Dans les jours passés à se terrer dans le labyrinthe, une question me taraudait.
Tant que je reste cloîtré dans le labyrinthe, je croise çà et là d'autres explorateurs. Cela va de soi, après tout. Le labyrinthe regorge de monstres, mais aussi d'explorateurs.
Le problème, c'est l'heure.
Je ne suis dans le labyrinthe qu'après le coucher du soleil, pendant la nuit. Avant l'aube, j'en sors pour regagner l'auberge.
Dans ce cas, quand est-ce que ces gens dorment ?
Évitent-ils de se disputer les monstres avec d'autres aventuriers en explorant délibérément la nuit ? … Cette possibilité n'est pas exclue.
Mais le labyrinthe est vaste, et je n'ai pas l'impression qu'il y ait assez d'explorateurs pour qu'ils se marchent sur les pieds. D'où mon doute.
Même maintenant, un groupe plutôt bien équipé passe près de moi, caché dans l'obscurité.
(Eux aussi, ils commencent l'exploration à une heure pareille ? Il est actuellement 20 heures. Serait-ce des noctambules ?)
Je garde mes distances et décide de les suivre.
Il me manquait des informations sur la façon dont les autres explorateurs passent leur temps dans ce labyrinthe.
J'ai une connaissance suffisante de la carte du deuxième stratum, la Prison Souterraine des Bêtes Affamées. Même à bonne distance, je ne risque pas de les perdre.
Au pire, s'ils me remarquent, je n'aurai qu'à fuir.
Jusqu'ici, j'ai croisé plusieurs groupes d'explorateurs, mais celui que je piste maintenant est composé de six personnes et laisse une impression solide.
(Trois guerriers, un éclaireur, un spirituel, et le dernier… un porteur ?)
D'abord l'éclaireur. Dans ce labyrinthe, presque tous les groupes en ont un, et sans doute en raison d'un avantage racial, c'est invariablement un homme-bête de type chat.
(Tiens, Grapefruit ?)
Une robe tigrée bleuâtre, une fine épée qui semble sur le point de se briser à la ceinture, et pour seule armure une cuirasse en cuir.
Il a l'air de continuer sans encombre son métier d'explorateur… plus précisément d'éclaireur, depuis la dernière fois. Je suis soulagé.
Cette fois, il semble employé par un groupe relativement fort.
Ce qui veut dire, inversement, que même des groupes qui ont l'air vétérans engagent un éclaireur. Preuve que ce rôle est crucial.
Pourquoi l'éclaireur est-il si important ?
Moi qui n'ai jamais livré un seul combat, je le comprends.
Le b.a.-ba de l'exploration de labyrinthe, c'est d'affronter un ennemi favorable dans une situation favorable.
Si l'on tombe sur un monstre puissant ou sur une horde ingérable, la seule option est de fuir au plus vite. C'est l'éclaireur qui prend cette décision.
Un humain pourrait faire office d'éclaireur, mais un homme-bête chat est sans doute capable de se fondre dans l'obscurité pour observer les alentours, un peu comme je le fais.
Les guerriers tiennent une torche d'une main, et sont armés d'épées longues, de boucliers et de cottes de mailles. Une allure martiale respectable.
Le niveau d'un explorateur se juge à son équipement. Au premier étage, les débutants ne peuvent même pas s'offrir une armure de cuir ; la plupart se battent contre des squelettes avec des plaques de bois ficelées par du fil de fer et des gourdins artisanaux.
« Par là, il y a un ogre. Un seul. Type armé d'une hache, nyan. »
Grapefruit revient après avoir repéré un monstre convenable.
« Un ogre, hein. Un seul, c'est jouable ? C'est parfait pour s'échauffer, nyan. »
« Et pour la magie ? »
« Si ça tourne mal, chacun peut en lâcher un coup, nyan. »
« Compris. »
Après cette brève concertation, ils avancent et le combat s'engage.
L'ogre est un grand gaillard qui rôde au deuxième stratum, seul ou par paires, parfois armé, parfois à mains nues.
Honnêtement, je pense que la difficulté change du tout au tout selon qu'il a une arme ou non, et c'est sans doute pour cela que l'éclaireur le repère à l'avance pour en tenir compte.
Celui-ci est armé. Il brandit une hache féroce d'une main.
Un coup direct de cette chose couperait net un être humain.
Avant que l'ennemi ne s'en aperçoive, les trois guerriers bondissent simultanément.
La femme qui semble être le spirituel et le garçon porteur restent en arrière.
Le garçon brandit bien une dague, mais face à cet ogre, il n'a pas l'air de pouvoir faire grand-chose.
Grapefruit, lui, a pour mission de surveiller les alentours.
Les trois guerriers font preuve d'une coordination honorable.
Ils évitent habilement la hache que l'ogre fait tournoyer, et accumulent les dégâts par des attaques frappé-fui.
Mais l'un des guerriers reçoit la hache au bras et doit se retirer.
La blessure a l'air superficielle, mais dans cet état, il ne pourra plus maniérer correctement son épée longue.
