Edith se contenta de rire et me donna un autre bonbon. Je le pris sans réfléchir, l'effleurai du bout de la langue et fronçai aussitôt les sourcils.
« Beurk. »
« À force d'en manger, ils prennent vraiment un sale goût. Je peux le recracher ? »
« La tomate est bonne pour la santé. »
« Des bonbons au goût de tomate enrobés de sucre, non. »
Malgré mon refus catégorique, les longs doigts d'Edith replongèrent dans le bocal.
« Tu n'en avais jamais mangé, n'est-ce pas ? »
Je pris les devants : j'attrapai un bonbon et le fourrai directement dans la bouche d'Edith. Il l'avala docilement. Il remua tranquillement la mâchoire, mastiqua deux ou trois fois, puis jeta sans la moindre hésitation le bocal plein de bonbons par la fenêtre.
Par malheur, quelqu'un en bas semblait avoir eu la malchance de le recevoir.
« Argh ! »
« Capitaine ! »
C'étaient les voix de Vega et de Procyon.
Hmm. Mieux valait sans doute faire comme si je n'avais rien entendu.
C'était visiblement une vengeance pour les messes basses qu'ils avaient tenues devant la porte, tout à l'heure.
Quoi qu'il en soit, les papilles d'Edith fonctionnaient normalement.
« Ils sont infects, n'est-ce pas ? Donnez-moi autre chose. »
Edith sortit une autre douceur. Cette fois, ce fut quelque chose d'à peu près convenable : une orangette, de l'écorce d'orange confite au miel et enrobée de chocolat.
J'en portai prudemment l'extrémité à ma bouche et je fus soulagée. Celle-là avait un goût normal.
Comme c'était délicieux et que je voulais me rincer le palais, je la dévorai en un instant, et Edith eut un sourire satisfait.
« Je suis content que tu manges de bon appétit. »
« Edith, aimez-vous les desserts ? Les sucreries n'arrêtent pas de sortir. »
« Je ne les déteste pas. »
C'était la même réponse que le jour où je lui avais demandé s'il aimait le café. Hmm.
« Nous sommes mariés, maintenant : si nous devenions un peu plus honnêtes l'un envers l'autre ? »
« Mon épouse demande beaucoup. »
Je souris à ce grognement inoffensif.
« Posons-nous des questions, chacun notre tour. Sans mentir. »
Edith tapota le bureau du bout des doigts.
« Puis-je poser la première ? »
« Pourquoi pas ? »
À peine eus-je accepté de bon cœur qu'il entra dans le vif du sujet.
« Mon fils a beau avoir un caractère détestable, il possède des talents qui le rendent difficile à manier pour le commun des mortels. Par quel moyen lui as-tu pris son épée ? »
« J'ai bu le sang d'une Bête Magique. »
« Il a suffi d'en boire le sang ? »
Edith parut sceptique. Il arrivait que des gens mangent de la chair de Bête Magique comme d'un mets rare. Mais tous n'en tiraient pas le même effet que moi.
« C'était un sang reçu en contractant directement avec la Bête Magique. En bonne et due forme. »
À ces mots, Edith montra enfin un visage intéressé.
« J'ignorais que mon épouse était proche des Bêtes Magiques. »
En réalité, il n'y avait pas de quoi en faire une histoire. J'avais remarqué un peu avant les autres que la Bête Magique imitait maladroitement un humain, et je lui avais dit de fuir, car elle finirait chassée si elle restait là.
Elle m'avait alors répondu qu'elle avait absolument besoin d'obtenir quelque chose. Je ne me doutais pas qu'il s'agirait d'un titre de propriété.
C'était une Bête Magique très vieille. Elle parlait la langue des hommes et se montrait très posée.
On m'avait dit qu'il n'existait qu'une poignée de Bêtes Magiques capables de se déguiser en humains et de communiquer ; je crois bien que je l'avais abordée à moitié par curiosité.
Quoi qu'il en soit, je savais que Gilbert, qui ne connaissait que la force brute, monterait à la capitale en triomphe. Il me fallait un moyen de riposter, et elle voulait un endroit où mourir.
