« Grande tante ! »
En apercevant ce visage, une expression de joie se répandit sur celui de Wang Chong. C'étaient la grande tante Wang Ru Shuang et l'oncle Li Lin.
« Héhé, Chong-er, te voilà. Et Xiao Yao aussi. »
La grande tante les regardait tous les deux avec chaleur, comme s'ils avaient été ses propres enfants.
« Héhé, Yuan Chun, ce ne sont que des enfants, inutile de vous quereller avec eux. Laissez-les donc. C'est aujourd'hui l'anniversaire de notre père ; nous ferions mieux de voir comment éviter tout incident pour lui faire plaisir. »
La grande tante s'était vite avancée pour désamorcer la situation. Tout en parlant, elle adressa à Wang Chong un clin d'œil discret.
Comprenant son intention, Wang Chong sourit et tira sa petite sœur à l'écart.
Dans sa vie antérieure, la grande tante Wang Ru Shuang était en réalité assez proche de la grande tante Xing Yuan Chun. Mais tout avait changé dans ce monde-ci. Grâce à Wang Chong, non seulement l'oncle Li Lin avait quitté la Porte du Nord pour passer sous les ordres de Zhao Fengchen, mais il avait été promu.
Aussi Wang Ru Shuang chérissait-elle peut-être Wang Chong plus encore que son propre fils !
Le tapage dans la voiture du grand oncle cessa net.
« Héhé, Ru Shuang est arrivée. »
La tête de la grande tante Xing Yuan Chun apparut à la fenêtre. Elle regardait la voiture de Wang Ru Shuang d'un œil accueillant. Son attitude n'avait rien à voir avec celle qu'elle venait d'avoir envers la mère de Wang Chong.
Le grand-père de Wang Chong avait en tout trois fils et une fille, et la grande tante Wang Ru Shuang était son unique fille. Le sang du Duc Jiu coulait dans ses veines.
De surcroît, mariée au-dehors, elle n'entrait pas dans la ligne de succession. Il n'y avait donc entre elle et Xing Yuan Chun aucun sujet de conflit.
Sur ce point, sa situation différait beaucoup de celle de la mère de Wang Chong.
« Héhé, cela fait un moment que nous ne nous étions vues, et vous, Yuan Chun, vous embellissez de jour en jour. On ne vous donnerait pas notre âge. Regardez-moi : les cheveux blancs commencent déjà à pousser ! »
« Vraiment ? Grande sœur, ne dites pas cela de vous. Vous ne faites pas vieille du tout… »
Un éclat rouge et sain colorait le visage de Xing Yuan Chun, et un large sourire lui pendait aux lèvres. Soudain, un reniflement glacé retentit dans sa voiture. Peng, les portières de la voiture verte s'ouvrirent de l'intérieur. Une haute silhouette, à l'aura profonde, en descendit.
La soudaineté de la scène laissa tout le monde interdit.
« Cousin ! »
Wang Chong et sa petite sœur restèrent un instant surpris avant de comprendre ce qui se passait. La silhouette à l'air impatient qui sortait de la voiture n'était autre que le cousin de Wang Chong, Wang Li.
« Cet enfant ! Comment peux-tu te conduire ainsi devant ta grande tante ? Salue-la donc ! »
lança la grande tante Xing Yuan Chun.
Wang Li parut pourtant n'avoir rien entendu, et il n'accorda pas même un regard à la grande tante Wang Ru Shuang. Descendu de voiture, il se dirigea droit vers l'intérieur.
Wang Li était à la fois fils de la branche principale du clan Wang et fonctionnaire de la cour impériale. Le vieux maître lui avait accordé une autorisation particulière : les gardes de l'Armée impériale ne l'arrêtèrent même pas et le laissèrent passer.
En un clin d'œil, Wang Li disparut sur le chemin qui longeait la bambouseraie. Pas un garde ne lui prêta la moindre attention.
'Ce doit être à cause de l'affaire précédente…'
Une pensée traversa l'esprit de Wang Chong. Nul mieux que lui ne savait combien le cousin Wang Li était ambitieux.
Dans la troisième génération, le cousin Wang Li rivalisait avec les deux frères aînés de Wang Chong, et surtout avec l'aîné. Mais tout fils aîné de la branche principale qu'il était, il ne faisait pas le poids face au grand frère Wang Fu.
Son rang officiel lui-même était inférieur au sien !
Cette fois, à cause des manœuvres du clan Yao, sa chance d'être promu avait été ruinée. On devinait aisément ce que le cousin Wang Li en pensait.
« Cet enfant… »
La grande tante Xing Yuan Chun regarda d'un air penaud la silhouette de son fils disparaître parmi les arbres.