« Merde, j'utilise la magie ! »
« Vas-y ! »
« Mange ça ! Gravel Mist ! »
Le guerrier restant concentre son pouvoir spirituel et fait apparaître du sable, ou plutôt des graviers, autour de l'ogre pour les faire léviter.
Les fines particules lui sont כנראה entrées dans les yeux ; l'ogre se tient le visage en hurlant de douleur.
C'est terriblement discret, mais les yeux sont une faiblesse claire. Une magie efficace.
(De la magie de l'esprit de la Terre, hein. C'est la première fois que je vois quelqu'un d'autre utiliser de la magie.)
C'est probablement l'équivalent ténébreux du Dark Mist, mais diablement pratique en combat réel. Par comparaison, le Dark Mist fait figure de sort bien terne.
Quoi qu'il en soit, la magie a créé une ouverture décisive.
Les deux guerriers restants portent alors des estocades de part et d'autre, et le combat s'achève.
(Je vois… la magie spirituelle, c'est fort…)
C'est ironique de la part de quelqu'un qui ne sait rien faire sans la magie des ténèbres, mais je n'aurais pas cru qu'un sort probablement appris en tout premier puisse créer une telle opportunité.
Ce guerrier a dû utiliser *Terre Manifestée*.
Enfin, moi non plus je ne me sers presque que de *Ténèbres Manifestées*, le Dark Fog, donc les sorts initiaux sont peut-être aussi des techniques ultimes…
« Oh, réussi. Une pierre spirituelle de Terre. »
« De cette taille, ça vaut un pièce d'argent. »
Les guerriers ramassent la pierre spirituelle, butin du combat.
Les monstres, à la mort, perdent leur corps physique et ne laissent que la pierre spirituelle.
Pas besoin de l'extraire de la chair, c'est commode.
« Et toi, ça va ? »
« Oui, ce n'est rien. Healing Water ! »
La spirituelle lance un sort de soin sur le guerrier blessé.
De la magie de l'esprit de l'Eau, cette fois.
L'Eau dispose de sorts de soin. C'est pour ça que cette femme n'a pas participé au combat : elle était en charge des soins.
Pas instantanément, mais la large entaille se referme peu à peu.
Ça ressemble à l'effet de la potion à 5 cristaux que j'avais donnée à Grapefruit.
« Tiens. Ne la laisse pas tomber. »
« H-hai ! »
Le guerrier A tend la pierre spirituelle au garçon porteur.
Je vois. Sur les six, seulement trois combattent vraiment ; les autres assurent le soutien.
C'est fort instructif.
Par la suite, le groupe progresse en évitant les monstres, n'engageant le combat que contre des proies faciles, et s'enfonce toujours plus profond.
« Bon, on campe ici. Dès demain matin, on attaque l'exploration du troisième stratum. C'est entendu ? »
« Ouais ! Les tours de garde, on fait dans l'ordre ? »
« Ah ! Moi, je… je ne sais rien faire, alors je ferai le guet… toute la nuit… »
Juste à côté de l'escalier menant au troisième stratum, ils prévoient de camper.
Je comprends. Ils n'explorent pas la nuit ; ils profitent de la nuit pour atteindre ce point et commencer l'exploration du troisième stratum au petit matin, en pleine forme. Tel était leur plan.
« T'es bête ou quoi ? On peut pas confier le guet à un demi-homme. Dors tranquille pour pouvoir suivre demain. »
Le garçon porteur est bel et bien un demi-homme.
Peut-être que ce groupe vétéran lui fait porter les bagages pour lui faire gagner de l'expérience. Ce genre de chose arrive.
Même ainsi, si le groupe meurt, le garçon meurt aussi. Pour lui, c'est un travail à haut risque et haut rendement… on peut le voir comme ça.
… Non, l'exploration de labyrinthe est en elle-même un travail à haut risque et haut rendement.
Même après le début de leur campement, je continue de les observer depuis l'obscurité.
Le crépitement du bois qui brûle.
Parfois, des monstres apparaissent au loin, mais je les détourne discrètement avec Shadow Runner dans une autre direction.
Apparemment, les abords de l'escalier ont la particularité de peu attirer les monstres ; en cinq heures, seulement trois monstres se sont approchés. C'est sans doute pour cette raison qu'ils campent devant l'escalier.
C'est un bon groupe.
Grapefruit, qu'il soit embauché temporairement ou intégré comme membre fixe, vu le genre de trio suicidaire qu'il a croisé avant, ce groupe-ci a tout du gros lot.
Dans la mesure du possible, j'aimerais qu'ils rentrent tous vivants.
Peu avant l'aube.
Le groupe d'explorateurs se lève et descend au troisième stratum.
(Hé, attendez ! Ils laissent leurs ordures ? !)
Le groupe a abandonné sur place des restes de nourriture, des cendres de bois, des outils d'entretien d'équipement, et j'en passe.
(Haah. C'est pour ça qu'il y a tant de déchets. Allez, je nettoie.)
Je ramasse leurs détritus et me hâte de sortir du labyrinthe.
Il faut en partir avant le lever du soleil, sinon il devient difficile de sortir sous le couvert de l'obscurité.