Ces mots étaient l'avertissement du roi de Song à Wang Chong, et aussi le fond de sa pensée.
Il n'avait pas été facile à l'empire du Grand Tang et aux Plaines Centrales d'atteindre une telle prospérité. Combien de millénaires fallait-il attendre avant qu'un tel empereur paraisse dans les Plaines Centrales ?
Le roi de Song respectait sincèrement l'Empereur Sage, et c'était précisément pour cette raison qu'il ne pouvait souffrir la moindre tache sur sa réputation.
Un souverain qui réclame l'épouse d'un sujet, cela était immoral.
Un père qui réclame l'épouse de son fils, cela était infâme !
…
Tout empereur qui commettait ce genre d'action immorale en gardait une tache immense dans les annales.
L'Empereur Sage était sage, perspicace et résolu. La prospérité du Grand Tang n'était pas venue aisément, et il y avait pris une part considérable.
Voilà pourquoi le roi de Song ne pouvait pas laisser cela arriver à l'Empereur Sage !
Tous ceux qui n'étaient pas de son avis et soutenaient la concubine Taizhen étaient ses ennemis !
Il se serait trompé sur Wang Chong si celui-ci osait le conseiller ou s'opposer à lui sur cette affaire. Plus une telle personne était douée et capable, plus grand serait le mal qu'elle causerait à la cour impériale !
Si Wang Chong avait vraiment l'intention de le contredire là-dessus, alors, tant que lui-même serait à la cour, il ne permettrait jamais à Wang Chong d'accéder au pouvoir.
Quand bien même Wang Chong était le petit-fils du Duc Jiu, le fils de Wang Yan !
Houu !
Aux abords de la colline artificielle, les bambous frémirent légèrement sous une brise.
L'atmosphère était extrêmement lourde, et même Lu Ting avait le visage austère.
Wang Chong soupira. Il savait que tout ce qu'il dirait maintenant serait jugé fautif.
Mais il ne pouvait pas esquiver cette affaire de la concubine Taizhen.
Cette affaire était tout simplement trop importante. Ce n'était pas seulement parce que le roi de Song était le soutien du clan Wang : grand oncle Wang Gen s'y trouverait impliqué lui aussi.
De plus, Wang Chong savait que s'il voulait accomplir sa mission et changer le destin du Grand Tang et des Plaines Centrales, il ne pourrait pas se passer du roi de Song !
Comme le dit l'adage : il n'est point d'or pur, ni d'homme parfait. Le roi de Song avait peut-être cette faiblesse, mais il était le plus grand partisan des politiques militaires à la cour impériale !
Que ce fût le roi de Qi ou le clan Yao, aucun ne partageait sa vue. Leur vue était trop courte, et leurs yeux ne dépassaient pas les frontières du pays.
Le clan Yao excellait dans l'intrigue et les guerres de faction, tandis que le roi de Qi ne voulait que l'autorité. Si le roi de Song tombait et qu'ils devenaient la force dominante à la cour, ce serait à coup sûr une calamité pour le Grand Tang !
Pour affronter la catastrophe à venir, la cour impériale avait besoin d'un homme comme le roi de Song. Le Grand Tang avait besoin d'un homme comme le roi de Song. Les Plaines Centrales avaient besoin d'un homme comme le roi de Song. Et Wang Chong en avait besoin lui aussi.
Ce n'est qu'avec l'appui d'un partisan des politiques militaires comme le roi de Song que Wang Chong pourrait lancer son plan sans la moindre entrave.
Ainsi, quoi qu'il advienne, le roi de Song ne devait pas tomber !
Que ce fût pour ses affaires privées ou pour ses ambitions, pour le clan Wang ou pour le Grand Tang, Wang Chong ne devait pas le laisser tomber !
« Votre Altesse… »
La tête baissée, Wang Chong parla avec grande difficulté.
« Je n'ai nullement l'intention de m'opposer à Votre Altesse. Cependant, au sujet de la concubine Taizhen, pourquoi Votre Altesse n'essaierait-elle pas de consulter le roi de Shou ? »
Weng !
Le silence ! Le silence complet !
En entendant les mots « le roi de Shou », le roi de Song comme Lu Ting furent pris de court.
Tous deux avaient envisagé toutes les possibilités, mais ils ne s'attendaient pas à ce que Wang Chong mentionne le roi de Shou !
Sans le moindre doute, le roi de Shou se tenait au cœur même de la tempête de l'affaire de la concubine Taizhen. Et pourtant, que ce fût le roi de Song, Lu Ting, le roi de Qi, le clan Yao ou la cour impériale tout entière, personne n'avait songé à aller trouver le roi de Shou !
