« Cette ordure ! »
Le premier à parler ne fut ni Dalun Ruozan, ni Huoshu Huicang, ni Dusong Mangpoje. Ce fut au contraire Duwu Sili, qui n'avait pourtant pas grand-chose à voir avec ce raid nocturne. Il venait enfin de comprendre que ce gamin des Tang appelé les avait complètement débordés par la ruse.
Qui plus est, si sa supposition était juste, la méthode employée pour son embuscade était intimement liée aux Turcs.
« Haaah... »
Dalun Ruozan poussa un long soupir, le cœur envahi d'un sentiment indescriptible tandis qu'il contemplait les peaux de loup. Pendant plus de la moitié de la nuit qu'avait duré cette bataille, il n'avait absolument pas compris ce qui se passait. Mais en voyant les peaux de loup abandonnées, il comprit enfin.
« J'ai perdu ! J'ai su prédire le début de cette opération, mais pas sa fin. Je n'aurais pas cru qu'il irait jusqu'à utiliser les bêtes amenées par le grand général Duwu Sili. J'accepte ma défaite pour cette manche ! »
Huoshu Huicang eut du mal à entendre ces mots.
« Grand Ministre, rien n'est encore certain. Peut-être que ces peaux de loup n'ont rien à voir avec le Grand Tang. Ce n'est peut-être qu'une coïncidence », dit-il pour le réconforter.
« Ha ! Tu ne comprends toujours pas ? »
Dalun Ruozan secoua la tête et arrêta Huoshu Huicang.
« Une fois l'infiltration réussie, il aurait très bien pu remporter ces peaux de loup avec lui. S'il les a laissées ici, c'est uniquement pour que je comprenne comment il a fait pour l'emporter. Il veut s'en servir pour m'abattre ! »
Tout était clair désormais. Dalun Ruozan s'était donné tant de peine pour disposer sentinelles et patrouilles, il avait même établi un système de signaux et prévenu ses hommes de se méfier de tout « allié », en exigeant une confirmation avant de laisser quiconque approcher... et tous ses efforts étaient restés vains.
Dalun Ruozan n'avait songé qu'à se prémunir contre des hommes, jamais contre des « loups » !
On aurait pu le battre à mort qu'il n'aurait jamais imaginé que déguiserait plusieurs milliers de ses soldats en ces loups massifs pour les faire infiltrer le camp. Il acceptait cette défaite de tout son cœur.
« Ce n'est qu'un misérable sans tripes et sans honneur ! Quel besoin le Grand Ministre a-t-il de le faire paraître aussi redoutable ? » gronda Duwu Sili entre ses dents serrées.
Personne ne trouvait tout cela plus insupportable que lui. C'était lui qui avait amené ces loups gris. Les Turcs en possédaient autant qu'ils voulaient, et les perdre tous ne lui aurait causé aucun chagrin. Il les avait amenés dans l'intention de contenir le Grand Tang, et il n'aurait jamais imaginé que finirait par les employer comme une arme contre Dalun Ruozan !
Duwu Sili était un irkin du khaganat turc occidental, l'un de ses meilleurs grands généraux. Comment aurait-il pu supporter d'avoir été mené par le bout du nez par un insignifiant jeune homme des Tang ?
Dalun Ruozan garda le silence, et tous les autres avec lui.
Ils savaient naturellement ce que pensait Duwu Sili, mais l'heure n'était pas à rejeter la faute sur autrui. Tout ce qu'ils pouvaient en dire, c'est que si le vertueux peut s'élever d'un pied, le mal s'élève de dix. Les méthodes de étaient bien trop retorses et imprévisibles. Même un homme tel que Dalun Ruozan avait du mal à venir à bout d'un tel adversaire.
« Yundan Gongbu, combien d'hommes avons-nous perdus dans ce raid nocturne ? » demanda soudain Dalun Ruozan.
« Près de sept mille ! » rapporta d'une voix forte un général massif qui se tenait près de lui.
Dalun Ruozan ne dit rien, mais l'atmosphère devint soudain extrêmement grave. À côté, Huoshu Huicang fronça profondément les sourcils. Dans une campagne de grande ampleur, la perte de sept mille hommes n'était pas grand-chose, et même dans un raid nocturne, de telles pertes restaient acceptables.
Mais pour l'armée turco-tibétaine, qui manquait gravement d'effectifs, la perte de sept mille hommes était une plaie sévère !
« C'est nos effectifs qu'il vise ! » lâcha soudain Huoshu Huicang.
En tant que grand général de l'Empire de Ü-Tsang, Huoshu Huicang n'avait eu besoin que d'une seconde pour saisir l'objectif stratégique.
« Si je ne me trompe pas, il va nous attaquer sans relâche, faire de nous sa cible principale. À mesure que nous perdrons des hommes, nous serons de plus en plus contraints, de moins en moins capables de représenter une menace pour lui. À la fin, c'est nous, et non lui, qui serons dans une impasse où reculer et avancer seront également mauvais. »
« Et même si nous le comprenons, même si nous nous y refusons, nous ne pouvons rien y changer. En réalité, depuis la bataille d'hier, nous sommes déjà tombés dans son rythme. »
Huoshu Huicang débordait d'inquiétude.
Si le raid pouvait au départ passer pour un « stratagème caché », il était à présent un stratagème à découvert. Dalun Ruozan avait raison : leur avait laissé ces peaux de loup pour qu'ils les découvrent, et cette scène était manifestement exactement celle qu'il voulait voir.
Malheureusement, ils avaient beau comprendre l'objectif de leur adversaire, non seulement ils ne pouvaient pas monter de contre-attaque efficace, mais ils se retrouveraient de plus en plus contraints avec le temps !
C'était un assaut psychologique autant qu'un « stratagème à découvert » !
