Nous nous téléportâmes dans une ruelle ; les bâtiments alentour, loin du centre de la capitale, étaient pour la plupart miteux.
« Ouah, vous savez aussi employer la magie de Téléportation ? »
Honnêtement, j'étais assez surprise. Je savais Edith aussi capable qu'il était beau, mais il n'apparaissait jamais dans le roman.
« Je l'ai apprise parce que je détestais marcher. »
« Alors, pouvez-vous vous rendre dans le Nord en un instant grâce à la magie ? »
« C'était une faveur exceptionnelle pour toi, puisque c'est ta première fois, mais les longues distances coûtent un supplément, ma dame. »
Cela semblait possible. J'allais le traiter de radin quand j'entendis un cri.
« Bande de bons à rien, de parasites ! »
C'était la voix de Callen.
Je me demandai ce qui pouvait le mettre dans une telle colère ; il hurlait sur les soldats agenouillés devant le portail principal.
Qui se ressemble s'assemble. Gilbert et lui étaient des âmes sœurs.
« Il n'y a pas d'argent pour vous. Vous auriez dû être comme des chiens, ne vous agenouiller que devant votre maître et lui jurer votre loyauté. »
Cachée, je regardai Callen jouer les grands seigneurs, puis je murmurai à Edith.
« Je crois que je suis une patronne très douce, très bienveillante et très bonne, qui mène ses subordonnés sur le droit chemin. Ne trouvez-vous pas, vous aussi, messire Vega, messire Procyon ? »
Le silence qui suivit fut un peu long.
« ...... Eh bien, je ne sais pas. »
C'était le ton de quelqu'un qui doit répondre mais qui ne veut pas me contrarier par sa franchise, et qui se contente donc de noyer vaguement le poisson.
« Ah, le vertige s'est un peu calmé. Reposez-moi. »
Edith me reposa.
Je posai légèrement le pied au sol, et il me sembla marcher sur des feuilles mortes. Elles firent un bruit de froissement.
Je n'y prêtai pas grande attention et continuai à faire craquer les feuilles en sortant de la ruelle.
Callen se retourna.
« Qui est là ! »
« La femme de chambre que tu as enlevée. »
Je répondis avec un sourire éclatant, mais Callen fronça les sourcils comme s'il était écœuré.
« ...... Mademoiselle Maybia ? »
C'est plutôt moi qui devrais être écœurée, là, non ?
« Je suis une femme de chambre. Tes subordonnés, eux, ont l'air de me voir correctement. »
De près, leurs visages m'étaient tous familiers. C'étaient eux qui avaient poussé Sera dans la décharge.
Callen laissa paraître son agacement sans se cacher.
« Quelle machination prépares-tu encore... »
Tu n'as pas envie de discuter longtemps non plus, hein ? Ouais, moi non plus.
Edith regardait, alors je me dégourdis légèrement les mains et j'allai droit au but.
« Je vais te battre à te mettre aux portes de la mort, à partir de maintenant. Mais... j'avais d'abord prévu de faire courir des rumeurs par des tiers, tu sais ? Que le fidèle subordonné de Gilbert, Callen Turner, s'était fait rouer de coups pour avoir enlevé une femme de chambre de la maison Morgana et tenté de la tuer. Seulement il y a trop de témoins ici, alors ce n'est plus la peine, si ? »
« Je ne sais pas de quoi tu parles. Ne me calomnie pas. Va porter tes sottises ailleurs... »
La conversation s'arrêta là. Je fis tourner mon poignet, puis je le frappai.
Les représailles physiques s'achevèrent promptement. Callen s'évanouit bien trop vite, ce qui fut plutôt décevant.
Contrairement à Callen, battu à en mourir, je me retournai vers les soldats le visage frais, sans une goutte de sueur. Ils avaient tous l'air terrifiés.
J'ouvris la bouche avec un sourire éclatant, comme si je venais de faire un peu d'exercice.
« Savez-vous qui je suis ? »
« Une femme de chambre. »
« Une femme de chambre, de la tête aux pieds. »
« Sera. »
Je haussai un sourcil.
