Edith ne dressa pas la liste exhaustive des torts de son fils adoptif.
Elle se contenta de donner un ordre d’une voix froide, dépourvue de toute chaleur.
« Va méditer tes actes. »
« Je n’ai rien fait de mal… ! »
« Est-ce que je t’ai laissé le choix ? »
Edith fit un pas en arrière. Des hommes en uniforme noir s’approchèrent comme s’ils attendaient et saisirent Gilbert.
Gilbert Calakis n’était certes pas de ceux qu’on entraînait sans bruit.
« Pourquoi es-tu si cruel envers moi ! Pourquoi ! »
Gilbert vidait sa rage et plaida son innocence. Quiconque ignorait sa véritable nature aurait cru qu’Edith jouait les méchants.
« Dis-moi ! En quoi suis-je inférieur à Rigen ! »
Le crissement de feuilles sous une semelle résonna derrière moi. Je tournai la tête et vis le notaire qui avait suivi Edith s’incliner légèrement.
Il ne faisait pas ce bruit-là…
L’Empereur, qui était arrivé dans la précipitation, regardait Edith avec anxiété. Il ne me voyait même plus.
Il semblait donc que celui qui avait affaire à moi ne fût pas l’Empereur, mais bien Edith.
Edith Calakis était tout à fait capable de traiter l’homme de main de l’Empereur comme son propre serviteur.
Mais Sire, la personne dont vous devriez vous méfier est une autre.
Edith dégageait une présence si écrasante, mais il n’était pas du genre à tuer au moindre ennui.
À moins qu’on ne le provoque délibérément, il ne toucherait à personne, trop longue étant la tâche de nettoyer le sang.
Et si Edith agissait ainsi, cela signifiait que Gilbert avait déjà franchi la ligne rouge.
« Pour attendre toujours qu’on te nourrisse à la cuillerie, tu as été gâté au-delà de toute mesure. »
Le visage de l’Empereur devint blanc comme un linge aux mots d’Edith. Il semblait prendre parti pour Gilbert sans raison valable.
Pourtant, dans le roman, l’Empereur était bel et bien tué par Gilbert, aveuglé par le pouvoir. Gilbert montait sur le trône et devenait encore plus fou qu’auparavant, prétendant vouloir restaurer l’autorité impériale.
Je serrais les dents en jurant que j’abandonnerais cette œuvre dès lors que je verrais Gilbert mourir.
« Ugh, haaa… »
Monica gémit et haleta. Elle ressentait déjà l’intention meurtrière de Gilbert, et face à la pression supplémentaire d’Edith, elle semblait acculée.
La meilleure solution était de quitter cet endroit immédiatement et de mettre une grande distance entre elle et Edith.
« Tu vas bien, Monica ? »
« T-tu crois que j’ai bonne mine ? »
Monica me fusilla du regard, les yeux exorbités.
Cette fois, je lui adressai un sourire sincère.
« Tu as encore l’air capable de survivre. Mais ne secoue pas ma main, d’accord ? Je risque de me faire mal. »
Monica me dévisagea un instant avec une expression indéchiffrable avant de grommeler et de tendre la main.
Je saisis sa main et la hissai debout avec quelque vigueur.
Monica mit difficilement pied à terre. Son visage, nageant dans une sueur froide, avait déjà son maquillage complètement éventré.
« J’ai besoin… de me reposer un peu. »
« J’expliquerai la situation au partenaire de mademoiselle. »
Monica ne prêta aucune attention à la présence d’Edith ni à celle de l’Empereur. Elle parvint à marcher sans s’effondrer, mais chancelait terriblement.
Edith fit un signe, et l’un de ses subordonnés en attente suivit Monica.
Ce n’est qu’alors que je regardai celui qui deviendrait mon mari.
On aurait eu du mal à dire qu’il avait un visage avenant, même à la louange. Ses yeux étaient particulièrement sinistres, pareils à ceux d’un démon. Un bleu intense et profond y était enchâssé, me faisant me demander si quelque chose de non-humain se donnait tant de peine pour imiter un humain.