« Petite, il me faut une terre. Mais pas une terre ordinaire. Une terre ordinaire ne supporterait pas le poison que répandra mon corps en pourrissant : elle en serait contaminée. »
À ce moment-là, la Bête Magique rajustait machinalement sa cape, de mains étrangement colorées et bien trop ridées pour des mains humaines.
« Je mourrai bientôt. C'est pourquoi je veux un tombeau que personne ne viendra creuser. »
Elle, qui n'était ni humaine ni d'aucun sexe, cherchait au fond un noble fortuné.
Un noble capable d'investir sans y penser une grosse somme dans une lande désolée où personne ne mettrait jamais les pieds, puis de l'oublier.
Si on le lui demandait, elle était prête à en payer n'importe quel prix.
À bien des égards, nos intérêts s'accordaient : le contrat s'était conclu sans le moindre heurt.
Il m'arrivait pourtant encore d'en être stupéfaite. S'introduire dans le monde des hommes pour s'acheter son propre tombeau. Quelle audace. Savait-elle seulement ce qui l'attendait si on la démasquait ?
Je fermai les yeux, puis les rouvris, les cils battants.
« J'ai simplement eu de la chance. Cela ne se reproduira pas. À mon tour, alors ? »
Il y avait tant de choses que je voulais savoir sur Edith. Son âge exact, la raison pour laquelle il ne mourait ni ne vieillissait, le motif de l'adoption de Gilbert et de Rigen. Je n'arrivais même pas à les compter.
Mais tout cela, je pouvais l'apprendre peu à peu. D'abord, le plus important.
« Quel est votre type de femme idéale, mon époux ? »
Edith s'étrangla.
« ... J'ai dû mal entendre. Qu'as-tu dit ? »
Son ton sonnait étrangement faux.
« C'est difficile à dire ? Alors donnez-moi vos mensurations. »
Edith se fit sérieux.
« Ce sont vraiment ces choses-là qui t'intriguent ? »
« Ces choses-là ? »
'Je suis un peu vexée, là.'
Edith me vit plisser le nez et récita docilement les chiffres qui renfermaient les secrets de son anatomie, mais il gardait un air réticent.
« J'ai l'impression d'être un gredin, d'avoir arraché à mon épouse son secret le plus précieux dès que l'occasion s'est présentée. »
« Oh là, n'êtes-vous pas un peu dur avec vous-même ? »
C'était une question à laquelle je m'attendais, de toute façon. Je me demandais même s'il y avait autre chose que cela qui l'intriguait chez moi.
J'avais beau dire que ce n'était rien, Edith n'arrivait pas à se défaire de sa culpabilité.
« Je veux aider mon épouse, en manière de réparation. Quand un humain ordinaire se sert du sang d'une Bête Magique pour augmenter ses capacités physiques, les effets secondaires sont considérables. Et il semble que mon épouse compte continuer de s'en servir. »
C'était vrai, en effet.
Gilbert tirait une immense fierté de sa force. Tôt ou tard, je comptais l'écraser sur le terrain où il se croyait le plus sûr de lui. De façon qu'il ne puisse plus jamais se relever.
Edith resta songeur, le regard fixé sur moi.
Puis, lentement, sa main s'avança.
Ses longs doigts touchèrent mes cheveux, à l'endroit emmêlé de tout à l'heure.
« Peux-tu me décrire les caractéristiques de la Bête Magique avec laquelle tu as contracté ? »
« C'était une Bête Magique très vieille. Elle cherchait un endroit où mourir... Et elle parlait la langue des hommes. »
Je répondis doucement, en le laissant faire.
« J'ai reçu son sang en échange d'un tombeau. »
« Comment en es-tu venue à contracter avec une Bête Magique ? »
La mèche emmêlée se dénoua sans effort sous ses doigts.
« Cela fait-il aussi partie du jeu de la vérité ? »
Edith battit en retraite avec élégance.
