Les jours filaient.
Dans la cour arrière de la demeure des Wang, une silhouette volait d'un point à l'autre.
« Le Dragon monte aux nuages ! »
« Le Dragon plonge dans l'abîme ! »
« Le Dragon crache l'eau ! »
« Le Dragon soulève les vagues ! »
…
La silhouette de Wang Chong était vive et souple. Il exécutait la technique de poing de l'Art de l'Os de Dragon avec une grâce stupéfiante, comme si un véritable dragon des eaux dansait en traversant les rocailles et les arbres de la cour.
Cela dépassait déjà le niveau des techniques de poing ordinaires. Wang Chong avait atteint une haute maîtrise de l'art, au point d'en enchaîner les mouvements aussi naturellement qu'il respirait. Les gardes eux-mêmes en étaient impressionnés.
Nul ne savait où le Troisième Jeune Maître avait appris cette technique, mais nul ne s'en souciait. Pour le clan Wang, ce n'était rien à côté de la manière dont il avait réuni la somme faramineuse de 600 000 taels d'or en un temps si court.
Chacun s'était déjà habitué à ses prouesses.
Les mouvements de Wang Chong se firent de plus en plus rapides, et l'air alentour mugissait comme les grandes vagues de la mer. Feuille après feuille, les branchages se soulevaient dans son sillage et dansaient au fil des courants d'air, comme des barques prises dans la houle.
C'était là le signe d'une maîtrise du Poing du Colosse.
'C'est le moment !'
Une pensée traversa l'esprit de Wang Chong. Le sang courait de plus en plus vite dans ses veines, et il sentait qu'il atteindrait le palier 6 d'énergie originelle dans la journée.
Peng ! Peng ! Peng !
Les courants d'air autour de lui éclatèrent soudain. Boum ! Le corps de Wang Chong fut secoué tandis qu'un faisceau d'énergie originelle explosait en lui. Il eut le sentiment de franchir un certain verrou, et une énergie originelle sans fin afflua des alentours dans son corps.
Katcha, le craquement clair de ses os retentit dans tout son corps. En un instant, portée par cette énergie originelle, sa cultivation bondit en avant. En un clin d'œil, il perça du palier 5 au palier 6 d'énergie originelle.
« Hahaha, la Porte du Ciel s'est enfin ouverte ! J'ai atteint le palier 6 d'énergie originelle ! »
Wang Chong exultait.
Il était rare qu'il se laissât gagner par une telle exaltation, et c'était l'un de ces rares moments. Sur la Voie des arts martiaux, il existe ce qu'on appelle la Porte du Ciel. Cette Porte du Ciel ne désigne pas la zone du crâne où se rejoignent les cent points d'acupuncture, mais le verrou qui sépare le corps humain du monde extérieur.
Une fois le palier 6 d'énergie originelle atteint, ce verrou se brise et l'on devient capable d'absorber l'énergie originelle de son environnement.
C'est là toute la différence entre le palier 6 et le palier 5. À vrai dire, les cinq premiers paliers ne sont qu'une préparation à l'ouverture de la Porte du Ciel.
Parvenu au palier 6, un artiste martial acquiert la faculté de cultiver des arts secrets qui accroissent considérablement sa force, son adresse et sa vitesse, et décuplent ses capacités.
Ainsi des Pas du Spectre de l'assassin des Îles de l'Est : c'est l'un de ces arts secrets « de vitesse » que l'on ne peut cultiver qu'à partir du palier 6. Aucun artiste du palier 5 ne saurait s'en emparer.
Pour Wang Chong, il y avait plus encore. Atteindre le palier 6 lui ouvrait un vaste espace où déployer sa puissance.
Il avait beau avoir été Grand Maréchal des Plaines Centrales dans sa vie antérieure, il avait perdu sa cultivation. Il lui fallait donc tout reprendre depuis le début.
L'ouverture de la Porte du Ciel était un bon commencement.
Si l'on veut, Wang Chong avait jusque-là les quatre membres liés : il venait d'en libérer une main.
Boum !
Wang Chong détendit le poing droit et, en un instant, il se produisit quelque chose de prodigieux. Katcha, katcha, les os de tout son corps craquèrent, et la longueur de son bras droit s'allongea soudain de moitié. Le glissant dans l'interstice inférieur de la rocaille, peng, il souleva le bloc de pierre de cent jin.
Entre les mains de Wang Chong, les cent jin du rocher semblaient ne rien peser.
Telle était la force d'un artiste martial du palier 6 d'énergie originelle !