Il ne dégageait aucune amabilité, il ne semblait point épargner, et certainement pas chevaucher un cheval blanc.
Par contre, il maîtrisait vraiment bien son atout physique.
L’auteur n’avait-il pas initialement conçu Edith comme un roi démoniaque avant de changer son idée ?
Sa beauté était telle qu’elle terrassait d’emblée, mais quelque part que je porte le regard, je ne trouvais rien de bon ou de droit. Il se situait fort loin du type masculin rafraîchissant et clair.
Mmm, il dégageait quelque chose de nettement plus classique et obscur. La sensualité qui persistait au coin de ses longs yeux, comme peinte par un démon, était hors norme.
La lumière lunaire inondait généreusement son visage pâle. À la suite de son nez à la ligne parfaitement droite, se trouvaient des lèvres rosées.
Peut-être en raison d’un calme ancré en lui, il dégageait une atmosphère décadente malgré son uniforme et sa cape.
Mmm… Je crois que c’est la première fois que je trouve la description romanesque insuffisante.
On eût dit qu’il n’était même pas assez occupé pour souffler, mais son corps déjà parfaitement tonifié semblait dur comme le marbre. Cet homme ressemblait à un dieu présidant aux démons des enfers.
Edith cligna des yeux lorsque je le fixais intensément. J’eus l’idée stupide que ses cils étaient jolis.
Tout allait, mais j’étais un peu déçue que ses cheveux sombres, pourtant ombragés, fussent légèrement décoiffés.
La prochaine fois, je tiens à le voir avec les cheveux ramenés correctement en arrière.
Je ressentis un étrange besoin de vêtir Edith d’habits d’une couleur différente du noir et ouvris la bouche.
« Saviez-vous danser ? »
Sans même que je commence par le saluer, Edith rit doucement à mes mots brutaux.
« Dansons ensemble ? »
« J’accepterais volontiers. »
Edith avança sa main gantée. Tandis que je posais légèrement la mienne dessus, il donna des ordres à ses derniers subordonnés sans même les regarder.
« Occupez-vous-en. »
Je ne lançai même pas un regard à Gilbert, qu’on entraînaient en lui maintenant un muelet dans la gueule.
L’Empereur s’était probablement déjà enfui, ayant disparu depuis longtemps de mon champ de vision.
En vérité, je présumais que les nobles dans la salle réagiraient pareillement.
L’une des raisons pour lesquelles Edith s’était mis à vivre cloîtré tenait à ce que les gens ressentaient de la peur et prenaient la fuite au seul aperçu de son ombre.
Edith était un prédateur né dans le Terrier du Lapin. Tout chez lui était trompeur, au point que les simples mortels se demandaient : « Où voit-on seulement de l’humain en lui ? »
Ses aptitudes étaient faites ainsi, et son apparence également.
J’avais l’impression de pouvoir veiller toute la nuit à contempler ce visage, qui inspirait une sensation étrangement morbide.
Bref, je parvenais à tolérer l’existence d’Edith. C’était en partie parce que je m’étais préparée à ne pas être intimidée dès lors que je choisissais Edith Calakis comme mari, et en partie grâce aux séances d’entraînement avec Gilbert.
Il projetait sans cesse une intention meurtrière, comme s’il souhaitait me tuer, ce qui faisait de lui un adversaire idéal pour m’exercer.
Avant que j’y pense, la salle se trouvait juste devant moi. Nous avancions sans encombre, à l’exception de l’huissier chargé d’annoncer l’arrivée du grand-duc Calakis, qui figea sur place.
L’huissier consulta sa liste d’invités, examina de nouveau le grand insigne ornant la cape noire, puis se frotta les yeux.
Il apparaissait clairement que le nom d’Edith Calakis y figurait bien.
Mais à la place d’un vieillard, c’était un homme d’une beauté vertigineuse qui lui envoyait des regards insistant.
« B-Bien… »
« Ouvre-la. »
« Oui… Oui ! »
Sous cette commande glaciale, l’huissier ouvrit la porte dans un état second.