Un père qui réclame l'épouse de son fils, un souverain qui réclame l'épouse d'un sujet : celui que cette affaire laissait dans la position la plus embarrassante, et celui qu'elle « blessait » le plus, était indubitablement le roi de Shou, Li Mao.
Comme le dit l'adage : si le souverain veut la mort de son sujet, le sujet n'a d'autre choix que de mourir. Si l'empereur voulait prendre son épouse, quel choix restait-il au roi de Shou ?
Le roi de Shou avait déjà été blessé une fois, et personne ne souhaitait qu'il le fût une seconde. Aussi, que ce fût le roi de Song, le roi de Qi ou les fonctionnaires de la cour, personne n'avait tenté de rendre visite au roi de Shou pour le consulter à ce sujet.
« La cour impériale tout entière est prise dans l'affaire de la concubine Taizhen, et il ne m'appartient pas d'en dire quoi que ce soit. Cependant, pourquoi Votre Altesse n'essaierait-elle pas de consulter le roi de Shou avant de prendre sa décision ? »
Wang Chong baissa la tête.
Autrefois, dans sa vie antérieure, Wang Chong avait trouvé qu'il y avait trop de zones d'ombre dans cette affaire.
Pourquoi un roi sage et perspicace tomberait-il soudain dans la luxure et, malgré l'objection de près de la moitié de la cour, rétrograderait-il un roi de la famille impériale et quantité de hauts fonctionnaires ?
S'il avait été un empereur incapable, Wang Chong l'aurait compris. Or il était unanimement reconnu comme un empereur sage.
Mais dans l'affaire de la concubine Taizhen, ses actes n'étaient en rien dignes d'un empereur sage !
Tout comme l'avait dit le roi de Song, cela finit par laisser une tache immense dans les annales de l'empereur !
Les actes de l'Empereur Sage différaient tellement de sa conduite habituelle qu'ils semblaient venir d'une tout autre personne !
Bien plus, la concubine Taizhen était aussi réputée la première beauté du Grand Tang. Avec un visage à faire couler le poisson, tomber l'oie sauvage, pâlir la lune et rougir la fleur, dans quelque continuum d'espace-temps que ce fût, elle était reconnue comme l'une des plus grandes beautés de l'histoire.
Wang Chong n'avait jamais vu la concubine Taizhen et ignorait de quoi elle avait l'air, mais il avait déjà vu le roi de Shou.
Dans sa vie antérieure, Wang Chong était un fils de bonne famille notoirement dissipé dans la capitale, et il traînait souvent dans les rues. Après l'affaire de la concubine Taizhen, il avait croisé le roi de Shou par hasard, une fois.
À ce moment-là, le visage du roi de Shou rayonnait et un large sourire l'éclairait. Il ne ressemblait en rien à un homme qui vient de perdre l'amour de sa vie au profit de son père.
Même si cela n'avait duré qu'un instant, le roi de Shou ayant paru remarquer son regard et s'étant précipité à l'intérieur de sa résidence, ce coup d'œil fugitif avait laissé à Wang Chong une impression extrêmement profonde.
Ce fut la première fois que Wang Chong rencontra le roi de Shou, et la seule !
À présent que Wang Chong était réincarné et que l'affaire de la concubine Taizhen se reproduisait, il se rappela soudain cette rencontre fortuite avec un roi de Shou souriant et plein d'entrain.
Wang Chong avait le sentiment que l'affaire de la concubine Taizhen n'était pas aussi simple qu'elle en avait l'air !
« Est-ce là ce que tu voulais dire ? »
Le roi de Song dévisagea Wang Chong, et une lueur traversa ses yeux profonds. Impossible de deviner ce qui lui passait par la tête.
« Oui ! »
Serrant les dents, Wang Chong répondit.
Il avait l'intention d'en dire un peu plus pour amener le roi de Song à changer d'avis. Mais Wang Chong savait que la hâte est mauvaise conseillère, et vu ses rapports actuels avec le roi de Song, il valait mieux s'en tenir là.
« J'entends bien. »
Sur ces mots, l'expression sévère du roi de Song s'adoucit.
« Les affaires de la cour impériale ne s'expliquent pas aisément, mais il est bon que tu prêtes attention à ces choses-là. Cependant, il en est bien des unes que tu ne comprendras qu'en grandissant. »
Cela dit, le roi de Song partit avec Lu Ting. En un court instant, la voiture s'ébranla et, dans un hong long long, elle quitta le Pavillon des Quatre Directions et prit la direction de l'est.
