« Dégage ! »
Wei Hao entra en fureur. Il n'avait jamais eu bonne opinion des voyous qui rampent devant l'autorité et brutalisent les faibles. Quelle reconnaissance de dette ? Ce n'était qu'un prétexte pour prendre de l'argent gratuitement.
Wei Hao ne s'attendait pas à ce que cette canaille fût assez effrontée pour arrêter de force la voiture de Wang Chong et la sienne afin de réclamer de l'argent.
« Dépêche-toi de partir. Sinon, ne t'en prends pas à nous si nous devenons méchants ! »
Shen Hai et Meng Long se levèrent. Ils étaient tous deux des gardes fidèles de la famille Wang et, la voiture de leur jeune maître étant arrêtée et ouverte de force par un voyou, les deux hommes étaient furieux.
Ils ne ménageaient jamais ces canailles qui passent leur temps à traîner et à brutaliser les bonnes gens.
En voyant Shen Hai et Meng Long entrer en fureur et s'apprêter à le corriger, l'expression de la canaille se tendit soudain, comme s'il craignait l'autre camp.
Mais bien vite, il eut un rictus. Il regarda les deux hommes d'un air hautain et méprisant. Ce dédain, pourtant, ne traversa son visage qu'un instant. L'homme tourna la tête vers Wang Chong, qui semblait le plus enclin à négocier, et rit doucement.
« Héhé, ce gongzi, vous avez l'air d'un homme de talent. Vous serez à coup sûr l'un des piliers qui soutiendront le pays à l'avenir. Pourquoi ne me prêteriez-vous pas un peu d'argent ? Tranquillisez-vous, je vous rembourserai sans faute. »
« Insolent ! »
L'expression de Shen Hai et de Meng Long se glaça tandis que l'énergie de leur dantian jaillissait, dégageant soudain de leurs corps une aura puissante. Ils tendirent les mains pour saisir celles de la canaille, prêts à l'écarter d'un tour de poignet.
Shen Hai et Meng Long étaient des experts de l'armée. Leurs blessures avaient beaucoup diminué leur puissance de combat, ce qui les avait contraints à se replier chez les Wang, mais leur force n'était pas de celles qu'un artiste martial ordinaire peut égaler.
D'une seule projection, l'autre serait envoyé à vingt zhang au moins, tous les os brisés.
(NdT : un zhang vaut 3,3 mètres.)
« Un instant ! »
Wang Chong arrêta soudain les deux hommes.
Wang Chong était plongé dans ses pensées. Un voyou lui barrait la route, mais avec Wei Hao, Shen Hai et Meng Long, ce n'était pas une affaire dont il eût à se soucier. Or, en entendant la voix et l'intonation de cette canaille, le cœur de Wang Chong manqua un battement.
Cette voix et ce ton lui étaient bien trop familiers.
« Héhé, ce gongzi, vous avez l'air d'un homme de talent. Vous serez à coup sûr l'un des piliers qui soutiendront le pays à l'avenir. » Chaque fois que cet homme rencontrait un noble ou un fils de famille, il répétait cette formule avec un large sourire et exactement la même intonation.
Cela sonnait comme un compliment, mais ceux qui l'avaient entendu savaient qu'il n'en pensait pas un mot.
Il avait servi ces mêmes paroles à des dizaines, voire une centaine de fils de famille et de nobles, sans en changer une syllabe.
Wang Chong se souvenait de les avoir entendues une fois. Une seule fois, et pourtant cet homme lui avait laissé une impression durable.
Wang Chong ne l'avait jamais revu par la suite.
Wang Chong tourna la tête et examina l'homme. Au premier regard, il ne vit rien de cette personne sur le visage de la canaille devant lui ; son allure en loques n'éveillait aucun souvenir.
Mais au second regard, sous ces cheveux en désordre, Wang Chong reconnut ces lèvres minces et froides, si caractéristiques, ainsi qu'un petit grain de beauté noir en dessous. Son cœur bondit et il put enfin s'en assurer : l'homme devant lui, c'était bien lui.
'C'est vraiment lui !'
Une vague d'émotions traversa le cœur de Wang Chong tandis qu'il regardait l'homme.
Wang Chong n'aurait pas imaginé rencontrer dans de telles circonstances cet homme de ses souvenirs.
