Quand les cours de l'académie se terminèrent, je retrouvai Michelle et nous fîmes un détour par le salon de thé de l'académie de soutien.
L'endroit qu'Elliot m'avait recommandé était plutôt cher, donc nous ne pouvions pas nous y rendre trop souvent.
Surtout pour Michelle qui mangeait beaucoup, les prix y posaient un vrai problème. Du coup, nous fréquentions assidûment les échoppes bon marché destinées aux étudiants de l'académie de soutien, pour la plupart des roturiers sans le sou.
« Alors comme je te disais, Letina m'a juste poussée dehors. » « Je ne pouvais pas pardonner tes calomnies. Sache que j'ai moi aussi bien grandi. » « D'accord, d'accord, je m'excuse. » « Ahahaha, avec ça, Cloud va se faire encore plus envier. »
Beaucoup d'autres étudiants venaient manger comme nous, donc on ne remarquait pas si on élevait un peu la voix.
Dans une telle ambiance, Michelle riait sans se retenir. Quant à Cloud qui nous accompagnait, il était aux abois.
« Arrêtez, s'il vous plaît. Mon entraînement à la Guilde va juste devenir plus dur à cause de ça. » « J'étais trop occupée à me venger de Letina pour expliquer la situation. » « J'aurais vraiment voulu que tu le fasses ! »
La marque rouge sur ma poitrine était l'ecchymose de l'attaque du sanglier l'autre jour. Il y avait aussi la trace de baiser de Fina qui s'en prenait à ma poitrine à la moindre occasion.
De ce point de vue, soupçonner Cloud était vraiment hors de propos.
Cela dit, les rumeurs se propagent toutes seules. Cette fois encore, Cloud se contenta d'encaisser les contrecoups.
En fait, beaucoup d'étudiants me connaissaient ici, et ils ne cessaient de jeter des coups d'œil réguliers dans notre direction.
« Enfin, être avec nous est déjà considéré comme un privilège. » « C'est vraiment quelque chose que tu devrais dire toi-même ? » « Tu veux dire que Michelle et moi ne sommes pas des beautés ? » « Ça m'énerve de ne pas pouvoir le nier. » « Hé ! J'exige une explication sur pourquoi tu m'as exclue tout à l'heure ! » « Ben, c'est parce que Letina est encore une gami... Non, laisse tomber. » « Grrr ! »
Comme toujours, Letina faisait du bruit. Elle allait toujours à son rythme.
Ses paroles et sa conduite étaient à un cheveu de passer pour agaçantes, mais le fait qu'on ne parvienne pas à la détester venait de sa vertu naturelle.
J'avais un caractère tranquille, donc notre relation s'était pas mal développée.
« Pourtant, je n'aurais jamais cru que la professeure Cortina y participerait elle aussi. » « Ouais, elle est un peu fofolle en ce moment. » « Comment dire... Je pensais qu'elle était plus difficile d'approche. » « Vraiment ? »
Je ne connaissais l'état de Cortina que depuis mon arrivée à Raum. Avant ça, je ne savais comment elle était que dans ma vie précédente.
J'avais entendu dire que le fait d'avoir été confiée à la fille de son amie l'avait pas mal requinquée.
« En effet. Dame Cortina d'avant était un tantinet apathique, ou disons négligente. » « Elle a vraiment changé à ce point ? » « Elle a changé. En tout cas, j'ai été sacrément surprise quand je l'ai vue lors de la cérémonie d'entrée ce jour-là. »
Si je me souviens bien, elle était de très belle humeur quand elle est entrée dans la classe ce jour-là. En l'entendant, Michelle parut curieuse de quelque chose.
