S'il s'était agi de n'importe qui d'autre, personne n'y aurait prêté attention. Mais le Pavillon du Papillon Bleu soutenait manifestement le vendeur de l'épée, ce qui changeait entièrement le sens de l'affaire. Quoi qu'il en soit, une histoire aussi curieuse attirait l'attention de plus en plus de monde dans la capitale.
Quand elle parvint aux clans Cheng, Huang et Lu, ces prestigieuses maisons de forgerons ne parvinrent plus à garder le calme qui était le leur.
Et pourtant, ils ne pouvaient imaginer que ce qui les ébranlerait le plus surviendrait le soir du troisième jour. C'est précisément cet événement imprévu qui changea leur regard sur l'affaire, ainsi que celui des clans sur le Pavillon du Papillon Bleu.
« 2 400 taels d'or ! Ce doit être l'épée la plus chère de toutes les Plaines Centrales ! »
Alors que le soleil commençait à décliner, personne ne remarqua l'arrivée d'un marchand barbu des Contrées de l'Ouest au pied du Pavillon du Papillon Bleu. Ce marchand s'appelait Mosaide et négociait les armes à Charax Spasinou.
(NdT : Charax Spasinou se situe dans l'actuel Irak.)
Contrairement aux marchands ordinaires, Mosaide ne traitait pas le commerce des épées comme une affaire. Il y voyait une quête et une passion.
Mosaide adorait les épées, et jusqu'au fanatisme.
Il nourrissait une passion écrasante pour les lames de tout premier ordre. S'il en voyait une, il employait tous les moyens possibles pour l'acquérir.
La plus grande ambition de Mosaide était de contempler la plus grande épée du monde.
Aussi, la première chose qu'il fit en arrivant dans les Plaines Centrales fut de faire le tour de toutes les boutiques d'armes de la capitale du Grand Tang.
Mais aucune lame, ici, n'avait retenu son regard.
'Ce doit être la plus grande boutique d'armes des Plaines Centrales !'
songea Mosaide en voyant la bannière du pavillon.
Après avoir visité près d'un millier de boutiques d'armes, c'était ici qu'il trouvait l'épée la plus chère. Et aucune boutique n'était aussi luxueuse que celle-ci.
2 400 taels d'or pour une épée : un tel prix était rare même dans le califat abbasside et à Charax Spasinou.
Mosaide ne comprenait pas grand-chose aux Plaines Centrales, mais d'après les usages de Charax Spasinou, seuls le meilleur forgeron et la meilleure boutique pouvaient afficher le prix le plus élevé.
À en juger par cela, c'était sans aucun doute la meilleure boutique d'armes des Plaines Centrales. Et ceux qui osaient y vendre leurs armes ne pouvaient être que les meilleurs forgerons !
'Avant de venir ici, j'avais entendu dire que l'armement des Plaines Centrales était très inférieur à celui du califat abbasside et de Charax Spasinou. À ce qu'il semble, il n'en est rien. Le propriétaire de cette boutique doit être extrêmement confiant pour demander 2 400 taels d'une épée enveloppée dans une toile noire.'
Mosaide avait étudié les caractères en usage dans les Plaines Centrales : il pouvait lire les mots sur la bannière du pavillon et ne put s'empêcher d'admirer ce forgeron.
Le califat abbasside et Charax Spasinou comptaient une multitude de forgerons de tout premier ordre et leur industrie de l'armement était avancée. Mais même le plus grand des forgerons n'aurait pas osé vendre une épée dissimulée comme celui-ci le faisait.
Aux yeux de l'homme de Charax Spasinou, ce maître était assurément le plus grand forgeron des Plaines Centrales.
Mosaide sentit soudain une forte envie de rencontrer ce prodigieux « maître forgeron » des Plaines Centrales.
Tap !
À peine cette pensée lui traversa-t-elle l'esprit qu'il se dirigea vers l'intérieur du Pavillon du Papillon Bleu. Mais quelques pas plus loin, une bourrasque passa.
« Ah ! Mon écharpe ! »
Non loin de là, on entendit l'exclamation d'une dame. Portée par le vent, une écharpe verte s'envola dans les airs.
Au début, Mosaide n'y prêta guère attention. Mais après quelques pas, il s'aperçut que l'écharpe verte filait droit vers son visage.
« Maître, attention ! »
Ses gardes fidèles, qui l'avaient suivi depuis Charax Spasinou, se précipitèrent aussitôt.
« Hé ! »
À ce spectacle, Mosaide rit de bon cœur. Il s'arrêta net et, sans attendre que ses gardes s'avancent, porta les mains à sa taille.
Shua !
Une lueur froide fusa et l'écharpe, tranchée en deux, descendit lentement vers le sol.
Les gardes de Charax Spasinou s'arrêtèrent net.
Au loin, l'exclamation de la dame se tut brusquement. Elle fixait Mosaide, terrifiée.
Trancher le cheveu en vol !
Voilà la marque d'un sabre de tout premier ordre à Charax Spasinou !