Haaa !
Fixant l'arrière de la voiture qui s'éloignait, Wang Chong poussa un profond soupir. Il voyait bien que ses paroles avaient été vaines.
Le roi de Song n'en avait rien retenu du tout.
Malgré cela, Wang Chong ne fut pas surpris de cette issue. Si le roi de Song avait pu écouter l'avis d'un adolescent dans une telle situation, il n'aurait pas été le roi de Song qu'il connaissait.
En vérité, il dépassait déjà les espérances de Wang Chong que le roi de Song eût prononcé ces mots après l'avoir entendu.
Malgré cela, Wang Chong ne se découragea pas.
Le roi de Song avait beau n'avoir tenu aucun compte de ses paroles, Wang Chong savait qu'il ne faudrait pas longtemps avant que cette affaire n'éclate, et qu'alors le roi de Song serait contraint de reconsidérer sa position.
« … De toute façon, j'ai déjà fait tout ce que je pouvais faire. Le reste, je ne peux que le remettre à la volonté du ciel ! »
songea Wang Chong.
Wang Chong ne s'inquiétait pas trop pour grand oncle Wang Gen, et il n'avait pas non plus l'intention de le conseiller là-dessus. Grand oncle et le roi de Song étaient alliés, et s'il parvenait à convaincre le roi de Song, celui-ci saurait sûrement convaincre grand oncle.
De toute façon, s'il ne convainquait pas le roi de Song, il serait impossible de faire changer grand oncle d'avis.
Car cela reviendrait à lui demander de trahir le roi de Song !
Et Wang Chong savait que voir grand oncle changer d'avis ne serait pas nécessairement une bonne chose…
Se retournant, Wang Chong se dirigea vers le Pavillon de l'Érudition.
…
« Votre Altesse, devrions-nous rendre visite au roi de Shou ? »
Au même moment, à l'insu de Wang Chong, une conversation se tenait dans la voiture du roi de Song.
« Tu veux dire… »
Surpris, le roi de Song se tourna vers Lu Ting et fronça les sourcils. Wang Chong avait beau les avoir stupéfaits en accomplissant des choses au-dessus de son âge, il n'était en définitive qu'un garçon de quinze ans.
Le roi de Song ne s'attendait pas à ce que Lu Ting prenne ses paroles au sérieux.
« Ce que cet enfant a dit n'est pas entièrement faux. D'ailleurs, rencontrer le roi de Shou ne nous nuirait en rien. »
dit Lu Ting.
Lu Ting avait beau ne pas penser que le roi de Song dût céder dans l'affaire de la concubine Taizhen, il ne pensait pas que Wang Chong eût dit n'importe quoi.
Méditant les paroles de Lu Ting, le roi de Song garda un moment le silence.
« Laisse. »
Mais il finit par secouer la tête.
« L'affaire de la concubine Taizhen est un sujet dont il est difficile au roi de Shou de parler. Il a déjà été blessé une fois, et notre démarche reviendrait à rouvrir une plaie qui se referme et à y verser du sel. »
« De plus, le roi de Shou se terre dans sa résidence depuis l'incident, il ne sera donc pas facile de le rencontrer. Je crois qu'il vaut mieux ne pas l'importuner avec cela. »
Le roi de Song rejeta la suggestion de Lu Ting.
Lu Ting soupira. Il n'insista pas, sachant le roi de Song peu disposé à raviver les blessures du roi de Shou.
Il était vrai que le roi de Shou se confinait chez lui et refusait tous les visiteurs ; mais étant donné le rang du roi de Song, qui était son oncle impérial, s'il avait insisté, comment l'autre aurait-il osé le refuser ?
Le roi de Song n'y était simplement pas disposé.
« Je me conformerai à la volonté de Votre Altesse. »
répondit Lu Ting.
…
(NdT : « à faire couler le poisson, tomber l'oie sauvage, pâlir la lune et rougir la fleur » est l'expression consacrée qui dépeint les Quatre Grandes Beautés de la Chine ; la concubine Taizhen, Yang Yuhuan, est l'une d'elles.)
(NdT : rappel des liens de parenté. Le roi de Shou est le fils de l'Empereur Sage. La concubine Taizhen lui était d'abord promise, avant que l'empereur ne la lui prenne. Le roi de Song, lui, est le frère de l'empereur, donc l'oncle du roi de Shou.)