« Mais moi, j'ai toujours vu Dame Cortina comme quelqu'un de plus aimable, donc c'est bizarre. » « Dire que c'est bizarre, c'est vachement irrespectueux pour elle, tu sais ? Mais bon, je comprends pourquoi c'est dur à imaginer vu comment elle est maintenant. » « Je vois. » « Dame Cortina, hein. Contrairement à Lord Maxwell, elle se montrait à peine en public, alors je croyais que ce serait quelqu'un de quelconque, mais elle s'est révélée être une beauté. » « Cloud, t'es un pervers. » « Pourquoi !? »
On dirait que Cloud non plus n'avait pas vraiment d'impression d'elle avant. Ce qui veut dire qu'elle n'a commencé une vie active qu'à mon arrivée ici.
Tout en discutant de tout ça, on finit par se séparer pour la journée.
Cloud me remit la lettre de remerciement — pour avoir partagé la viande l'autre fois — venue des sœurs de l'orphelinat, puis je quittai Letina et lui.
Les flèches de Michelle étaient usées aujourd'hui, alors on décida d'en rester là. Du coup, toutes les deux, on alla plutôt à l'armurerie pour en racheter.
Elle ne pouvait pas utiliser toute la puissance du Troisième Œil sans flèches spéciales, mais l'arc de chasse normal qu'elle utilisait d'habitude fonctionnait avec des flèches normales.
Quand elle aventurait avec nous, elle se servait le plus souvent de cet arc, donc ses flèches s'épuisaient plus vite.
Naturellement, elle savait en fabriquer elle-même, mais au final, la justesse des tirs différait entre des flèches faites par une amatrice et par une pro.
« Désolée pour ça. Si j'utilise celles que je fais, la trajectère a tendance à dévier légèrement. » « Tu es la tireuse la plus importante de notre groupe, donc c'est pas grave. »
Les bras chargés de flèches, on prit le chemin du retour. Nos jambes étaient pas mal instables, donc on avançait en titubant.
Voyant deux petites filles porter plein de bagages, les tenanciers des étals alentours nous hélaient en rigolant.
« Hé Michelle, tu n'achètes rien aujourd'hui ? » « Ce serait impossible maintenant ! » « Et toi, Nicole ? » « J'écrase si j'en porte plus que ça. » « J'aimerais bien voir ça. » « C'est cruel ! »
Entendant mes protestations, l'oncle de l'étal se mit à rire fort. Pour une raison quelconque, même le tenancier de l'étal d'à côté se mit à rire.
Ils devraient être habitués à me voir m'effondrer sous le poids, alors qu'est-ce qui était si drôle maintenant ?
Quoi qu'il en soit, on finit par arriver chez Michelle. Mais là, je sentis quelque chose de différent par rapport à d'habitude.
« Arrête. » « Hmm, qu'est-ce qui ne va pas ? » « Y a un truc qui... cloche. »
La maison fournie à la famille de Michelle était une maison individuelle normale. Murs en pierre et porte en bois.
Les fenêtres n'étaient pas en verre de luxe, mais du type à guillotine. Jusqu'ici, c'était le quotidien...
« Qu'est-ce qui se passe... ? »
Pourtant, mon intuition sonnait l'alarme : quelque chose n'allait pas. En scruttant les alentours, je finis par réaliser ce qui avait changé.
« Le linge... » « Hein, ah, t'as raison. Y a pas de linge dehors aujourd'hui. C'est bizarre. »
Dans la famille de Michelle, elle et son père étaient tous deux chasseurs actifs. Sa mère, elle, s'occupait du dépeçage.
En d'autres termes, ils accumulaient beaucoup de linge sale chaque jour. Et ils le lavaient tous les jours pour l'étendre sur le séchoir du deuxième étage. Mais aujourd'hui seulement, il n'y en avait nulle part.
« On est toutes sorties chasser hier, donc il devrait y avoir du linge. » « C'est vrai. Je me demande ce que maman a en tête ? »
J'arrêtai Michelle et j'entrai la première.
Elle était actuellement ciblée par diverses personnes. Il était possible que quelque idiot passe aux mesures fortes.
Il était possible que quelqu'un attaque pendant qu'on entrait dans la maison.
Je posai les flèches et sortis ma dague d'autodéfense, puis j'ouvris la porte.
C'était une pièce sombre, sans lumière.
Une pièce dévastée — et des taches de sang.