« Bien ! Cessons de parler et descendons ! »
C'était la voix du grand oncle Wang Gen. Aussitôt dit, il sortit de la voiture. Avant de s'éloigner, il jeta un regard à Wang Chong et hocha la tête. Puis un air soucieux reprit possession de son visage tandis qu'il avançait.
Fils aîné du clan Wang et haut fonctionnaire de la cour, le grand oncle venait souvent au Pavillon des Quatre Directions consulter le vieux maître sur des questions politiques.
Il était donc, lui aussi, une exception aux règles du pavillon.
Bientôt, il franchit le poste de garde et disparut dans la bambouseraie.
« Ru Shuang, entrons-nous, nous aussi ? »
« Je passe mon tour ! Il est rare que mon quatrième frère descende du mont Tianzhu pour l'anniversaire de notre père ; je vais l'attendre ici et entrer avec lui. »
Wang Ru Shuang secoua la tête. Elle jeta un regard appuyé à Wang Chong.
Xing Yuan Chun n'insista pas. Descendue de voiture, elle renifla froidement en passant devant la mère de Wang Chong, puis s'enfonça dans la bambouseraie.
Wang Zhu Yan fut la dernière à descendre. Ce n'est qu'une fois la silhouette de sa mère complètement disparue qu'elle sortit sans bruit de la voiture. En l'absence de Xing Yuan Chun, l'atmosphère se fit bien plus harmonieuse.
« Ma tante ! »
Wang Zhu Yan s'approcha de la mère de Wang Chong et s'excusa.
« Ma mère a la parole un peu dure, mais elle n'est pas mauvaise. Je m'excuse à sa place ; ne prenez pas ses mots à cœur, je vous prie. »
« Héhé, sotte enfant. Tu n'as pas à t'excuser, je vais très bien. »
La mère de Wang Chong secoua la tête en souriant.
« En effet, Shu Hua. C'est le caractère de Yuan Chun, voilà tout. Laissez ses paroles entrer par une oreille et sortir par l'autre. »
renchérit la grande tante Wang Ru Shuang.
La tante et la nièce bavardèrent un moment, puis tournèrent en même temps les yeux vers Wang Chong. Gedeng, le cœur de Wang Chong manqua un battement. Passe encore pour le regard de la grande tante, mais celui de la cousine Wang Zhu Yan était plein de mauvaises intentions, comme si elle contemplait un morceau de viande bien gras.
« Tss tss, ne serait-ce pas notre petit Tao Zhu Gong de la famille ? Eh bien, on ne se souvient plus de sa Deuxième Sœur, maintenant qu'on a gagné de l'argent ? »
« Je n'oserais jamais ! »
Wang Chong souriait d'un air gêné. À cette vue, sa grande tante, son oncle et sa mère ne purent retenir un rire. Wang Chong avait beau avoir tiré le clan Wang d'une crise et gagné une fortune, il ne parvenait pas à garder la même prestance devant sa cousine Wang Zhu Yan. On eût dit qu'il avait rencontré sa bête noire.
« Et ma part ? Après avoir gagné tant d'argent, tu ne comptes tout de même pas laisser ta Deuxième Sœur de côté ? »
Wang Zhu Yan tendit la main et frotta son pouce contre son index et son majeur.
« Comment cela se pourrait-il ? Je vous ai mis de côté une cassette pour vos fards. Dès que vous en aurez besoin, faites-le-moi savoir et je vous la ferai porter. »
dit Wang Chong.
« Voilà qui est mieux ! »
fit Wang Zhu Yan, avant de ne plus pouvoir se retenir et d'éclater de rire.
Dès qu'elle rit, les autres suivirent. Seul Wang Chong se frottait le nez, embarrassé.
« Au fait, ne pars pas tout de suite après le banquet tout à l'heure. J'ai quelque chose à te dire. »
lança soudain Wang Zhu Yan.
Wang Chong fut surpris.
Il était rare que sa cousine eût besoin de lui, et moins encore en une occasion aussi importante.
« Entendu. »
Perplexe, Wang Chong acquiesça néanmoins.
Sa cousine avait beau sourire, il devinait qu'elle était sérieuse. D'ordinaire, quand elle prenait cet air-là, c'est que l'affaire était de la plus haute importance.
Wang Chong n'osa pas prendre la chose à la légère.
« N'oublie pas de m'attendre tout à l'heure. Surtout n'oublie pas. »
Alors seulement Wang Zhu Yan hocha la tête, satisfaite. Puis, ayant salué la mère de Wang Chong et la grande tante Wang Ru Shuang, elle s'engagea dans la bambouseraie.