« Oubliez ce nom. »
« Je ne me souviens de rien ! »
« Bien. Alors... »
Pendant que je remettais de l'ordre dans la situation, Edith surgit et m'entraîna à l'écart.
« Tu régleras ça plus tard, vérifions d'abord ton état. »
Edith me ramena dans la ruelle où nous nous étions téléportés.
Même à l'ombre, il m'examina méticuleusement de ses yeux d'un bleu pâle qui semblaient tout transpercer. Il me fit ouvrir la bouche et me releva les paupières, ce qui me décontenança.
« Vous jouez au médecin, maintenant ? Ce n'est pas parce que nous sommes mariés que je vous ai donné la permission de regarder sous mes paupières. »
Edith rit doucement, puis il redevint soudain grave et me réprimanda.
« Chut. »
« Quoi. Vous avez ri. »
Ne me faites pas porter le chapeau, d'accord ?
Je plissai les yeux, et Edith, qui avait achevé son diagnostic, releva les coins de sa bouche.
« Regardons l'incendie depuis l'autre rive. »
Même avec mes capacités physiques renforcées, je ne compris ce qu'Edith voulait dire que bien plus tard.
Gilbert, qui avait entre-temps réussi à s'échapper de la résidence du Grand-Duc, fit son apparition.
'Je suis contente que ma prédiction se soit vérifiée, mais n'a-t-il vraiment que Callen pour ami ? Est-ce le seul endroit où il puisse aller ?'
« Pourquoi n'as-tu pas suivi mes ordres ? »
Gilbert ne s'inquiéta pas du Callen sanglant ; il s'occupa plutôt de l'interroger. Callen ne pouvait même pas se relever et grinçait des dents.
« Ne me donne pas d'ordres ! »
C'était une division interne sortie tout droit d'un manuel.
« Je t'ai poussé autant que j'ai pu. Et toi, qu'as-tu fait ? Tu courais après Maybia Morgana sans te soucier de ta carrière ! Tu n'avais qu'à la tuer, cette garce ! »
'Oh, cette garce, c'est de moi qu'il parle ?'
Je penchai la tête, et une voix très basse et très profonde se déposa dans mon oreille.
« Ma dame. »
« Oui, mon époux. »
Je répondis docilement, et Edith m'adressa un sourire tendre.
« Je te raccompagne à la résidence, alors va dormir d'abord. »
J'acquiesçai sans discuter.
Comment refuser, quand mon cher époux s'apprêtait à se salir les mains cette nuit ?
Peut-être parce que j'avais bien dormi, je me réveillai tôt le matin.
Sera me raconta qu'il s'était passé quelque chose d'amusant pendant que je goûtais au pays des rêves.
Gilbert, échappé en triomphe, était allé voir Callen. Et ils s'étaient disputés.
Cela, je le savais déjà, puisque je l'avais vu de mes propres yeux.
Après quoi, Gilbert s'était transformé en agneau docile, était rentré à la résidence du Grand-Duc et s'était enfermé de nouveau dans la chambre où il avait été retenu. Mieux : il n'avait pris aucune revanche sur les subordonnés d'Edith qui le surveillaient.
La violence de mon époux était magnifique.
J'aurais voulu asticoter Gilbert avec la salade de gingembre, mais j'avais un emploi du temps serré aujourd'hui. À la place, j'ordonnai à Sera de porter le repas, et j'envoyai aussi Vega et Procyon au pas de course.
Sera semblait ne pas croire qu'il lui fallait donner ce précieux gingembre à un type pareil, mais elle hocha la tête. Elle paraissait même un peu excitée à l'idée d'aller titiller Gilbert.
Pendant ce temps, je reçus Vanessa, qui avait apporté une pile de robes et de costumes.
Comme Edith l'avait demandé à l'avance, nous devions rencontrer mes parents en tenues assorties.
« Je... je... »
Cependant, bien qu'elle eût réussi à trouver le chemin de la résidence du Grand-Duc, elle ne semblait pas avoir le courage de rencontrer Edith.
Vanessa me faisait face avec la détermination de quelqu'un qui sauterait par la fenêtre si on lui demandait de présenter les vêtements directement à Edith.