« Réponds quand tu en auras envie. Je ne peux pas commettre deux fois la même faute cinq minutes après m'en être repenti. »
Il se leva bientôt. Ouah, qu'il avait les jambes longues. Une silhouette fascinante, de celles qu'on obtient difficilement, de naissance comme à force d'efforts.
Hm. J'y pensais déjà hier : j'avais envie de lui faire porter des vêtements de couleur claire, au lieu de ce noir.
Des tenues assorties ne seraient pas de trop. Sans avoir à l'expliquer en deux mots, nous aurions l'air de plutôt bien nous entendre.
Mes parents, que j'avais crus sereins puisqu'ils m'avaient laissé toutes les décisions, paraissaient plus inquiets que je ne le pensais, et cela me tracassait.
Je me demandais pourquoi il s'était levé quand Edith revint avec un peigne. Il eut le front de demander la permission alors qu'il avait déjà décidé de s'asseoir derrière moi.
« Puis-je ? »
Je lui offris docilement mes cheveux et laissai retomber les épaules. Mes paupières étaient sur le point de se fermer.
L'horloge marquait déjà une heure du matin. En regardant le paysage derrière la vitre, teinté d'une obscurité pâle, je sentis le sommeil me gagner.
Je sentis des mains prendre avec soin mes cheveux qui me couvraient la taille. Il peignait les mèches roses avec une application considérable.
« Edith, avez-vous toujours été aussi appliqué ? »
Vraiment, comment pouvait-il être à ce point différent de l'image qu'en donnait le roman ?
Edith, comprenant le sens de la question, eut un rire léger.
« Je ne sais pas quelles rumeurs mon épouse a entendues, mais il me faut apporter quelques précisions. »
« ... »
« Ce n'est pas que j'étais paresseux et cloîtré dans ma chambre. C'est qu'il n'y avait rien qui me donnât particulièrement envie de me passionner. »
« ... »
« Je veux être bon envers les miens. »
J'écoutai attentivement cette voix pareille à un clair de lune blanc.
C'était une chose un peu étrange à dire.
Autant que je sache, dans le roman, Edith n'avait jamais cherché à être bon à ce point envers qui que ce soit.
Le seul personnage qu'il traitât comme une personne était Rigen... Cela voulait-il donc dire que même Rigen ne faisait pas partie des siens ?
Je finis par céder à ma curiosité et j'ouvris la bouche.
« On dirait qu'il n'y a personne, dans le Nord, à qui Edith tienne ? »
Je posai la question en y incluant Rigen, et Edith y répondit en y incluant Rigen.
« Disons-le comme ça. »
Je fus contente de lui tourner le dos. Il ne pourrait pas voir mon air décontenancé.
Edith peignait mes cheveux avec concentration, comme s'il touchait pour la première fois une chevelure aussi fluide. Il assouplit d'abord doucement les pointes, celles qui s'emmêlent le plus facilement, puis remonta et redescendit d'un seul geste, mèche après mèche.
Frou, frou.
Cela ne faisait pas mal, une somnolence agréable se répandait, et mes yeux se fermaient sans arrêt.
'Je me détends. Je voudrais tenir encore un peu...'
C'est notre nuit de noces.
Même si Edith ne semble avoir aucune intention de la consommer.
Comme je forçais sur mes yeux pour les garder ouverts, Edith eut un bref rire, comme s'il venait de penser à une histoire amusante.
« Au fait, Eve, tu ne sais vraiment pas siffler ? »
« ... Pardon ? »
« C'est ce qu'a dit la servante quand elle s'est fait prendre, tout à l'heure. »
'Je vais exercer mon droit de garder le silence.'
Je devrais déjà m'estimer heureuse qu'elle n'ait pas raconté que je ne savais même pas rouler la langue...
Par malheur, ma langue n'obéissait pas à mon cerveau, sauf pour parler et pour goûter.
« Tu as l'air d'être difficile, aussi, sur la nourriture. »
'Pourquoi vous mettez-vous d'un coup à me faire honte ! Je m'oppose à ce sujet de conversation.'
Je changeai de sujet en prenant un air boudeur.
« Edith, si vous êtes libre, pourriez-vous me rendre un service ? »