Les voix de l'assemblée semblaient à la fois proches et lointaines, comme si une cloison les étouffait. Peu à peu, les pensées de Wang Chong dérivèrent au loin…
Pour faciliter l'administration militaire des frontières, on avait créé six protectorats à la naissance du Grand Tang : ceux de l'Est, du Sud, de l'Ouest, du Nord, du Chanyu et de Beiting.
Les six protectorats avaient charge d'« apaiser », d'« attaquer », de « récompenser » et de « châtier ». Ils n'en restaient pas moins des organes militaires, sans autorité pour se mêler du gouvernement civil de leur région.
Par ces six protectorats, la cour avait maté les troubles suscités par les nations voisines : les Khaganats turcs de l'Est et de l'Ouest, l'Ü-Tsang, les divers royaumes des Régions de l'Ouest, le Goguryeo et les innombrables tribus barbares.
Mais l'Empereur Sage projetait de remplacer les six protectorats par dix commandants régionaux aux frontières. Ces commandants reprendraient les attributions des protectorats et recevraient en outre le gouvernement de deux préfectures voisines. Cela changeait tout !
Nul ne savait mieux que Wang Chong quel avenir attendait l'empire si cette mesure passait.
Dans toutes les Plaines Centrales, sur les dix grands commandants régionaux, les six plus puissants, ceux du nord, tomberaient aux mains des Hu. Le district militaire d'Anxi au commandant Go Seonji, celui de Longyou au commandant Geshu Han, celui de Shuofang au commandant An Sishun, sans compter ceux de Pinglu, de Lulong et de Donghe : tous passeraient aux Hu.
Les premiers titulaires seraient des Han, mais avec le temps ils tomberaient un à un entre des mains hu. Sur les dix districts militaires, les six plus importants échapperaient à l'empire.
Plusieurs centaines de milliers d'hommes passeraient sous la coupe d'étrangers. La défense du Grand Tang serait forte au-dehors et creuse au-dedans. Ce serait la source du péril, pour la cour comme pour l'empire !
Et dire que personne ne voyait le danger derrière cette mesure. Ni le duc de Ye, ni le duc de Hu, ni l'ancien Zhao, ni les autres. C'est cela qui serrait le cœur de Wang Chong.
Le Grand Tang avait déjà fait de Hu des généraux ; mais qu'il s'agît de Qibi Heli sous l'empereur Taizong, de Zhishi Sili au début du règne actuel ou de n'importe quel autre général ordinaire, l'autorité qu'ils détenaient pouvait leur être retirée à tout moment.
Le système des commandants régionaux, joint à la décision d'employer les talents hu, changerait tout. Les Hu se libéreraient de la bride du simple « général » et pourraient former aux frontières une petite cour à eux.
En vertu des privilèges qu'on leur accorderait pour « alléger la paperasse », la cour ne pourrait plus les rappeler à la capitale à sa guise pour les dépouiller de leur autorité militaire !
La cour desserrait les chaînes des bêtes féroces et attirait ainsi le malheur sur elle-même !
« Grand-père, duc de Ye, ancien Zhao, ancien Ma… et vous aussi, mon oncle. Quoi qu'il advienne, cette mesure ne doit pas passer ! Il ne faut créer aucun précédent d'établissement de commandants régionaux ni d'emploi des Hu. Il faut l'arrêter à tout prix ! »
implora Wang Chong.
Tous, dans la salle du conseil, froncèrent les sourcils, mais nul ne parla. On attendit en silence qu'il poursuivît.
Le visage de Wang Chong était grave. Il savait qu'il était inconvenant de balayer les paroles des aînés ; après tout, ils avaient tous bien plus de titres que lui.
Mais l'affaire des commandants régionaux était trop lourde. Un seul faux pas, et le peuple souffrirait, et le Grand Tang s'effondrerait. Même si personne ne le croyait, il devait tenter sa chance.
« Grand-père, messieurs les aînés, la cour a déjà fait tout ce qu'elle pouvait pour les Hu de nos territoires. Qibi Heli, tout Hu qu'il était, a eu la pleine confiance de l'empereur Taizong et a reçu la charge de général de la Gauche. À sa mort, il fut élevé au rang de Grand Commandant, fait général auxiliaire, et inhumé dans le mausolée impérial ! »
« Ashina Shier, Hu lui aussi, atteignit de son vivant le rang de général de la Cavalerie de Gauche, et à sa mort il fut également élevé Grand Commandant, fait général auxiliaire et inhumé dans le mausolée impérial ! »
« Ces deux hommes étaient hu, mais leurs services éclatants leur ont valu un rang supérieur à celui de la plupart des généraux han. On leur a même permis de reposer dans le mausolée de Taizong. Hormis le Grand Tang, quel État en aurait fait autant ? »
« Et Zhishi Sili a reçu de l'empereur précédent la main d'une princesse. Bien peu de Han ont joui d'un tel honneur ! »
« Au nord du Grand Tang, dans le Protectorat du Nord et celui du Chanyu, on recrute Han et Hu sans distinction pour garder la frontière, et l'on en forme une armée mêlée. Qu'ils soient han ou hu, la cour a déjà fait tout son possible pour les traiter également ! »
« Mais avez-vous songé aux conséquences si, à partir de là, nous faisions un pas de plus et employions davantage de Hu à notre défense et à notre gouvernement ? »
Wang Chong soutenait tous les regards. Il n'avait que quinze ans, mais l'autorité qui émanait de lui dépassait de loin son âge.
