L'assaut surprise mené depuis la rive du lac par l'ordre des chevaliers de Rihazen s'effondra avec la route de glace au moment même où il posait la pointe de l'épée sur la gorge du royaume de Mayard. Plus de la moitié des trois mille hommes d'élite enfermés dans la cage qu'est la péninsule de Selta ne foulèrent jamais plus le sol de leur patrie. La mort au combat de Gran, commandant de l'ordre et chef de toute l'invasion, allait dérégler les rouages de l'armée du royaume de Kleist.
Une demi-journée après la bataille d'encerclement sur la rive du cap Raga, les chevaliers de Rihazen survivants s'employaient de leur mieux à démêler une situation confuse. Ayant perdu coup sur coup deux chevaliers suprêmes, Gran et Sairans, le commandement général du corps expéditionnaire de Mayard était retombé jusqu'au troisième dans l'ordre de succession, le chevalier suprême Larsh.
« Renato et Efsei tombés tous les deux, Hasse tombé de la route de glace, sort inconnu… Et Magnus ? »
« Ses brûlures se sont aggravées ; il est mort il y a peu. »
« Quels chevaliers supérieurs valides reste-t-il à la pointe orientale de la péninsule ? »
« Seulement messire Olof, déployé au cap Raga, et dame Johanna, repliée de la rive du lac. »
Devant la pénurie de commandants, tête des corps de troupe, le chevalier grogna. Olof a déjà fort à faire avec la voie d'assaut. Johanna, excellente au combat individuel, manœuvrera correctement les hommes qu'elle a sous les yeux, mais on n'en tirera pas davantage. Et Larsh lui-même, qui hérite de toute l'armée, n'est pas à sa place dans cette position. Le rôle confié au chevalier suprême chargé d'un corps du siège de la forteresse de Sarajevo consistait à couper les lignes de communication de l'ennemi et à empêcher tout secours venu de l'extérieur.
Pour le seul siège d'une forteresse, Larsh s'estime capable de mener la chose à bien. Mais dès qu'il s'agit de commander tout un corps expéditionnaire, la charge devient soudain écrasante. Et ce n'est pas seulement une question de qualités personnelles. S'il avait sous la main des unités et des officiers, les choses avanceraient encore. Mais les troupes qu'il devrait commander sont dispersées un peu partout, et il lui faut hériter du commandement à distance. Les assauts sur les Six Passes ont été suspendus, et Larsh a chargé la femme chevalier de rassembler les traînards qui n'ont pas pu franchir la route de glace et les rescapés de la déroute.
« On ne peut pas parler à Olof directement ? »
« … Impossible. La communication est mauvaise. La voix ne passe pas. Dans ces conditions, il faut faire relayer le message. »
« Maudites montagnes de Zerebes. Non contentes d'arrêter les hommes, elles arrêtent les voix. »
Les objets magiques de communication, qui portent la voix à des lieues, ne sont pas tout-puissants. Leur usage épuise les soldats mages, et ces objets rares ne sont distribués qu'à raison d'un pour plusieurs milliers d'hommes. De plus, sur la ligne extérieure des montagnes de Zerebes, au relief tourmenté, il arrive souvent que la voix ne passe pas. Pour faire descendre les ordres jusqu'aux unités terminales, subdivisées et ramifiées, il fallait des hommes, et il n'y avait pas moyen d'y couper. Ce personnel qu'on aurait dû consacrer au seul siège de la forteresse, on l'employait à tenir les effectifs en main.
« S'il restait un seul autre chevalier suprême… Non, à quoi bon demander l'impossible. »
Quatre sièges portent le titre de vice-commandant ; l'un d'eux, vacant depuis la guerre de l'alliance des quatre nations, n'a jamais été pourvu. Celui qui l'occupait était un chef de guerre qui combattait en première ligne : il y a laissé la vie. Celui qui reste au pays est surtout un homme d'administration, difficile à ranger parmi les chefs de guerre. Et de toute façon, il ne pouvait pas bouger, en réserve pour la défense du royaume.