Cet individu en loques était à mille lieues de l'homme hautain et ambitieux de sa mémoire.
« Wang Chong, qu'y a-t-il ? »
Wei Hao était surpris. Depuis un moment, Wang Chong restait assis en silence, comme s'il songeait à quelque chose. À en juger par Wei Hao, il n'y avait pas à s'embarrasser de ces voyous et de cette racaille. Il suffisait de les écarter. Et pourtant, sans raison apparente, Wang Chong avait arrêté Shen Hai et Meng Long.
Wang Chong agita la main pour signifier que tout allait bien.
« Shen Hai, Meng Long, lâchez-le. »
dit Wang Chong.
Les deux hommes ne comprenaient pas, mais ils obéirent et le relâchèrent.
« Combien d'argent veux-tu m'emprunter ? »
Wang Chong fixait l'homme à l'allure de canaille en posant la question. Il différait de celui de ses souvenirs mais, à en juger par la date, il venait tout juste d'arriver dans la capitale et n'avait pas encore réussi. Dans un pays inconnu et sans la moindre relation, c'était la période la plus misérable de sa vie.
À dire vrai, Wang Chong n'avait pas bonne opinion de cet homme. Il était hypocrite, fourbe et rancunier. Il n'était pourtant pas dépourvu de tout mérite.
Lui accorder un peu d'aide à cet instant pouvait se révéler profitable, à lui, au clan Wang, au Grand Tang tout entier et à ses plans.
« Il me faut 10 taels d'or ! Non, trente… quarante… Non ! Donnez-m'en cent ! »
La canaille commença par en demander dix puis, voyant que Wang Chong ne s'y opposait pas, il monta peu à peu jusqu'à cent taels d'or.
« Absurde ! »
Avant que Wang Chong ait pu parler, Wei Hao éclata d'indignation. Cent taels d'or ? Se croyait-il devant des sapèques de cuivre ? Un moins que rien, un inconnu, et il osait leur réclamer cent taels d'or ? Quelle insolence !
Wei Hao aurait parié que cette canaille était venue pour les 38 400 taels d'or que Wang Chong avait gagnés au Pavillon du Papillon Bleu.
Cet homme était tout simplement trop effronté, d'oser extorquer de l'argent aux clans Wang et Wei !
« Wei Hao ! »
Wang Chong l'arrêta. Puis il se tourna vers l'intérieur de la voiture, souleva la toile noire et sortit une pile d'or.
« Voici mille taels d'or ! Il n'est pas nécessaire de les rendre. »
Wang Chong tendit l'or à l'homme.
En un instant, la voiture entière se tut. Wei Hao, Shen Hai, Meng Long, et même le cocher de la famille Wang restèrent muets. Tous fixaient Wang Chong avec stupéfaction.
Personne n'aurait cru qu'il donnerait mille taels d'or aussi facilement à une canaille qu'il ne connaissait pas.
« Vous me les donnez ? »
La canaille elle-même était sous le choc. Il n'arrivait pas à croire que Wang Chong lui donnait la somme, et bien plus que ce qu'il avait réclamé.
« Ai-je l'air de te mentir ? »
Wang Chong sourit.
« Wang Chong ? »
Wei Hao ne put s'empêcher de mettre son intention en doute. Quel que fût l'argent dont Wang Chong disposait, il n'aurait pas dû en donner autant, aussi facilement, à un voyou. C'était le jeter.
« Merci, merci. »
En entendant la voix de Wei Hao, l'homme réagit aussitôt et rafla la pile d'or. Qu'il existât au monde un pareil idiot, pour lui donner mille taels d'or à la légère, c'était vraiment une bénédiction du ciel !
« Si tu ne veux pas perdre tout ton argent, j'ai une petite suggestion pour toi. Au Tripot du Lion d'Or, à la table numéro deux, il y a un mécanisme discret. Il te suffit de le détruire pour que leurs gens ne puissent plus truquer les dés. »
Alors que l'homme s'emparait de l'or, Wang Chong venait de parler, un sourire aux lèvres.
Houa !
Le bruit de l'or qu'il ramassait s'arrêta net. L'homme à l'allure de canaille releva la tête, la bouche grande ouverte, comme s'il avait vu un fantôme.
