
Dalun Ruozan joignit les mains, une admiration « sincère » peinte sur le visage.
« Haha, si haut que je m'élève, je ne saurais me comparer au Grand Ministre. Vous saviez pourtant que j'étais préparé, et vous avez tout de même envoyé plus de trois mille hommes se jeter sur mon épée ! »
éclata d'un rire franc.
En un éclair, Dalun Ruozan, Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje s'assombrirent. se moquait ouvertement des lourdes pertes que leur détachement de raid avait subies de sa main. Les deux camps avaient envoyé des détachements déguisés en soldats de l'adversaire, mais Dalun Ruozan était manifestement sorti perdant.
Dalun Ruozan retrouva pourtant très vite son sang-froid.
« Victoire et défaite sont choses courantes pour un soldat. L'Ü-Tsang peut se permettre cette perte, mais il en va autrement du jeune marquis. J'espère que le jeune marquis pourra encore sourire pendant cette bataille sans ses cinq cents balistes. »
Dalun Ruozan eut un léger sourire, l'expression assurée et paisible, confiante et détendue. Même dut soupirer d'admiration devant ce spectacle.
« Hahaha... ! »
rit très fort du haut des murailles de Talas. Le bon général brise les plans de l'ennemi, le mauvais général brise ses soldats ; et attaquer les cœurs vaut mieux qu'attaquer la cité. À l'instant même où Dalun Ruozan avait prononcé ces mots, avait compris le motif de sa visite.
« Le Grand Ministre n'a nul besoin de s'en inquiéter. Le Grand Tang est une terre d'abondance. Cinq cents balistes ne sont rien : nous pouvons en construire bien davantage en quelques instants à peine. »
Sans tourner la tête, abaissa le bras droit.
« Chen Bin ! »
À ces mots de , les portes de Talas s'ouvrirent en grand, permettant à Dalun Ruozan, Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje de voir une file de balistes sortir de Talas sur des chariots de transport. Sous les ordres de Chen Bin, elles furent promptement disposées dans les intervalles de la deuxième ligne de défense.
De loin, il semblait y en avoir environ cinq cents. La nuit précédente, le Grand Tang avait « perdu » cinq cents balistes, ce qui ne lui en laissait qu'environ deux mille cinq cents ; et voilà que en produisait cinq cents de plus.
« Tirez ! »
Sur l'ordre de Chen Bin, les cinq cents balistes se pointèrent vers le ciel et tirèrent.
Boum boum boum !
Cinq cents traits de baliste montèrent dans le ciel et, quelques instants plus tard, redescendirent en tonnant pour se ficher à cinq ou six cents zhang des murailles d'acier.
Bzzz !
À cette vue, Dalun Ruozan, Huoshu Huicang et Dusong Mangpoje eurent l'impression d'avoir reçu une gifle magistrale, et leur visage se crispa aussitôt.
« Que se passe-t-il donc ici ? »
« Les éclaireurs n'avaient-ils pas rapporté que cinq cents balistes avaient été détruites ? Comment en ont-ils obtenu autant en plus ? »
« Comment est-ce possible ? Les éclaireurs ne peuvent pas s'être trompés ! »
Huoshu Huicang était abasourdi. Les éclaireurs avaient confirmé l'information à plusieurs reprises : les hommes d'Abu Sangji avaient détruit près de cinq cents balistes. Les éclaireurs tibétains n'étaient peut-être pas aussi bons que les éclaireurs tang, mais ils n'auraient jamais commis une erreur aussi élémentaire.
« On nous a encore bernés ! Abu Sangji n'a peut-être même pas détruit de vraies balistes ! »
Dalun Ruozan poussa un profond soupir tandis que son esprit tournait à toute allure.
« Mais comment cela se peut-il ? Abu Sangji ne saurait donc pas distinguer une vraie baliste d'une fausse ? » dit Huoshu Huicang, incrédule.
Abu Sangji était un général redoutable de la Lignée royale de Yarlung, un vétéran des champs de bataille. Il était impossible qu'il commît une erreur aussi puérile. Il n'aurait même pas fait mouvement sans être certain de sa cible.
« Je ne sais pas non plus ce qui s'est passé, mais il ne fait aucun doute qu'Abu Sangji est tombé dans leur piège. La construction exacte des balistes du Grand Tang a toujours été un secret, que peu de Tang connaissent, et nous encore moins. Tout au plus Abu Sangji en connaissait-il l'apparence extérieure. Ce gaillard a dû leur faire quelque chose », dit Dalun Ruozan, un regard trouble posé sur le cheval blanc et son cavalier, au sommet des murailles de Talas.
Un général est le cerveau et l'âme d'une armée. La moindre faille dans ses gestes et ses actes, physique ou mentale, peut porter un coup destructeur à son armée. C'était pour cela que Dalun Ruozan s'était présenté devant .
S'il pouvait mettre au jour une faille chez et ébranler sa confiance, cela pèserait sur l'armée tang dans la bataille à venir. Mais il ne faisait aucun doute que était une fois de plus sorti vainqueur.
« Tant que cet homme sera au service du Grand Tang, notre Ü-Tsang ne connaîtra pas le repos pendant quarante ans. »
Dalun Ruozan poussa un profond soupir, un sentiment indescriptible au cœur.
Dans l'Empire de l'Ü-Tsang, l'intelligence de Dalun Ruozan était pour ainsi dire sans égale ; seul le Grand Ministre impérial Dalon Trinling, qui se tenait aux côtés du Tsenpo, parvenait à le surpasser. Or Dalun Ruozan mesurait son esprit à celui de , un homme qui le dépassait de loin en stratégie comme en intelligence. Cela lui rappela l'un des grands textes des Plaines Centrales.
Puisque le monde a déjà un Yu, pourquoi faut-il aussi qu'il y ait un Liang ? (NdT : la lamentation de Zhou Yu devant le génie de Zhuge Liang, dans le Roman des Trois Royaumes.) Dalun Ruozan soupira profondément, à court de mots.
Du haut des murailles de Talas, souriait en silence au trio muet, en contrebas.
Une attaque psychologique !
Dalun Ruozan tentant d'employer les stratagèmes des Plaines Centrales contre le Saint de la Guerre de cette terre, c'était un apprenti cherchant à se faire valoir devant un maître. Il n'avait fait qu'attirer l'humiliation sur sa propre tête.
« Grand Ministre ! La culture des Plaines Centrales est vaste et profonde. J'entends dire que le Grand Ministre prend plaisir à rassembler les classiques, les histoires et les traités militaires des Plaines Centrales. Une fois cette bataille terminée, enverra au Grand Ministre un millier d'ouvrages de plus. Lisez un livre cent fois et son sens se révélera de lui-même. Le Grand Ministre a encore bien des lectures à faire ! »
appuya sur ses derniers mots, puis partit d'un grand rire.
« Grand Ministre, a bien des affaires militaires à traiter et ne vous tiendra pas compagnie plus longtemps. Nous nous reverrons sur le champ de bataille ! »
Iiiiih !
tira sur les rênes et emmena son coursier d'un blanc pur, qui disparut des murailles.
Dalun Ruozan avait beau être un homme extrêmement fin, qui laissait rarement paraître ses émotions, en entendant lui proposer un millier d'ouvrages et le railler sur son manque d'étude, il ne put empêcher son teint de virer au vert et au blanc sous l'effet de la rage. Il n'y avait sans doute que pour oser railler un sage ministre de l'Ü-Tsang sur son insuffisance de lectures.