« Shu Hua, remettons à plus tard ce que la mère et le fils ont à se dire. Nous avons des questions très importantes à poser à Chong-er ! Il nous faut éclaircir avec lui l'affaire du clan Yao, du clan Wang et du roi de Song. »
Une voix puissante et autoritaire résonna soudain à son oreille. Wang Chong releva la tête et vit qu'au centre exact de la grande salle, à la place la plus honorifique, était assis un homme d'une quarantaine d'années.
Sa voix était sévère et il dégageait une pression intimidante rien qu'en restant là. Il avait l'air d'un homme extrêmement rationnel, de ceux qui occupent une charge importante et décisive à la cour impériale.
C'était d'ailleurs le cas.
« Grand oncle ! »
Cet homme était le grand oncle de Wang Chong, Wang Gen. Dans sa vie antérieure, quand Wang Chong avait transcendé les mondes, il ne craignait absolument rien, sauf ce grand oncle dont il n'était pas proche.
Il y a des gens en ce monde qui font peur quand ils s'emportent. Il y en a d'autres dont le naturel même inspire la crainte.
Ces derniers semblent incapables de rire et, quand ils s'y essaient, le résultat paraît sinistre et effrayant, un spectacle plus redoutable encore que des larmes.
Son grand oncle était de ceux-là.
Il était même très possible que sa cousine, Zhu Yan, ait hérité ce trait de son grand oncle, ce qui expliquait que Wang Chong la craignît aussi.
« Puisque grand oncle le dit, faisons ainsi. »
Dame Wang relâcha son étreinte avec un air légèrement embarrassé. De toute évidence, elle craignait un peu, elle aussi, le grand oncle de Wang Chong. En cette époque féodale, le frère aîné jouissait d'un rang supérieur à celui de ses cadets, équivalent à celui d'un père. Fils aîné, Wang Gen avait donc le plus grand poids dans le clan Wang. Cela valait aussi pour la grande tante, l'oncle, le jeune oncle et les autres.
(NdT : un dicton chinois dit qu'il faut « respecter son frère aîné comme son père ».)
Personne n'osait contredire la parole du grand oncle. Tous avaient l'air anxieux, à l'exception de Wang Zhu Yan, restée relativement calme. Elle cligna malicieusement des yeux et leva discrètement le pouce vers Wang Chong pour l'encourager.
« Wang Chong, permets-moi de te poser une question. Ton père a soudain replié son campement et son armée de 50 li, et a ainsi échappé au piège de Yao Guang Yi. Ton père affirme que le mérite t'en revient et que c'est toi qui le lui as demandé. Est-ce vrai ? »
Wang Gen fixait intensément Wang Chong en l'interrogeant sur l'affaire de la frontière. À cet instant, les regards de tout le clan Wang présent dans la pièce convergèrent sur Wang Chong.
Tous étaient curieux de voir comment Wang Chong répondrait à cette question.
La mère de Wang Chong leur avait déjà tout expliqué, mais l'assemblée semblait incapable de croire qu'il en fût l'auteur. Sa cousine, Wang Zhu Yan, elle-même en doutait légèrement.
Le contraste avec ses actes passés était trop grand. Ce qu'il avait accompli cette fois était tout bonnement trop sidérant.
« C'est vrai, c'est moi qui le lui ai demandé ! »
Wang Chong resta un moment silencieux, puis releva la tête pour croiser tous les regards et hocha gravement la tête.
Ces quelques mots tout simples déclenchèrent une tempête dans l'esprit de ceux qui les entendirent. Les regards de l'assemblée étaient troublés. Le père de Wang Chong leur avait bien expliqué l'affaire dans une autre lettre, mais l'explication leur avait paru tout simplement inconcevable.
Entendre Wang Chong l'admettre lui-même les ébranlait encore.
« Que s'est-il passé ? »
Le visage du grand oncle de Wang Chong resta impassible tandis qu'il posait froidement la question.
« Wang Chong, tu n'as pas à t'inquiéter. Ton grand oncle ne t'interroge pas comme un coupable ! »
À côté, la grande tante de Wang Chong, Wang Ru Shuang, prit la parole.
« Tu l'ignores peut-être, mais l'affaire de la frontière a provoqué un immense tumulte dans la capitale. Il y a quelques jours, Yao Guang Yi a mené son armée sur la zone de déploiement de ton père pour tenter de faire croire que les clans Wang et Yao avaient mis de côté leurs rancunes pour travailler ensemble. »
« Heureusement, ton père a écouté tes paroles et s'est replié de 50 li avec son armée par avance, prenant ainsi Yao Guang Yi et le clan Yao au dépourvu et le lavant de tout soupçon. Ton père a tout expliqué dans sa lettre et affirmé que si notre clan Wang a pris l'avantage dans cette passe d'armes contre le clan Yao, le mérite t'en revient. »
« Wang Chong, tu as grandement servi notre clan Wang ! »
Wang Chong n'était qu'un enfant de quinze ans, et il n'y avait pas une seule personne dans le clan Wang qui ne craignît le frère aîné de Wang Ru Shuang, Wang Gen. Consciente de cela, Wang Ru Shuang s'était composé un sourire enjoué pour tenter d'alléger la lourdeur de l'atmosphère.
