J’eus fini d’inspecter la chambre de Cain et regagnai le bureau du médecin où Letina m’attendait. J’y fus accueilli par la vision d’elle profitant d’une sieste, ronflant à gorge déployée sur le lit, déguisée en moi.
« Cette fille insouciante… »
J’aurais voulu la gronder pour qu’elle réalise enfin qu’elle se trouvait dans une position où sa vie pouvait être visée à tout instant. Elle aurait vraiment dû le savoir déjà. Mais ce n’était pas le moment.
Je posai doucement mon index sur sa joue pour la réveiller… et l’enfonçai de toutes mes forces.
« Aïïïe ! » « Réveillée ? » « Oui !! »
La douleur de la poussée qui lui avait presque creusé les joues la fit bondir comme un ressort. Il semblait qu’elle fût assez réveillée pour me répliquer.
« J’ai fini mon enquête, on retourne en classe. » « Plus important, la façon dont tu viens de me réveiller… oh, laisse tomber. Tu ne me le diras pas ici ? » « On ne sait pas si on nous écoute, alors non. »
Les écoles entièrement en pierre résonnaient bruyamment.
De plus, cela ne valait que pour l’intérieur des bâtiments scolaires, alors que nous étions actuellement dans le bureau du médecin qui donnait sur la cour arrière. Il y avait aussi un rideau qui bloquait la vue.
Avec la terre et l’herbe dehors, il serait difficile de sentir l’approche des gens en se fiant au bruit des pas. Ce n’était pas approprié pour une conversation longue et risquée.
« N’importe qui pourrait nous entendre, en plus c’est la pause déjeuner, non ? Des gamins de notre classe pourraient venir aux nouvelles. » « Ah, il est déjà si tard ? J’ai vraiment dormi si longtemps. » « Tu as vraiment les nerfs solides pour dormir sans souci dans cette situation sans personne pour te garder. » « Bah, c’est parce que j’ai un peu discuté avec Finia hier soir. » « Avec Finia ? »
Letina et Finia se connaissaient naturellement. Cependant, depuis que Finia avait rejoint notre groupe à sa place, elles n’avaient pas vraiment beaucoup parlé. Je ne pouvais pas imaginer les deux avoir une discussion de nuit au point de manquer de sommeil.
« Je lui ai demandé ton activité pendant ces trois dernières années. » « J’ai l’impression que tu as entendu quelque chose de troublant, alors oublie, d’accord ? »
On pouvait dire que Finia savait tout ce qu’il y avait à savoir sur moi. Je ne pensais pas qu’elle divulguerait mes secrets aux autres, donc je lui faisais confiance sur ce point. Mais hélas pour moi, ma vie était remplie d’épisodes comiques dont les gens riraient. Finia en était au courant bien sûr.
Ce n’aurait pas été étrange qu’elle raconte de telles anecdotes des trois dernières années à Letina. Je la mis en garde d’un air las, ce à quoi elle répondit par un rire qu’elle cacha derrière sa main.
« C’est quoi cette tête significative ? » « Oh, rien. » « En premier lieu— »
J’allais argumenter davantage, mais un coup à la porte m’interrompit. La porte s’entrouvrit sans attendre de réponse, et quelques camarades de classe firent apparaître leur visage.
« Mademoiselle Nicole, ça va ? » « Ah, Mademoiselle Serika. Elle va bien. Nicole a toujours été douée pour s’évanouir. » « Pas du tout. »
Je fis taire Letina qui colportait des rumeurs indésirables sur mon compte et baissai les yeux vers elles en guise de salut.
Une fille de baron entra la première. Je ne me souvenais pas de son nom, mais Letina, qui avait été transférée avant moi, semblait la connaître.
Je congédiai les camarades inquiètes qui venaient me voir et finis les cours de l’après-midi sans problème ce jour-là.
Vint ensuite l’heure de rentrer au dortoir pour le bain et le dîner. Certains élèves avaient des clubs à cette heure, donc cela s’étirait assez longtemps.
Nous décidâmes de prendre le bain un peu tôt, avec Finia qui nous rejoignait aux bains publics. Den ne put pas se joindre à nous comme prévu, mais là je pouvais sentir l’approche de n’importe qui, et l’eau courante effacerait nos voix aussi.
Et il n’y avait presque personne à cette heure non plus. En fait, il n’y avait personne d’autre que nous aux bains publics.
Pendant ce temps, j’expliquai mes résultats d’enquête de la journée à Finia et Letina.