À ce niveau, la force d'un cultivateur augmente immensément. Aucun homme ordinaire n'aurait pu soulever aisément une masse de cent jin.
« Hahaha, votre travail a payé. Le gongzi est décidément d'une aptitude remarquable. Nous ne vous avons guidé que quelques fois sur le Poing aux Bras Souples et vous en avez déjà compris le principe, que vous saisissez à l'instant même où vous atteignez le palier 6 ! »
Depuis la galerie, Ablonodan et Arloja descendirent les marches. Ils hochaient la tête, la joie peinte sur le visage.
Le Poing aux Bras Souples était l'un des arts secrets du Sindhu, et il différait beaucoup des arts martiaux des Plaines Centrales. Une fois maîtrisé, non seulement on devient ambidextre, mais on acquiert la faculté d'allonger ou de raccourcir ses bras en un éclair. Employée au combat, cette technique prend aisément un adversaire au dépourvu.
C'était l'art martial sindhi que les deux moines avaient choisi de transmettre à Wang Chong en fonction de son palier de cultivation. Ils pensaient d'abord qu'il lui faudrait longtemps pour le maîtriser. Mais la progression de Wang Chong dépassait leurs prévisions.
« Je le dois entièrement à l'enseignement des deux maîtres ! »
Wang Chong s'approcha en souriant.
Dans l'autre monde, on raconte que Bodhidharma voyagea vers l'est pour y transmettre les arts martiaux. Aussi Wang Chong avait-il toujours été curieux des arts martiaux sindhis de ce monde-ci.
Le Sindhu connaissait une pauvreté extrême et la famine, et le niveau de ses arts martiaux était bien inférieur à celui des Plaines Centrales. Il avait pourtant ses forces. De tous les arts martiaux du Sindhu, celui qui intriguait le plus Wang Chong était l'Art du Souffle de la Tortue.
On disait que c'était l'art secret pratiqué par les sadhus. Une fois maîtrisé, il leur permettait de rester enterrés dix jours d'affilée sans boire ni manger.
Les plus prodigieux d'entre eux parvenaient même à demeurer sous terre plus de trois mois. Certains maîtres pouvaient rester immobiles dans le sol plusieurs années durant, comme des cadavres.
Dans sa vie antérieure, c'était l'art secret sindhi que Wang Chong avait le plus désiré apprendre, sans jamais en avoir l'occasion. Maintenant qu'il connaissait Ablonodan et Arloja, comment aurait-il laissé passer sa chance ?
Ablonodan et Arloja étaient prêts à le lui enseigner, mais la cultivation de Wang Chong n'était pas encore au niveau.
Honglonglong !
Alors qu'il allait s'adresser aux moines sindhis, le grondement d'une voiture retentit devant la porte. La voix surexcitée de sa petite sœur traversait distinctement le mur.
« Grand frère, il faut y aller ! L'anniversaire de grand-père ! Mère nous dit de partir tout de suite pour le Pavillon des Quatre Directions ! »
« J'ai compris. J'arrive ! »
En entendant la voix tonitruante de sa petite sœur résonner dans toute la demeure, Wang Chong eut un petit rire. Une lueur d'attente passa dans ses yeux.
Quel que fût le tumulte au-dehors, le clan Wang était en liesse ce jour-là. De grandes lanternes rouges pendaient aux toits des bâtiments.
Bien des parties de la résidence avaient en outre été repeintes en rouge, la couleur des réjouissances.
Le soixante-dixième anniversaire du grand-père était une immense affaire pour tout le clan Wang. Hormis le père de Wang Chong, retenu à la frontière, tous, le grand oncle, la grande tante et le jeune oncle, se rendraient au Pavillon des Quatre Directions pour lui présenter leurs vœux.
Wang Chong ne faisait pas exception.
Sur les 365 jours de l'année, c'était le seul où il lui était permis d'entrer au Pavillon des Quatre Directions pour rendre visite à son grand-père.
C'était frustrant, mais le Pavillon des Quatre Directions ne leur appartenait pas. En qualité de maison de généraux et de ministres, ils jouissaient de plusieurs privilèges, mais devaient bien céder quelque chose en retour.
« Maîtres, je m'en vais. »
leur dit Wang Chong en sanskrit.
« Bien, gongzi, nous ne vous accompagnerons pas. »
répondirent respectueusement Ablonodan et Arloja. Le Pavillon des Quatre Directions était l'une des zones interdites du Grand Tang, et de nombreux experts de l'Armée impériale en gardaient l'enceinte. Même des rejetons du clan Wang comme Wang Chong et les siens n'y entraient pas aisément ; que dire de moines sindhis comme eux.