« Par ailleurs, c'est ton grand-père qui a voulu que nous soyons tous réunis ici pour mieux comprendre la situation de ta bouche. Tu es un membre méritant du clan Wang, tu n'as donc aucune raison de t'inquiéter. »
En entendant sa grande tante, le cœur de Wang Chong manqua un battement et son attention s'éveilla. Si ses souvenirs étaient exacts, son grand-père était en ce moment installé au Pavillon des Quatre Directions pour soutenir à tout instant la politique de l'empereur. Il ne s'était jamais soucié de ce genre de petites affaires.
De toute évidence, l'épisode de la frontière avait attiré son attention. Ou, pour être plus précis, Wang Chong avait attiré son attention.
Parmi la jeune génération actuelle du clan Wang, seuls le grand frère de Wang Chong et son cousin aîné avaient retenu l'attention du grand-père. C'était la première fois qu'il était reconnu par lui.
(NdT : le cousin aîné est le fils de Wang Gen.)
Wang Chong jeta un coup d'œil à sa mère et vit son visage s'empourprer. Elle semblait avoir été mise au courant à l'avance.
'C'est magnifique !'
Wang Chong serra les poings, ému. C'était là une récompense vraiment inespérée. Son grand-père était d'un âge avancé, mais il conservait une position sans égale dans le clan Wang.
Toute l'autorité, tout le rang, toute la réputation et toute l'influence du clan Wang venaient de la part que son grand-père avait prise dans l'accession au trône de l'empereur, à l'époque. À la cour impériale, le grand-père jouissait encore d'une influence immense.
Si le grand oncle et le père de Wang Chong occupaient les charges qui étaient les leurs, c'était aussi grâce à l'aura du grand-père !
Si Yao Guang Yi, le vieux maître Yao et le roi de Qi, parent de la famille impériale, craignaient tant le clan Wang et s'échinaient à le séparer du roi de Song, c'était à cause de ce puissant grand-père ! Il s'était retiré au Pavillon des Quatre Directions et se montrait rarement, mais il inspirait toujours la crainte à ses adversaires.
Ce n'était pourtant pas ce qui préoccupait Wang Chong.
« Puis-je d'abord lire la lettre qui est sur la table ? »
Wang Chong désigna la lettre blanche posée sur la table.
« Bien sûr, cette lettre est pour toi ! »
L'assemblée hocha la tête.
Wang Chong saisit la lettre, l'examina et remarqua que le sceau de cire avait été rompu. Tout le monde ici semblait donc déjà en avoir lu le contenu.
Wang Chong n'en fut pas surpris le moins du monde.
Le roi de Song et le roi de Qi étaient à cette heure les deux rois les plus prestigieux de l'empire du Grand Tang. D'innombrables subordonnés puissants et généraux étaient pris dans leur sphère d'influence.
Ce genre de guerre intestine entre factions était incomparablement dangereux, et s'y trouver mêlé revenait à marcher sur une glace trop mince.
Le clan Wang ne faisait pas exception. Un seul faux pas pouvait signifier la disparition, du jour au lendemain, de toute son autorité, de sa fortune et de son prestige.
L'affaire Yao Guang Yi ayant des répercussions considérables, il aurait été étrange que les membres du clan Wang n'en fussent pas préoccupés.
En ouvrant l'enveloppe et en dépliant la lettre, il découvrit une suite de caractères aux traits vigoureux. Il sentait dans l'écriture une légère agitation.
'C'est bien l'écriture de père.'
Dans sa lettre, son père, Wang Yan, exposait toute la situation. Suivant les paroles de Wang Chong, dès la nouvelle des mouvements de Yao Guang Yi rapportée par son éclaireur, il avait replié son campement de 50 li sans tarder.
L'événement en lui-même ne prenait pas beaucoup de place ; l'essentiel de la lettre consistait en questions que Wang Yan adressait à Wang Chong. À travers ses mots, Wang Chong percevait la confusion de son père.
Il était clair que bien des aspects de l'affaire le dépassaient. Comment Wang Chong avait-il su que Yao Guang Yi voulait lui nuire ? Comment avait-il su à quel moment le roi de Song lui enverrait son émissaire ? Comment avait-il su que les Hu envahiraient et que Yao Guang Yi enverrait son armée sur sa zone de déploiement, au point de lui demander de se replier de 50 li à l'avance ?
Si Wang Chong s'était d'ordinaire montré brillant et avisé, et s'il avait été tenu en haute estime par le clan, une telle clairvoyance n'aurait pas surpris Wang Yan. Or les agissements de Wang Chong n'avaient jamais été qu'un motif d'inquiétude pour lui.
Il courait même, peu de temps auparavant, des bruits selon lesquels il avait violé une jeune femme. C'était une chose que même les fils de famille les plus dissipés de la capitale ne feraient jamais.
Qu'on y songe : qu'un tel Wang Chong fasse soudain preuve d'une pareille clairvoyance et d'une pareille sagesse, qui n'en douterait pas ?