Après avoir coupé l'écharpe verte en plein vol d'un seul revers, Mosaide rit avec superbe et remit son sabre au fourreau.
C'était la meilleure arme qu'il possédait, et sa préférée.
« Remettez deux lingots d'or à cette dame ! »
Sur ces mots, Mosaide entra dans le Pavillon du Papillon Bleu. Derrière lui, deux de ses gardes s'empressèrent de remettre deux lingots à la dame terrifiée.
…
Après avoir confié l'affaire de l'épée en acier wootz à Wei Hao, Wang Chong s'était remis à consacrer son attention à ses arts martiaux.
'Avec mes Os de Panthère, je devrais pouvoir travailler certaines techniques de ma vie antérieure.'
Au petit matin, dans la cour arrière du clan Wang, Wang Chong jouait avec un chapelet de perles quand cette pensée lui traversa l'esprit.
Wang Chong connaissait de nombreuses techniques par les souvenirs de sa vie antérieure. Mais il avait été incapable de cultiver la plupart de ces arts capables d'ébranler le monde, à cause des limites de ses os.
La situation était différente à présent. Ses os n'étaient pas encore vraiment robustes, mais avec les Os de Panthère et les connaissances fondamentales de sa vie antérieure, il pouvait commencer par les techniques les moins avancées.
'Je devrais commencer par le Poing du Colosse !'
Wang Chong réfléchit un long moment avant de se décider.
Dans sa vie antérieure, lorsque ces cavaleries d'acier venues d'une terre étrangère apparurent dans le Grand Tang, leur défense écrasante laissa toute l'infanterie du pays impuissante.
Jusqu'à la création du Poing du Colosse.
Ce type de coup concentre la force du corps entier dans le poing, permettant à un guerrier de bas niveau de déployer une puissance très supérieure à ses limites physiques. La seule création de cette technique changea alors la situation.
À dire vrai, ce n'était pas une technique véritablement profonde ni puissante.
Mais à l'étape de l'énergie originelle, c'était une technique extrêmement puissante. Vu la situation actuelle de Wang Chong, cette technique militaire était celle qui lui convenait le mieux.
« Gongzi, quelqu'un vous demande dehors ! »
Alors que Wang Chong s'apprêtait à commencer sa pratique, la voix de Shen Hai lui parvint soudain.
« Ce sont les deux moines sindhis. »
« Ah. »
Wang Chong réfléchit un instant, puis sourit. Il avait déjà compris ce qui se passait. Après une longue absence, il était temps pour eux de se manifester.
« Fais-les entrer. »
« Oui ! »
Shen Hai tourna les talons et s'en alla.
Un instant plus tard, deux silhouettes entrèrent.
« Gongzi ! »
Ablonodan et Arloja s'inclinèrent. Ces mots furent prononcés en sanskrit.
« Maîtres, vous n'arrivez plus à attendre ? »
Wang Chong sourit, semblant connaître d'avance la raison de leur venue.
« Gongzi, je suis vraiment désolé. Simplement, cette affaire est de la plus haute importance pour nous. À l'époque, nous avons conclu un marché avec le gongzi : du moment que vous réunirez 90 000 taels d'or, vous obtiendrez de nous les 300 jun de minerai, ainsi que le droit de distribuer le minerai d'Hyderabad dans les Plaines Centrales. »
« Beaucoup de temps a passé depuis, et l'échéance approche à grands pas. Je suis curieux de savoir où en est le gongzi. »
Les mains jointes, ils posèrent la question d'un ton contrit.
« Haha, les deux maîtres doutent donc que je puisse payer 90 000 taels d'or ? »
Wang Chong éclata de rire en désignant la vraie raison de leur venue.
« J'espère que le gongzi ne prendra pas nos paroles en mauvaise part, car cette affaire est vraiment d'une grande importance pour nous. »
Voyant leurs intentions percées, les deux hommes se sentirent gênés et embarrassés. Mais après une brève hésitation, ils dirent la vérité.
« Gongzi, je ne vous le cacherai pas. Le Sindhu traverse une famine terrible et, plus nous tardons, plus nombreux sont ceux qui meurent de faim. Ces derniers temps, nous avons reçu plusieurs lettres d'Hyderabad nous pressant de rentrer. Nous n'avons pas d'autre choix que de vous presser à notre tour. »
En parlant, une expression anxieuse apparut sur leur visage. Ce n'était pas du théâtre. Sans aucun doute, la situation au Sindhu était extrêmement grave. Si elle ne l'avait pas été à ce point, ils ne seraient pas venus presser Wang Chong.
« Ne vous inquiétez pas, je vous réunirai et vous verserai les 90 000 taels d'or sous peu. Quant au Sindhu… si vous êtes inquiets, je peux d'abord contacter des marchands turcs et leur faire envoyer un lot de vaches et d'agneaux au Sindhu. »
Wang Chong n'avait plus beaucoup d'or, mais les vaches et les agneaux valaient moins cher que les épées. On pouvait encore en acheter un bon nombre pour 100 taels d'or.