« Donc, Cain est rentré dans sa chambre et j’ai été interrompu, mais il n’y a très probablement rien dans sa chambre. » « Peut-être que ce n’est pas exactement le cas ? Il n’aurait pas eu besoin d’y retourner à midi s’il n’y avait vraiment rien. » « Je partage aussi l’avis de Mademoiselle Letina. Il doit y avoir quelque chose pour quoi il est revenu. »
Letina trouva des failles à mon raisonnement et Finia acquiesça aussi. Mais je parlais par conviction.
« Bien sûr, la possibilité n’est pas nulle. Mais les chambres des nobles voient un nombre surprenant de gens. Même toi, Letina, tu nettoies rarement ta propre chambre, non ? » « Maintenant que tu le dis, mes serviteurs s’en chargent. Je gère le bureau et les documents moi-même, bien sûr. » « Oui. Donc Cain ne fait pas exception et veille à l’hygiène à l’intérieur. En d’autres termes, ses serviteurs entrent et sortent de cette pièce. Penses-tu qu’il laisserait des preuves dangereuses dans un endroit comme ça ? » « Mghh… Certainement pas. » « C’est très probablement ailleurs. Quelque part où les autres n’auraient pas accès. » « Mais il n’y avait pas un tel endroit dans ce dortoir, non ? » « Ce n’est pas comme si j’avais inspecté chaque recoin, donc j’ai pu le manquer. Au contraire, c’est le plus probable. »
Je n’avais fait que parcourir les couloirs et les environs. Il y avait une bonne possibilité que j’aie raté un passage ou une pièce cachée.
Et ce n’était pas certain qu’il fasse ses affaires louches à l’intérieur du dortoir.
« Ça pourrait être à l’extérieur du dortoir… Je ne peux pas négliger la possibilité que ce soit fait en ville. » « Si c’est le cas, venir ici se révélera avoir été un mauvais coup, non ? » « De toute façon, tu avais besoin de protection, Letina, donc ce n’était pas vain. Mais bon, nous devrions probablement enquêter en ville aussi. » « Alors c’est au tour de Michelle et Cloud qui sont en standby là-bas. » « C’est… vrai, mais je me demande si les deux s’en sortiront. »
Dans le bon comme dans le mauvais sens, ces deux-là étaient purs, simples et naïfs. Si possible, je préférais ne pas confier l’enquête d’un méchant à eux.
« Est-ce que Michelle ne va pas se faire avoir et droguer, et se retrouver dans une situation sauvage ? » « E-Elle a Cloud avec elle, donc ça devrait aller… ça devrait… ou peut-être qu’on devrait arrêter ? » « Finia, ne perds pas ton élan si vite. » « Je veux dire, c’est Michelle dont on parle ! Elle se laisse facilement appâter par les sucreries ! »
Les paroles de Finia firent mouche, d’autant plus qu’elle était en charge des repas de notre groupe. Il semblait vraiment préférable de ne pas faire enquêter Michelle.
« Quoi qu’il en soit, nous devrions tout de même entrer en contact avec ces deux-là. » « On a encore le temps, on devrait sortir sous prétexte de faire des courses ? » « Il faut pas les prévenir qu’on part ? » « Ce dortoir est plein de nobles qui vont et viennent, tu sais ? Tu penses vraiment que ces nobles égoïstes demandent la permission ? » « D’accord, ouais, je vois. »
Comme ça, nous décidâmes d’imiter leurs mauvaises habitudes.
Heureusement, nous venions à peine d’emménager. Ils ne nous rejetteraient pas si nous disions qu’il nous manquait des articles nécessaires.
« Au fait, Mademoiselle Nicole, je vois que vous portez encore le pot-pourri. » « Bah, il va avec le tien, Finia. C’est dur de le jeter. »
L’odeur du pot-pourri expirait après un mois. Malgré cela, je continuais d’ajouter des fleurs quand j’en trouvais l’occasion. Ce n’était pas seulement dans le sens féminin.
J’avais encore le fragment d’Élixir qu’on avait utilisé comme contre-mesure pour Kufar sur moi. Il avait une odeur de verdure assez forte. Je l’avais dans un talisman donc son odeur ne fuyait pas, mais j’avais utilisé du parfum pour le couvrir au cas où ça fuiterait, et ça s’est retourné contre moi cette fois.
C’était un secret pour Letina donc je parlai à Finia à voix basse, ce qui la fit rougir nettement.
D’ailleurs, c’était elle qui avait tricoté les étuis pour l’Élixir pour le reste des Six Héros. J’en utilisais aussi un chaque fois que je prenais la forme de Reid.
Louanger ce qu’elle portait aussi était probablement ce qui la faisait rougir.
« J’ai été sauvé par ça. » « O-Oui. Je suis contente que ça serve. »
Elle rentra les épaules et gigota. Même si on était entre filles, faire ça nue était vraiment vicieux. Je réprimai mes envies de la draguer et détournai le regard.