« Merci, second jeune maître. Après avoir suivi vos conseils, il n’y avait aucune difficulté. »
Le lendemain, je souris largement à Rigen.
Même quand je faisais de mon mieux, j’avais l’impression que mes lèvres allaient me faire une crampe.
En tout cas, bravo Maybia. Personne ne voit ce que tu fais, mais tu t’économises et tu t’efforces tellement pour assurer une croissance normale d’une jeune fille.
Est-ce que ma personnalité est autorisée à être aussi irréprochable ?
S’il y a un dieu dans ce roman, il sortira probablement la langue en disant que les équilibres sont cassés.
J’espère qu’ils ne vont pas me balancer des épreuves ridicules comme correctif.
Visiblement gêné, le visage de Rigen vira au rouge pendant que je le complimentais sans retenue.
Sera m’envoyait aussi un regard satisfait depuis l’écart : tout allait pour le mieux maintenant.
Mais par précaution, pour éviter toute imprévu, je pris soin de planter un coin.
« Donc, ce que je veux dire… Second jeune maître, si vous ressentiez soudain l’envie de quitter la maison, venez me le dire, d’accord ? »
Rigen cligna des yeux.
« Quitter… quitter la maison ? »
« Oui, décamper. »
Je souris largement.
Si jamais vous aviez cette idée, je vous en empêcherai. Faites-moi simplement confiance !
Après le départ de Maybia, Rigen songea.
`'La Grande-Duchesse veut que je quitte la maison.'`
Il renifla.
Son air morose s’émopa vite. Il se remit en place et enfouit sa main dans sa poche.
Cinq pièces de cuivre en tombèrent.
N’ayant jamais quitté le château du Cyclamen, il ignorait les prix du marché, mais il devinait déjà que survivre seulement une journée avec ça serait difficile.
`'Grande-Duchesse, je vais faire de mon mieux... !'`
Rigen décida de commencer par obtenir une allocation.
Cela faisait cinq jours que je dormais dans la même pièce qu’Edith, même si cela ne correspondait pas vraiment à partager un lit. Edith utilisait à peine son propre matelas ; je commençais à me demander si j’étais encore censée considérer cela comme dormir ensemble.
Quand je lui proposai une chambre séparée s’il était mal à l’aise, son regard brumeux revint.
Je lui demandai ce que signifiait ce regard, et il laissa entendre que c’était à moi de trancher.
Bref, Sera en était venue à venir me chercher cinq minutes avant qu’on ne me chasse de là.
Je faisais chaque jour des efforts pour me rapprocher de Rigen. J’entendais bien poursuivre dans cette voie à l’avenir.
Petit-déjeuner avec Rigen, rencontre « fortuite » dans le couloir vers midi, et mot du soir avant de dormir : telle était ma nouvelle routine quotidienne.
Puis, peu à peu, un sentiment bizarre d’incohérence a commencé à m’habiter.
Cette anomalie, née comme une étincelle isolée, avait grandi hors de contrôle après avoir surpris une conversation entre Rigen et Procyon.
Ce jour-là, tandis que je m’apprêtais à déclencher l’opération « Passage discret dans le couloir, ignorance totale des lieux, rencontre fortuite avec le second jeune maître », j’aperçus Procyon qui causait avec Rigen et me cachai derrière un mur.
« Second jeune maître ? Pourquoi avez-vous l’air si abattu ? »
Abattu ? Pourquoi donc ?
« Messire Procyon… »
Sa voix, qui appelait le chevalier le plus jeune, sonnait lugubre jusque dans mes oreilles.
Je retins mon souffle et écoutai.
« Oui, second jeune maître. J’écoute. Le premier jeune maître vous a-t-il encore harassé ? »
« N-non, ce n’est absolument pas ça ! Mon frère refuse même de me voir. »
Évidemment. Je l’en empêche complètement.
Gilbert, qui avait tenu tête silencieuse pendant quelques jours, retrouvait lentement ses traits originaux et crachait son venin sur Azénâ, chargé de le surveiller. Je comptais bientôt intervenir, car il semblait prêt à porter des coups.
Je distinguai nettement le bruit d’un effort de déglutition.
« Enfin, la Grande-Duchesse… »
Hein ? Pourquoi mon nom ressortait-il soudain ?
« La Grande-Duchesse ? »
Procyon paraissait lui-même pantois.
Tendue à l’extrême, je suivis Rigen qui continuait de parler avec hésitation.
« Oui. On dirait qu’elle tient beaucoup à moi et qu’elle est attentionnée, mais… »
Mais quoi ?
« Mais… »
« Second jeune maître. »
À cet instant précis, le majordome en chef surgit du couloir opposé et interpella Rigen.
Zut.
« L’heure du cours n’est-elle pas presque venue ? Le comte Elliot vous attend. »
« Ah, pardonnez-moi ! J’y vais tout de suite ! »
Sans surprise, la discussion prit fin là-dessus.
Rigen entraîna le majordome loin de là, et je fis ma présentation devant Procyon.
Procyon sursauta lorsque je débouchai du mur.
« Aiïe ! G-Grande-Duchesse ? Je n’avais senti aucune présence… »
Vraiment ? Il n’avait pourtant pas sourcillé quand le majordome était passé.
Je haussai un sourcil et priai la parole.
« Messire, auriez-vous un moment à m’accorder ? »
Peut-être parce que je plaisantais rarement sur ces questions, Procyon saisit sa respiration avec un visage blême.
« J-juste un instant, mon cœur va sortir de ma poitrine. »
Je patientai patiemment trois secondes, puis arrivai droit au but.