Wang Chong hocha la tête. Avec sa petite sœur à ses côtés, les gardes de la demeure derrière lui et les experts envoyés par l'Armée impériale, il n'avait rien à craindre en plein jour.
Wang Chong se dirigea vers la sortie.
Une grande voiture rouge stationnait devant les portes de la résidence, et sa mère et sa petite sœur y avaient déjà pris place. Dès qu'il eut plongé à l'intérieur, l'attelage s'ébranla lentement.
« Chong-er, Xiao Yao, écoutez-moi bien. C'est aujourd'hui l'anniversaire de votre grand-père, et outre nous, beaucoup de ses anciens subordonnés seront présents. Là-bas, parlez peu, mangez davantage et regardez beaucoup. Ne m'attirez pas d'ennuis. »
Zhao Shu Hua se sentait toujours extrêmement nerveuse à l'approche de l'anniversaire de son beau-père.
Sa parole faisait certes autorité dans la demeure, mais chacun savait que la colonne vertébrale du clan Wang, et son chef, avait toujours été son beau-père.
Il avait mené une vie glorieuse et jouissait de la faveur de l'empereur. Si le clan Wang s'était élevé si haut au point de devenir une maison de ministres et de généraux, c'était à lui qu'on le devait.
Dans le clan Wang, son autorité était sans égale !
Zhao Shu Hua l'avait toujours respecté et craint, et elle n'était pas la seule. Ses belles-sœurs éprouvaient la même chose.
« Mère, ne vous inquiétez pas. Je sais ce que j'ai à faire. »
Wang Chong tapota le dos de sa mère pour la rassurer.
« Qu'y a-t-il de si effrayant chez grand-père ? Moi, je n'ai pas peur de lui ! »
fit Wang Xiao Yao avec une moue.
À ces mots, Wang Chong et sa mère eurent un sourire amer. Le grand-père avait toujours été une figure sévère dans le clan Wang. Que ce fût son grand frère, son deuxième frère ou ses cousins, tous avaient essuyé ses critiques.
Dans sa vie antérieure, Wang Chong n'y avait pas échappé non plus.
La seule exception était cette petite sœur.
Allez savoir pourquoi, le grand-père comme la grand-mère raffolaient de cette petite sœur si robuste. Malgré ses espiègleries, jamais le grand-père ne l'avait grondée.
Les deux vieillards souriaient dès qu'ils la voyaient, ce qui faisait l'envie de Wang Chong, de ses frères aînés, de ses cousins et de toute la parenté.
Mais il n'y avait rien à y faire. Les deux vieillards la chérissaient, voilà tout.
Et puis, hormis sa gourmandise et son goût du jeu, elle ne causait aucun ennui.
…
La voiture traversa les ruelles et fila droit vers l'est. Après plusieurs heures, alors qu'il était encore assis à l'intérieur, Wang Chong sentit soudain une aura puissante l'envelopper et s'abattre sur lui comme une lame de fond.
L'espace d'un instant, il eut l'impression d'affronter de nouveau le torrent du monde.
'Nous sommes arrivés au Pavillon des Quatre Directions !'
Wang Chong le comprit sur-le-champ. Il y était déjà venu et connaissait fort bien cette aura. Shua ! Écartant les rideaux, il contempla l'immense manoir qui se dressait non loin. Le bâti en était carré, et sept ou huit fois plus vaste que la résidence moyenne d'un ministre ou d'un général. Malgré la simplicité de ses lignes, il inspirait la gravité et le respect.
L'édifice à lui seul imposait la déférence : on y baissait la voix sans y penser et l'on pressait le pas, de peur d'importuner ceux qui vivaient à l'intérieur.
Personne ne vivait aux abords de la résidence. Au sommet, Wang Chong distinguait une plaque d'un blanc uni où trois caractères étaient tracés en noir.
Pavillon des Quatre Directions !
Le tracé en était puissant et majestueux. On eût dit que les caractères allaient s'envoler de la plaque et monter aux cieux comme de vrais dragons, faisant trembler le monde de leur force !
Voilà ce qu'était le Pavillon des Quatre Directions !
Hormis le palais impérial, c'était le lieu le plus considéré de tout le Grand Tang !
(NdT : Bodhidharma était un moine bouddhiste venu des Régions de l'Ouest aux Ve et VIe siècles, qui gagna la Chine pour y répandre le bouddhisme chan. La légende chinoise lui attribue le début de l'entraînement martial des moines de Shaolin, et donc la naissance du kung-fu de Shaolin.)