« Vous parlez sérieusement ? »
Les deux hommes furent surpris et ravis. Le geste de Wang Chong les toucha. Le Khaganat turc était bien plus proche du Sindhu que les Plaines Centrales. Si Wang Chong pouvait joindre des marchands turcs et leur faire acheminer des vaches et des agneaux à temps, c'était ce qu'il y avait de mieux pour le Sindhu.
Vu la situation actuelle du Sindhu, c'était véritablement un grand secours, alors que Wang Chong n'y était nullement obligé.
« Bien entendu. »
Wang Chong hocha la tête avec un sourire. Personne ne savait mieux que lui à quel point les Sindhis avaient besoin d'aide. Le moindre secours pouvait s'échanger contre leur gratitude, et c'était le meilleur moment pour gagner leur faveur.
Donne une goutte d'eau à qui meurt de soif, il te rendra une source. Ces mots valent pour le monde entier. Ce serait un excellent levier dans les négociations à venir sur le gisement d'Hyderabad.
« Quant aux 90 000 taels d'or, si vous ne me croyez toujours pas, veuillez me suivre. »
L'affaire des vaches et des agneaux ne pouvait pas se régler sur l'heure. Il faudrait au moins une douzaine de jours pour qu'elles atteignent le Sindhu. Les 90 000 taels d'or, en revanche, étaient une question urgente.
Les paroles ne coûtent rien. Puisque les deux moines sindhis doutaient déjà des capacités de Wang Chong, ils ne se rassureraient pas sans une preuve.
Tout cela entrait dans les prévisions de Wang Chong.
Il fit donc appeler une voiture et emmena les deux hommes au Pavillon du Papillon Bleu.
« Ssss ! 2 400 taels ! »
« D'or ! »
ajouta Wang Chong avec un grand sourire.
Debout au milieu de la foule, les deux moines sindhis se regardaient avec stupéfaction. Wang Chong, de son côté, riait intérieurement. Ils étaient arrivés tôt ce jour-là : le prix qu'ils voyaient était encore celui de la veille.
L'après-midi venu, quand la bannière changerait, il serait de 4 800 taels d'or. Wang Chong ne pouvait alors même pas imaginer leurs visages stupéfaits.
« 2 400 taels… Les épées sont-elles si chères dans les Plaines Centrales ? »
Les deux hommes ne connaissaient pas les caractères des Plaines Centrales, mais ils savaient tout de même lire « 2 400 ». Le prix inscrit en gros caractères devant eux les laissa profondément ébranlés.
Ils ne s'attendaient pas à ce que le marché de l'armement des Plaines Centrales fût si prospère.
« Est-ce l'arme que vous avez forgée ? »
« Hmm. »
Wang Chong hocha la tête, sans le nier le moins du monde.
« Craignez-vous encore que je sois incapable de sortir 90 000 taels d'or ? »
« Non, non ! »
Les deux hommes secouèrent vivement la tête. Ils étaient extrêmement enthousiastes à cet instant. Si une seule arme pouvait se vendre 2 400 taels d'or, alors réunir 90 000 taels d'or ne posait aucun problème au gongzi qui se tenait devant eux !
Ce serait une nouvelle formidable pour le Sindhu s'il pouvait vraiment réunir 90 000 taels d'or en un seul mois.
Ils éprouvaient une gêne terrible en songeant à la façon dont ils avaient douté de sa capacité à sortir cette somme.
Voyant tout cela, Wang Chong riait intérieurement.
Avoir 2 400 taels d'or inscrits sur une bannière et vendre effectivement une arme à 2 400 taels sont deux choses entièrement différentes. Les deux moines sindhis avaient certes pris en charge la vente du minerai d'Hyderabad dans les Plaines Centrales, mais ils ignoraient manifestement l'état réel du marché de l'armement ici.
'Une chance qu'ils ne soient pas doués pour communiquer et ne parlent que le sanskrit. Sinon, il ne serait pas si facile de les berner.'
Wang Chong ne pouvait que se féliciter de sa chance.
« Maîtres, montons prendre un peu de thé ! »
Sur ces mots, Wang Chong entraîna les deux hommes à l'étage du Pavillon du Papillon Bleu.
(NdT : « trancher le cheveu en vol » est une image : on dit qu'une lame capable de couper un cheveu qui vole est de tout premier ordre, et l'expression sert à désigner les meilleures épées. Ici, c'est une écharpe en plein vol qui est fendue proprement en deux, ce qui est un exploit très difficile : la réussite tiendrait pour sept dixièmes au tranchant de la lame, pour deux dixièmes à l'adresse et pour un dixième à la chance.)
(NdT : les hindous ne mangent qu'exceptionnellement du bœuf ou du poisson, la consommation du bétail étant interdite par leur religion. La famine décrite ici peut les y autoriser, mais seulement en raison des circonstances extrêmes : on commence par manger l'écorce des arbres et les feuilles, et l'on ne se résout à toucher au bétail que lorsque la situation devient vraiment désespérée.)