Aucun des aînés n'osait plus le tenir pour un enfant. Leurs pensées suivaient d'instinct le fil de ses paroles.
« … Les Hu sont braves et robustes : c'est le milieu où ils ont grandi qui les a faits ainsi. Comme le dit le poème, quand les enfants des Han courent encore après le plaisir et le faste, les leurs chassent déjà à cheval. Mettez les uns à côté des autres : nul besoin de réfléchir pour savoir qui se détachera. »
« Mon oncle rapporte que le Premier ministre a dit les Hu braves, rompus au combat, de basse extraction et peu enclins à faire faction. Tout cela est vrai. Mais le Premier ministre sait-il que si les Hu ne forment pas de factions privées comme les Han, les Hu sont déjà à eux seuls une faction immense ! Quelle que soit leur tribu d'origine, dès qu'on les place aux côtés des Han, ils forment d'eux-mêmes un bloc considérable ! »
Wang Chong parlait avec calme. Les seules armées mêlées de Han et de Hu se limitaient encore au Protectorat du Nord et à celui du Chanyu, mais il savait qu'une fois le système des commandants régionaux en place, ce mélange gagnerait toutes les autres régions.
De plus, la politique de promotion des talents hu ferait surgir d'innombrables généraux hu dans les camps militaires de tout le Grand Tang.
Beaucoup avaient d'abord jugé Wang Chong impétueux et impertinent. À cet instant, les visages changèrent, et l'atmosphère devint quelque peu étrange.
Sa pensée était tout autre que la leur. Faire faction et se livrer à des guerres de clans était le grand interdit de la cour, à toutes les époques.
Aussi ne s'était-on soucié que de ce point, en négligeant sans y penser que les Hu, minoritaires et étrangers de longue date, s'allieraient aisément entre eux, formant par nature une faction immense.
Sur ce point, Wang Chong n'avait pas tort du tout.
« Cet aspect nous a échappé. Les paroles de cet enfant sont justes. »
L'ancien Ma, le duc de Hu et les autres, que le système des commandants régionaux ne préoccupait guère au début, changèrent lentement d'attitude.
« Les Hu et les Han sont nés avec des traits et des caractères distincts, et cette différence physique leur permet de se reconnaître aisément entre eux et de former des cercles fermés. Il est vrai qu'ils ne font pas facilement faction privée ; mais qu'une faction de cette taille se constitue et prenne du pouvoir, et le coup porté à la cour sera bien plus rude que celui des guerres de clans qu'elle redoute. »
« Avec la politique actuelle, les Han gardent une prise sur les Hu. Mais si nous bâtissons là-dessus pour employer les Hu plus largement encore, la nature même de la chose changera du tout au tout. »
Wang Chong marqua une pause. À se rappeler ce qu'il avait vécu, le chagrin lui perçait le cœur. Faute de force et d'influence, il se sentait impuissant.
À quinze ans, on ne voyait en lui qu'un enfant. Personne ne prendrait ses paroles au sérieux : il ne pouvait que se servir de cette occasion, et de l'influence des aînés qui l'entouraient, pour avertir la cour du danger qui venait.
« Messieurs les aînés, nous autres Han avons reçu des principes et une culture, et un Han devenu général récompense et châtie au mérite. Il n'hésitera pas à promouvoir un soldat hu de talent. Mais je vous le demande : si un Hu devenait général, promouvrait-il sans hésiter un soldat han de talent ? »
demanda Wang Chong.
Un instant, tous les aînés restèrent interdits. Le grand oncle Wang Gen lui-même fronça les sourcils. Il n'était pas militaire, mais il savait que la plupart des généraux han d'aujourd'hui jugeaient au mérite, promouvaient les hommes de valeur et châtiaient ou récompensaient selon les actes.
Le talent fût-il hu, ils le promouvaient sans hésiter. C'est d'ailleurs pour cela que l'armée comptait tant de commandants hu.
Si les généraux han n'avaient pas su reconnaître leurs capacités, jamais tant de commandants hu ne seraient apparus dans l'armée.