« Vous semblez très à l’aise avec le second jeune maître. Comment êtes-vous devenus amis ? »
Procyon respira longuement et lâcha tout de suite ce qu’il pensait après avoir lu mon expression. Puis il répondit.
« Il n’y a pas eu de circonstance particulière… Ah, une fois, il m’a complimenté pour avoir su mater mon partenaire d’entraînement instantanément. À vrai dire, j’ai dû commencer à fréquenter davantage le second jeune maître après ça. »
Hum. Marmottai-je, plongée dans mes réflexions.
« Et si je mate Messire instantanément, recevrai-je aussi des compliments du second jeune maître ? »
« P-pitié… je tiens encore beaucoup à la vie… »
Je fixai Procyon intensément.
Rigen trouvait Procyon infiniment plus supportable que moi. Il se mit à râler dès qu’il apercevait le chevalier.
Qu’est-ce que cherchait à me dire Rigen via Procyon ?
Bon sang, si j’avais écouté cette phrase, j’aurais peut-être compris le malaise inexplicable que je ressentais chaque fois que je croisais Rigen ces derniers temps.
« … Grande-Duchesse, le second jeune maître irait-il pas bien ? »
Je soupirai.
« Je croyais que le second jeune maître appréciait ma compagnie, mais force est de constater le contraire. »
« Je pense exactement pareil… Comment aurais-je pu imaginer ça ! Donnez-moi juste un peu de temps, je sonderai ses pensées ! Malgré mes apparences, je suis le chevalier le plus proche du second jeune maître ! Alors s'il vous plaît, épargnez-moi ! »
Je contemplai à nouveau Procyon, qui défendait vaillamment sa propre compétence.
« Puis-je vous demander un service ? »
« Bien sûr ! Comptez sur le fidèle sujet de la Grande-Duchesse ! »
Procyon salua militairement et fila déjà exécuter sa mission.
Mais il n’abandonnait toujours pas l’idée de devenir mon sujet dévoué…
La neige qui tombait depuis des jours et menaçait de plonger le monde dans le monochrome s’était enfin arrêtée.
Mais la neige s’était durcie en glace, et je n’arrivais même plus à discerner l’extérieur du château du Cyclamen.
« Edith, je comprends pourquoi vous vous êtes retranché ainsi. »
Les flammes de la cheminée étaient le reflet de ma propre survie. Autrement dit, si elles s’éteignaient, j’y passais. Bien sûr, je mourrais aussi si le sortilège de régulation thermique tombait en panne.
« Il fait si froid ici. La ventilation est importante, mais je n’ai même plus envie d’ouvrir les fenêtres. »
Edith, qui tressait mes cheveux, pouffa.
Je frissonnai et remontai la couverture de lap. Une couverture légère mais réchauffante, facile à emporter, formait mon indispensable quotidien.
« Grande-Duchesse, j’ai apporté du thé. »
Sera me regarda avec pitié alors que je continuais de me recroqueviller, et me tendit une tasse fumante.
Elle portait un uniforme de femme de chambre impeccable, strictement identique à celui qu’elle arborait en été à la capitale.
« Sera, vous n’avez pas froid ? »
« Ça piquait un peu le premier jour, mais je me suis adaptée. »
« Vous êtes déjà acclimatée ? »
Le majordome en chef et la femme de chambre en chef avaient assuré qu’il fallait compter au moins deux semaines pour qu’une personne de la capitale s’habitue au nord.
De mon côté, je prenais mon temps, persuadée que me brusquer ne servirait qu’à tomber malade.
Sera répondit d’une voix claire et joyeuse.
« Pourquoi ne feriez-vous pas un peu d’exercice, Grande-Duchesse ? Vous n’avez même pas visité l’intérieur du château. Je suis accompagnée la femme de chambre en chef et j’ai tout inspecté, du grenier jusqu’à la cave souterraine. »
Quel empressement exemplaire. Je savais que Sera, libre de ses mouvements, se sentait payée pour son loisir ; dès qu’elle en avait l’occasion, elle s’imaginait un boulot. Mais quand avait-elle eu le temps de courir partout ?
« Je verrai ça quand j’aurai retiré tous les bibelots en forme de chats. »
Je prétextai un alibi et soulevai ma tasse pour y souffler dessus. Sera échangea un regard furtif avec Edith.
Sera devait penser que l’influence d’Edith m’avait rendue paresseuse.
Mais Sera, regarde par la fenêtre. Tu ne vois que de la glace.
Hors de la couverture, c’est l’enfer…
« Grande-Duchesse, messire Procyon est venu vous trouver. »
Ah.
Au message du majordome, je redressai le dos.
« Qu’il entre. »
À peine eus-je donné mon accord que Procyon fit son entrée, hagard depuis quelques heures à peine, titubant presque.
Il s’inclina profondément dès qu’il vit Edith, assise à mes côtés et absorbée à caresser mes cheveux.
« Je salue mon seigneur — »
« Vas-y directement. »
Edith détourna même le regard et coupa court à sa longue périphrase.
Sa voix était glaciale ; sans y réfléchir, je sursautai. Procyon, lui, accepta l’ordre comme s’il s’y habituait.
« Très bien. Je présente donc mes respects à la Grande-Duchesse… »
« Directement. »
Je reproduisis Edith, et Procyon fit la moue.
« Mes salutations ne sont pas si mauvaises que ça… »
Que signifiait cette différence de réaction ?
Visiblement vexé, Procyon alla s’asseoir sur le canapé en face. Ses épaules affaissées lui donnaient l’apparence d’un retriever aux oreilles baissées.