« Comment le savez-vous ? »
Du début à la fin, il n'avait jamais dit qu'il était accro au jeu. Il avait encore moins dit qu'il fréquentait le Tripot du Lion d'Or. Il ne comprenait pas comment cet adolescent pouvait savoir qu'il courait les tripots.
Et le Tripot du Lion d'Or était réputé pour sa bonne tenue. C'est aussi pour cela qu'il y allait souvent.
Or ce jeune homme affirmait que le Tripot du Lion d'Or trichait !
Il ne se croyait pas idiot et, à force de jouer là-bas, il n'avait rien remarqué. Même les vieux joueurs du Tripot du Lion d'Or n'avaient rien remarqué : comment un gamin pouvait-il savoir une chose pareille ?
« Qu'est-ce que tu bafouilles ? Y aurait-il quoi que ce soit dans la capitale que notre jeune maître ignore ? »
le rabrouèrent Shen Hai et Meng Long. L'homme à l'allure de canaille était stupéfait, mais eux ne l'étaient pas du tout.
Il y avait bien peu de choses que leur jeune maître ignorât. Car le jeune maître avait été des leurs, autrefois.
« Shen Hai, Meng Long, laissez. »
Wang Chong sourit et agita la main pour les arrêter. L'affaire du Tripot du Lion d'Or n'avait aucune importance. Quand le monde arriverait à sa fin, bien des secrets cesseraient d'en être.
Parce que les intéressés révéleraient eux-mêmes leurs secrets les plus profonds.
Mais pour l'heure, celui-ci n'avait pas encore été éventé.
« Je crois qu'il n'y a qu'un seul tripot près du Pavillon du Papillon Bleu. À part le Lion d'Or, je n'en vois pas d'autre. Et si tu ne veux pas perdre tout ton argent, tu ferais mieux de ne pas le dilapider au jeu ! »
Sur ces mots, Wang Chong frappa contre la paroi et la voiture repartit lentement.
Pour un premier contact avec un futur « personnage influent », mille taels d'or suffisaient amplement. À en faire trop, il aurait pu gâcher les choses.
'De quel clan est-il ? Quel homme étrange !'
La canaille resta un moment plantée là, à regarder en silence la voiture de Wang Chong disparaître au loin. Un long moment, il fut incapable de dire un mot.
Il était dans la misère, mais il n'avait jamais respecté aucun de ces fils de famille. C'est ce mépris qui lui permettait de se conduire avec eux avec autant d'effronterie.
Mais ce jeune homme… Ce n'était qu'un adolescent, et l'impression qu'il lui laissait était bien trop étrange.
'Peu importe ! Ce n'est pas tous les jours que je croise un pareil idiot. Je vais d'abord aller m'amuser.'
Cachant l'or dans ses vêtements, il s'éloigna.
« Hahaha, regardez tous qui arrive. C'est l'Oncle Impérial ! »
« Héhé, s'il est l'Oncle Impérial, moi je suis de la famille impériale ! »
…
Dès que la canaille franchit le seuil du Tripot du Lion d'Or, la salle éclata de rire. La plupart des joueurs semblaient le connaître et le raillaient sur un ton méprisant.
En entendant ces rires, l'homme s'arrêta et son visage s'empourpra.
'Bande de misérables qui me méprisez, un jour, je vous ferai tous agenouiller à mes pieds, aux pieds de Yang Zhao !'
songea la canaille avec fureur.
Ravalant sa colère, il porta son or vers une table de jeu. Mais après quelques pas, une pensée lui traversa l'esprit et il se dirigea vers la table numéro deux. Et à cet instant, il se rappela soudain les paroles que Wang Chong avait prononcées avant de partir.
(NdT : le jeu de dés évoqué ici est un jeu de hasard courant dans la Chine ancienne. Avant le tirage, chacun parie sur « Grand » ou « Petit ». Le banquier lance trois dés cachés sous un gobelet et l'abat sur la table, puis recueille les paris ; on gagne ou l'on perd selon les faces obtenues.)
(NdT : « l'Oncle Impérial », 国舅爷, littéralement « l'oncle du pays », désigne le frère de l'impératrice. Les frères de l'empereur, eux, sont appelés princes ou rois.)