Mais à retourner la situation, si un Hu devenait général, il était difficile de dire s'il consentirait à promouvoir un Han de valeur. Les aînés eux-mêmes ne surent pas répondre avec certitude.
Le regard de Wang Chong parcourut la salle tandis qu'il secouait intérieurement la tête. Nul mieux que lui ne savait ce qui allait se produire.
Le général du Grand Tang Wang Zhongsi promut le général Geshu Han ; mais qui Geshu Han promut-il ? Huoba Guiren, l'homme de confiance qui ne le quittait jamais, et de sa propre tribu.
Le commandant régional d'Anxi, Fumeng Lingcha, fut promu par l'Empereur Sage lui-même ; mais qui Fumeng Lingcha promut-il ? Go Seonji, venu du Silla !
Et quand Go Seonji succéda à Fumeng Lingcha, qui promut-il ? Feng Changqing, un Han ! Malheureusement, il n'en fit qu'un officier de l'intendance.
Celui-là, au moins, avait un peu de conscience, comparé aux autres.
Plus tard, le commandant régional de Youzhou, alors inspecteur régional de Guazhou, Zhang Shougui, ferait quelque chose de plus terrible encore.
Le Hu qu'il promouvrait ébranlerait les fondations de l'empire et précipiterait cette puissance dans l'abîme du chaos. D'innombrables civils souffriraient de la guerre, et les cadavres joncheraient l'empire.
Et tout cela reposerait sur la politique de promotion des talents hu.
Employer les talents hu déclencherait une réaction en chaîne : les Hu de l'armée promouvraient d'autres Hu, jusqu'à ce que les commandants hu deviennent écrasants. Et le système des commandants régionaux les porterait au faîte de leur pouvoir, leur donnant les moyens d'attirer le malheur sur les Plaines Centrales.
« Grand-père, messieurs les aînés, mon oncle, les chefs militaires ne doivent pas être seulement des soldats courageux. Il en faut aussi qui excellent dans les formations, la logistique, l'administration. Si nous ne visons que le courage et ne promouvons que les Hu, les commandants hu se multiplieront dans notre armée à mesure que les commandants han se raréfieront. »
« Comme le dit l'adage, la gloire d'un général se bâtit sur une montagne d'ossements. Nos généraux han ne sont pas les commandants hu. Ce n'est qu'en affrontant d'innombrables épreuves sur le champ de bataille qu'ils grandissent et acquièrent peu à peu l'étoffe d'un grand chef, et un tel général vaut infiniment mieux qu'un simple brave hu. »
« Si nous ne regardons que le talent et le courage et ne promouvons que les Hu, nous entrerons dans un cercle vicieux. Les Hu promouvront les Hu, et les Han n'auront plus l'occasion de mener des troupes et de grandir au combat. Le nombre de commandants han ne cessera de décroître et les Hu domineront l'armée. Et si un Hu venait à occuper la charge de Grand Maréchal, je crains que toute promotion han ne soit purement et simplement barrée ! Il pourrait arriver un jour qu'un état-major entièrement hu commande une armée entièrement han ! Les Han vivraient alors à la merci des Hu ! »
« Ce n'est pas tout. Dès que le système des commandants régionaux sera établi, si un Hu prend une de ces charges et qu'un flot de commandants hu entre dans l'armée, ils auront le pouvoir de refuser les ordres de mouvement de la cour. Ils pourraient même se retourner contre elle. Notre Grand Tang deviendra alors creux au-dedans, et je crains que nous ne soyons abattus de l'intérieur ! »
« Si les Hu se liguent et sèment le chaos, qui les arrêtera ? Si les choses suivent leur cours, la cour perdra la main, et nous verrons peut-être se former des districts militaires autonomes ! »
dit Wang Chong avec tristesse.
« Quoi ? »
Honglong ! Ce fut comme si la foudre traversait l'immense salle du conseil. À ces trois mots, « districts militaires autonomes », tous furent frappés de stupeur, comme si une tornade de force douze avait ravagé la pièce.
Le cousin Wang Li lui-même, qui somnolait, en fut secoué. Il ouvrit vivement les yeux et regarda son cousin, incrédule.
La formation de districts militaires autonomes n'était pas une petite affaire ! Si Wang Chong avait raison, c'était toute la cour du Grand Tang qui était en jeu !
Peng !
Prenant appui sur l'accoudoir de son fauteuil, le grand-père de Wang Chong se leva brusquement.
Sa barbe tremblait, sa robe frémissait. Sans nul doute, il était bouleversé !
(NdT : le mot fan, dans la VO, désigne également les Hu. Le Grand Tang ayant annexé d'innombrables États, sa population comptait une forte proportion de Hu. On les employait déjà dans l'armée, mais les Han en formaient encore le gros ; et il ne semble pas y avoir eu de Hu dans l'administration civile.)
(NdT : Zhang Shougui adopta An Lushan comme fils.)