Toute la salle fut enveloppée de silence dès que je pus franchir le seuil, suivant Edith. Il ignora la réaction et traversa le salon de réception la main dans la mienne.
Si je recevais ce genre d’attention à chaque sortie, je n’aurais envie de sortir moi-même.
La plupart des nobles avaient l’air convaincus qu’une rébellion éclaterait instantanément, malgré la vue de l’insigne du grand-duc brodé sur la cape d’Edith.
Alors que le regard d’Edith balaayait l’orchestre, la musique, interrompue brièvement, reprit.
Bref, il maintenait ma taille juste assez fermement pour ne pas déplaire.
Puisque j’avais proposé la danse la première, je fis preuve d’aplomb et me laissai porter par la mélodie.
Mmm, il ne semble pas prêt de marcher sur mes pieds.
Je me détendis, esquissant un léger sourire.
Comme s’il lisait dans mes pensées, Edith haussa le coin de sa bouche.
Ce n’est pas compliqué de le louer.
« Mon grand-duc. »
Tandis que je suivais fidèlement les pas du bout des pieds, Edith me corrigea.
« Edith. »
Me demandait-il déjà de l’appeler par son prénom ?
« Euh, Altesse Edith ? »
« … »
Pas une réaction très engageante.
« Monsieur Edith. »
Je conservai le titre de civilité jusqu’au bout par pure petitesse. Comme en représailles, Edith m’intercepta avant que je puisse poser ma question.
« J’ai une question. »
« C’est moi qui vous ai appelé, mais c’est Monsieur Edith qui pose les questions. »
Je constatais le soulagement des nobles quant à l’absence de meurtre tandis que je pivotais au rythme.
L’expression de Charles Morgoz s’était quelque peu éclaircie. Charles me disait quelque chose ; je tentai de lire ses lèvres, mais Edith détourna mon attention.
« Pourquoi étais-je moi ? »
Mmm ?
Je m’arrêtai un instant, signifiant par là que j’attendais une explication.
Edith me fixait avec des yeux chargés d’ennui, débordants de langueur, mais où percevait une pointe de curiosité.
« J’aimerais savoir pourquoi tu n’as pas déchiré ce contrat par ta grande initiative, et pourquoi tu m’as spécifiquement choisi. »
M’a choisi. Quelle drôle de formulation.
« Parce que je suis avide. »
À cet instant précis, la musique s’interrompit.
Enfoui sous les applaudissements menés par Charles, sa voix froide parvint jusqu’à mes oreilles uniquement.
« Jusqu’à quel point sais-tu ? »
Le sujet était sous-entendu, mais nul doute sur ce qu’il interrogeait.
Je n’étais pas surprise même après avoir vu le grand-duc Calakis, jugé bien trop jeune pour avoir deux fils adoptifs. Je ne paraissais même pas effrayée.
Il devait trouver ces réactions étranges.
Et je devais le distraire pour l’instant.
Cet homme exigeant était prêt à tourner les talons au moindre soupçon d’ennui.
Il venait vers moi par intérêt ; il était donc évident ce qu’adviendrait si cet intérêt faiblissait.
« Même si je ne sais rien d’autre, je sais que tu crèves d’ennui en ce moment. »
J’évitai vaguement de répondre et lui fis le compliment que je ne lui avais pas adressé plus tôt.
« Tu danses bien. Tu possèdes des compétences convenables. »
« L’expression “convenable” serait insuffisante. »
Tu demandes déjà bien trop.
« Veux-tu que je te caresse la tête ? »
Je vis Charles, qui avait réussi à désamorcer l’atmosphère de la salle, s’approcher avec son partenaire.
Edith affichait un sourire qui n’était pas exactement poli.
« Ce serait agréable, mais… »
Edith embrassa le dos de ma main. C’était un geste de galant, mais l’éclat de ses yeux lorsqu’il leva le regard vers moi en s’inclinant resta inexplicable.
« Le rôle de partenaire est accompli, cela suffit pour aujourd’hui. J’ai hâte de vous revoir. »