« Non, cette guerre ne se déroule pas entièrement à son rythme, et il n'est pas non plus le principal décideur », dit soudain Dalun Ruozan. « Huoshu Huicang, Abu Sangji n'est toujours pas rentré ? »
« Non. »
Huoshu Huicang secoua la tête. Cela faisait très longtemps que la force de raid d'Abu Sangji était partie. Les Tang l'avaient complètement mise en déroute, et très peu d'hommes étaient revenus, Abu Sangji n'étant pas du nombre. Certains disaient qu'il aurait dû rentrer depuis longtemps, d'autres que les Tang l'avaient déjà tué. Bref, les informations dont disposait l'armée étaient un fatras.
Mais Dalun Ruozan avait tout de même gardé un peu d'espoir pour Abu Sangji, en souhaitant qu'il puisse revenir.
« On dirait bien qu'Abu Sangji est réellement mort. »
Une pointe de chagrin apparut dans les yeux de Dalun Ruozan. Abu Sangji était un général vaillant de la Lignée royale de Yarlung. Depuis sa sortie de la prison de la capitale royale, Abu Sangji était resté à ses côtés, source constante de soutien. De plus, lors de cette expédition, une part significative des troupes avait été recrutée par lui au sein de la Lignée royale de Yarlung.
L'aide d'Abu Sangji avait été sans égale, et Dalun Ruozan la lui avait rendue en faisant de lui l'un de ses plus proches assistants. Au fond de son cœur, Dalun Ruozan ne croyait pas qu'il puisse mourir au combat.
Mais la réalité était là, sous ses yeux, et les perspectives étaient sombres pour Abu Sangji.
« Nos éclaireurs sont-ils rentrés ? Qu'ont-ils dit ? » demanda Dalun Ruozan.
« J'allais justement vous en parler. Les éclaireurs sont rentrés et, d'après ce qu'ils ont vu, Abu Sangji et ses hommes ont eu beau être mis en déroute, ils ont réussi à atteindre leur objectif. Des morceaux de balistes des Tang jonchent en ce moment la deuxième ligne de défense tang. À la quantité, nous estimons que quatre à cinq cents ont été détruites. »
« Les soldats qui ont réussi à revenir ne mentaient pas. S'il ne fallait pas tenir compte de la mort d'Abu Sangji, nous pourrions considérer cette opération comme un franc succès », dit gravement Huoshu Huicang.
« Très bien ! »
Les sourcils froncés de Dalun Ruozan commencèrent enfin à se détendre. C'était sans doute la meilleure nouvelle qu'il ait entendue de la journée. Abu Sangji avait beau être mort au combat, il avait accompli sa mission. L'armée des Tang ne comptait qu'environ deux mille balistes : en perdre cinq cents n'était pas un coup négligeable.
Dalun Ruozan avait atteint son objectif stratégique.
« Avec cinq cents balistes détruites, on ne peut pas dire qu'Abu Sangji soit mort en vain. Cette guerre n'est pas encore jouée. »
Dalun Ruozan fixait les lumières éclatantes de Talas, une lueur farouche dans les yeux.
...
Les Tang et les Tibétains n'étaient pas les seuls à tenir conseil dans les ténèbres. À l'ouest, dans le camp arabe, un courant souterrain semblable s'écoulait.
« Rahman, as-tu reçu le rapport ? »
Sous sa tente, Abu Muslim se tourna vers un général mince, à l'armure noire et à l'épaisse barbe.
Rahman s'inclina.
« Seigneur gouverneur, le rapport est arrivé. Pendant que les troupes du général Nurman attaquaient la ligne de défense tang, nous avons réussi à infiltrer leurs positions et à entrer en contact avec les Karluks sans attirer l'attention de l'armée du protectorat d'Anxi. »
Rahman était l'un des hommes de confiance d'Abu Muslim. Il n'avait pas beaucoup d'hommes sous ses ordres, mais il jouissait d'une grande faveur. Très peu de gens savaient que Rahman était en réalité l'un des généraux les plus appréciés d'Abu Muslim.
Beaucoup croyaient que la principale force d'assaut de ce raid nocturne était Nurman et ses Ailes de la Mort, sans se douter que Rahman et les quelques dizaines d'hommes de sa force d'infiltration en étaient le véritable ressort.
« Mm, je vois. Tu peux disposer. »
Une lueur satisfaite dans les yeux, Abu Muslim agita la main. Rahman s'inclina de nouveau avant de prendre congé.
Une fois Rahman parti, Ziyad, le gouverneur adjoint abbasside de l'Est, sortit de l'arrière de la tente.
« Gouverneur, peut-on vraiment faire confiance aux Karluks ? »
À vrai dire, ni l'un ni l'autre ne se souciaient du nombre de Tang tués dans le raid nocturne. Ils se souciaient bien davantage des Karluks à l'intérieur de la ville, auxquels on avait prêté peu d'attention.
« La richesse des Arabes n'a jamais été facile à obtenir. Puisque les Karluks ont accepté nos présents, peu importe qu'on puisse leur faire confiance ou non. Ils ont déjà promis, ils doivent donc s'exécuter ! »
Abu Muslim fixait la ville de Talas vivement éclairée, dressée comme une bête sortie des ténèbres, une froideur redoutable traversant son regard.
Sur ce continent, nul ne pouvait se raviser après avoir conclu un accord avec les Arabes. De tels versatiles finissaient par en payer un prix désastreux !
Ziyad ne dit rien, mais son regard était le même que celui d'Abu Muslim. Sur ce point, le gouverneur de l'Est et son adjoint partageaient la même conviction, une conviction commune à tous les gouverneurs de l'empire. Aucun d'eux n'avait jamais craint que quelqu'un prenne la richesse des Arabes pour ensuite manquer à sa parole.