« Vérifiez seulement ma robe. »
Après tout, Edith pouvait tout racheter par la supériorité de sa beauté et de sa carrure. Ce n'était pas un jugement biaisé : c'était un fait objectif.
Le problème, c'était que personne n'osait regarder Edith, si bien que personne ne s'apercevait qu'il était beau.
Je semblais être la seule à savoir que son sourire aux yeux baissés était plutôt mignon.
Alors seulement Vanessa poussa un soupir de soulagement.
« Merci. Merci infiniment. »
Même si elle avait refusé de rencontrer Edith, les vêtements que Vanessa avait apportés étaient excellents.
Je choisis une robe d'un vert clair et rafraîchissant, couleur pomme verte. Naturellement, la tenue que porterait Edith avait aussi une couleur d'été comme couleur d'accent.
Vanessa piqua quelques épingles sur la robe qui épousait parfaitement mon corps, puis repartit en me couvrant de compliments. C'était une lutte désespérée pour éviter de rencontrer Edith.
J'avais encore un peu de temps avant le rendez-vous avec mes parents, alors j'attendis qu'Edith sorte dans sa tenue.
Ses jambes sont vraiment longues. C'était un plaisir de le regarder, comme une sculpture dont moi seule pouvais reconnaître la vraie valeur.
« Edith. »
À mon appel, Edith, qui nouait sa cravate, parut surpris.
« Tu as omis le titre. »
« Je vais vous appeler par votre prénom, désormais. Ce que vous avez fait pour moi hier m'a beaucoup impressionnée. Honnêtement, j'ai été touchée. »
Callen, déjà aux portes de la mort, était sans doute passé pour de bon dans l'au-delà.
Edith plissa les yeux et sourit languissamment.
« Je n'ai aucun regret si j'ai touché mon épouse. Alors, quelle est la récompense ? »
Hein ?
« Vous dites n'avoir aucun regret, mais vous voulez une récompense ? »
« Oui. »
« Que voulez-vous ? »
« Les cheveux. »
« Hein ? »
« Je vais te les coiffer. »
Edith leva les deux mains. Il montrait tant d'enthousiasme que je me sentis un peu gênée, sans savoir pourquoi.
« Ne les traitez pas comme si vous manipuliez de la viande crue. »
Alors il employa un autre mot que « coiffer ».
« Je vais te toiletter. »
Il n'allait pas m'arracher les cheveux, si ? C'est mon époux.
Je me calmai et lui confiai ma chevelure. Edith me peigna avec plus de familiarité qu'auparavant.
Soudain, le livre qu'il lisait me revint à l'esprit, et j'éclatai de rire.
« Est-ce que Cent choses à commencer dès aujourd'hui pour un mariage heureux vous dit aussi de jouer les coiffeurs ? »
« C'est un simple passe-temps. »
Sa prononciation était étouffée parce qu'il tenait un fin cordon dans sa bouche. Il était absorbé à chercher comment me coiffer, que je rie ou non de sa prononciation. Je ne pouvais même plus le traiter de paresseux, fût-ce pour plaisanter.
Edith dit, tout en tressant mes cheveux sans les serrer et en les attachant :
« Ma chère épouse voudrait-elle le lire aussi ? Ce livre est étonnamment intéressant. »
« Vous devez être heureux, avec tant de choses intéressantes. »
Edith sourit des yeux.
« Mes efforts pour mon épouse ne t'impressionnent-ils pas ? »
« Malheureusement, j'ai épuisé tous mes compliments pour aujourd'hui. Retentez votre chance la prochaine fois. »
En me regardant dans le miroir, je vis mes cheveux roses tressés de façon plutôt réussie.
Hein ? Qu'est-ce que c'est ?
« Cette tresse ressemble à celle que Sera me faisait ? »
Edith feignit l'ignorance.
« Je crois que j'ai quelque chose dans l'oreille ; je n'entends pas ce que tu dis. »
Sera enseignerait-elle en secret quelque chose à Edith derrière mon dos ? Il faudra que je découvre cela plus tard.