Une fois sa nièce partie, Wang Ru Shuang s'avança vers Wang Chong. Son regard était d'une extrême douceur, et l'on y devinait une lueur de gratitude.
« Mon enfant, merci ! »
dit Wang Ru Shuang avec reconnaissance. Son frère et sa belle-sœur n'étant plus là, elle n'avait plus rien à dissimuler. Au sujet de son mari, Li Lin, elle avait supplié le vieux maître d'innombrables fois.
Mais le vieux maître était trop entier. Ses décisions ne se révisaient pas, et Wang Ru Shuang avait sombré dans le désespoir. Elle croyait que son mari resterait simple chef de section à la Porte du Nord jusqu'à sa mort.
Le revirement était venu si brusquement !
Wang Ru Shuang n'aurait jamais imaginé que celui qui dénouerait sa situation serait ce neveu qu'elle avait toujours tenu pour rebelle et dissipé.
En un temps extrêmement court, non seulement son mari Li Lin avait quitté la Porte du Nord, mais il avait été promu.
Aujourd'hui encore, Wang Ru Shuang avait peine à croire que ce ne fût pas un rêve.
« Grande tante, il n'y a pas de quoi me remercier. Nous sommes d'une même famille. Et puis, mon oncle m'a aidé lui aussi. »
Wang Chong jeta un regard à l'oncle Li Lin, qui se tenait derrière elle. Wang Chong disait vrai, mais aux oreilles de Wang Ru Shuang, cela sonna comme de la modestie. Elle ne s'en sentit que plus reconnaissante.
« Cet enfant… Chong-er, tu devrais venir voir ta grande tante plus souvent, et fréquenter davantage ton cousin Wang Liang. Wang Liang, ton cousin est là. Descends ! »
Sur ces derniers mots, elle se tourna vers sa voiture et tonna.
« Un instant ! Laissez-moi d'abord finir de sculpter cet oiseau de bois. C'est l'un des articles les plus courus de la capitale en ce moment, et cela vaut cinq taels d'argent pièce. S'il peut voler, cela en vaudra dix. Quand j'en aurai fait quelques-uns de plus, je gagnerai à coup sûr une jolie somme ! »
L'homme dans la voiture semblait tout entier absorbé par sa tâche.
« Wang Liang ! »
Le visage de Wang Ru Shuang se durcit et elle se mit en colère.
À ces mots, Wang Chong ne put s'empêcher de rire. De telles paroles ne pouvaient sortir que de la bouche de son cousin Wang Liang. Celui-ci ne s'intéressait ni aux lettres ni aux armes ; la seule chose à laquelle il se consacrait était le commerce et l'argent.
Attentif à l'état du marché, il savait toujours flairer une occasion et se faire une somme. Le seul problème était celui-ci.
Comme il venait de le dire, il ne gagnait à chaque fois que cinq à dix taels d'argent… De la menue monnaie !
À entendre le bruit du bois qu'on rabotait dans la voiture, le cousin Wang Liang était visiblement encore occupé.
« Cet enfant… »
Wang Ru Shuang se sentait désarmée.
« Laissons cela, Shu Hua. Il est déjà l'heure. Mon quatrième frère mettra sans doute encore un moment à venir, alors entrons les premiers. »
Non loin de là, les experts de l'Armée impériale s'écartèrent et ouvrirent un passage.
Le vieux maître avait déjà fait dire qu'ils pouvaient entrer.
…
Le groupe s'enfonça dans les profondeurs du Pavillon des Quatre Directions.
Le lieu où résidait le vieux maître s'appelait le Pavillon de l'Érudition, et d'innombrables experts en gardaient l'enceinte. Quand Wang Chong et sa mère y pénétrèrent, le grand oncle et la grande tante s'y trouvaient déjà, avec Wang Zhu Yan et Wang Li. Ils se tenaient en rang, respectueusement, et l'atmosphère y était solennelle.
Le cousin Wang Liang avait beau être un peu rebelle, il affichait à cet instant l'air le plus obéissant du monde, tête baissée, n'osant souffler mot.
(NdT : la famille, pour s'y retrouver. Wang Gen et Xing Yuan Chun ont deux enfants, Wang Zhu Yan et Wang Li. Wang Ru Shuang et Li Lin ont un fils, Wang Liang. Wang Yan et Zhao Shu Hua ont quatre enfants, Wang Fu l'aîné, Wang Bei le deuxième, Wang Chong et Wang Xiao Yao. Reste Wang Mi, le jeune oncle. Wang Li, Wang Liang et Wang Zhu Yan sont tous plus âgés que Wang Chong.)
(NdT : Tao Zhu Gong est un homme d'affaires fameux de la période des Printemps et Automnes.)