Wang Chong releva la tête et parcourut les visages de la grande salle. Le grand oncle, la cousine, la grande tante, l'oncle et tous les autres se taisaient. Leurs regards pleins d'attente étaient rivés sur lui.
C'était la première fois que Wang Chong se voyait reconnu par tant de membres du clan. D'innombrables pensées lui traversèrent l'esprit, mais il se calma peu à peu et, lentement, ses idées devinrent de plus en plus nettes.
Dans sa vie antérieure, jusqu'à la chute complète du clan Wang, Wang Chong n'avait jamais été reconnu par les siens. Aux yeux du clan entier, Wang Chong était quelqu'un qui n'accomplirait jamais rien de grand.
Le clan Wang n'était pas un clan ordinaire. Dans toutes les Plaines Centrales, peu de clans pouvaient égaler son prestige et sa puissance.
Wang Chong savait que l'approbation du clan lui serait extrêmement utile pour ses projets futurs. Il aurait droit aux ressources du clan Wang, celles de son grand-père comprises, ainsi que celles de son grand oncle, de sa grande tante, de son jeune oncle, de son père, de son grand frère, de sa cousine… Toutes leurs forces, et leur somme était immense.
La force de Wang Chong en tant qu'individu n'était rien en comparaison.
Mais avant cela, il devait gagner leur confiance à tous. Il lui fallait l'approbation de tous les membres du clan ! Le premier plan de Wang Chong, renverser le destin du clan Wang, avait réussi. Ce qu'il devait faire ensuite, c'était entrer au cœur du clan, et voilà une belle occasion de le faire !
Son grand-père, retiré au Pavillon des Quatre Directions, s'enquérait rarement des affaires des jeunes. Ceux qui étaient venus cette fois l'interroger étaient les autres, mais Wang Chong savait que celui qui se tenait derrière eux était son puissant grand-père.
Les répercussions possibles de l'épisode de la frontière étaient tout bonnement trop grandes. L'échappée « involontaire » de son père au piège de Yao Guang Yi avait épargné au clan Wang une catastrophe en germe.
Pareil coup était trop sidérant. Ce n'était pas une chose dont quelqu'un de son âge fût capable.
À présent, son grand-père n'était sans doute pas le seul : tout le monde voulait savoir comment il avait accompli cette tâche impossible.
Wang Chong pouvait aisément inventer d'innombrables prétextes, du genre de ceux qu'on trouve dans les romans de transmigration : un expert l'aurait averti du stratagème du clan Yao, ou il aurait par hasard surpris le complot du clan Yao contre le clan Wang et prévenu son père à temps.
Ce genre d'excuse leur aurait convenu, mais cela allait à l'encontre de son but premier.
Il voulait entrer au cœur de la famille et devenir un membre considéré du clan. Il devait donc montrer tout son potentiel et tout son talent, afin de laisser dans leur esprit une empreinte ineffaçable.
« Grand oncle, vous souvenez-vous de l'affaire, il y a peu, où Ma Zhou s'est servi de mon nom pour violer une jeune femme ? »
Wang Chong releva la tête et regarda son grand oncle Wang Gen, assis à la place centrale, en posant calmement sa question.
« Je m'en souviens ! »
répondit Wang Gen. Son visage restait impassible, mais son cœur manqua un battement et une sensation étrange lui traversa soudain l'esprit.
Dans le clan Wang, il était le fils aîné. Le vieux maître lui avait confié presque toute son autorité et toute son influence, lui accordant ainsi une position sans égale. Il n'y avait presque personne, dans le clan Wang, qui ne le craignît.
Sans parler de Wang Chong, de Wang Zhu Yan et des autres enfants du clan, même Wang Ru Shuang, Zhao Shu Hua et les autres aînés le redoutaient.
Wang Chong l'avait rencontré quelques fois et, chaque fois, il n'osait même pas respirer trop fort en sa présence et reculait, tout recroquevillé. Mais cette fois, ce « raté » inutile du clan Wang osait soutenir son regard sans la moindre peur.
C'était une chose dont les frères aînés de Wang Chong eux-mêmes étaient incapables.
'Ce garçon…'
Wang Gen fronça les sourcils. À dire vrai, avant de venir, il ne croyait pas un mot de ce que Wang Yan avait écrit. Vu les capacités de Wang Chong, il était inimaginable pour Wang Gen qu'il ait pu guider Wang Yan.
Il était fort possible que Wang Yan ait voulu attirer sur son fils l'attention du vieux maître et se soit servi de cet épisode comme d'un tremplin.
Mais devant l'attitude calme et détendue de Wang Chong, Wang Gen n'était soudain plus sûr de rien. Après des décennies de politique, il savait distinguer celui qui est vraiment maître de lui de celui qui feint le calme.
Le Wang Chong qu'il avait devant lui était vraiment différent du Wang Chong de ses souvenirs.
(NdT : en chinois, le mot rendu par « cousin » distingue le masculin du féminin et l'aîné du cadet, ce que le français ne fait pas. Des précisions sont ajoutées au fil du texte pour que l'on sache de qui il s'agit.)