« Beaucoup des hommes revenus de la route de glace ont perdu armes et armures ; les prises de guerre et les pièces de rechange ne suffisent pas. On fait acheminer de l'équipement depuis le premier point de rassemblement, sur la frontière provisoire, mais le réarmement prendra du temps. »
« Message de l'armée qui assiège la mine de Lefun : elle reconnaît la succession de commandement de messire Larsh. Elle poursuivra la surveillance et le blocage de la garnison de la mine. »
« La flotte principale de la marine de la fédération commerciale de Liberitoa s'est retirée du théâtre. La bataille navale s'est soldée par un match nul. Aucun appui à attendre depuis l'eau. »
De partout arrivent coup sur coup les résultats des combats et les messages sur la situation. L'agacement des délais de transmission. L'incertitude et le flou des informations sont comme une brume légère posée sur le champ de bataille. Larsh s'efforçait de garder son sang-froid, mais il changea de couleur devant l'une des mauvaises nouvelles.
« C'est certain ? »
« Oui. Le corps du commandant de l'ordre et ceux de nombreux chevaliers ont été exposés sur la côte de Kokuro. Il y a deux heures. »
« Les misérables. »
C'est la guerre. Les hommes meurent. C'est ainsi. Larsh n'a pas la moindre intention de jouer les saints. Mais l'ignominie d'outrager les corps après la mort lui était insupportable.
« … Ce ne sont pas des manières de gens de Mayard, si polis et si craintifs. C'est un conseil de gens de Highserk. »
Cette façon vulgaire d'exposer les cadavres lui rappelait quelqu'un. Sous l'entremise de la guerre, l'empire de Highserk et le duché de Mayard nouent une lune de miel. Forgés dans le creuset des guerres, les gens de Highserk sont nuls en diplomatie comme en commerce, mais habiles à soulever les populations, et surtout la troupe. En exposant les corps en divers lieux comme sur un chemin de pèlerinage, ils comptent relever le moral des leurs et briser celui de l'ennemi.
« M-messire Larsh, vice-commandant, message urgent de la côte de Kokuro. »
« Quoi encore ? »
« Sur la côte de Kokuro, une troupe de miliciens de Felius a trahi ! Une révolte. Le chevalier supérieur Nicolaus a été assassiné. »
« … Ces gens-là. C'était donc ça, leur but. Écrasez-les immédiatement ! Ne laissez pas un seul rebelle. »
Dans la voix de Larsh ordonnant la répression se mêlait de la fébrilité. Alors qu'on manque de têtes, perdre un chevalier supérieur est un coup dur. Mais ce n'est pas de quoi perdre son calme. Ce qu'il redoutait vraiment, c'était…
« Côte de Kokuro, contre-offensive de grande ampleur de Mayard ! Nous perdons la voie d'assaut. »
« Il y avait bien connivence. »
Un meurtre de commandant, soudain. Rancune personnelle, égarement, colère : un accident possible. On peut encore l'admettre. Le problème, c'est qu'une contre-offensive organisée de l'ennemi a accompagné la révolte. Le poison qu'est la mort du commandant de l'ordre se répand.
« … Sur la côte d'Olzerika aussi, une révolte a éclaté, semble-t-il. »
La voix de l'opérateur résonna dans la tente. Devant l'onde des révoltes qui se propage, Larsh frissonna. Il faut prendre une décision. Il remue ses lèvres sèches et donne son ordre.
« Nous abandonnons provisoirement les voies d'assaut de la côte de Kokuro, du col de Tarumakane et de la côte d'Asarina. Que les unités de la pointe occidentale se replient jusqu'au deuxième point de rassemblement. »
« Vice-commandant, que dites-vous ! Vous comptez laisser Mayard se refaire sans rien tenter ! »
« Notre supériorité numérique n'est pas encore entamée. L'ennemi est divisé et encerclé, de surcroît. »
« Reconsidérez cela ! À quoi auront servi tous ces sacrifices ! »
Les chevaliers et les stratèges réunis au campement le pressent de revenir sur sa décision. Larsh secoua la tête et rejeta leurs supplications.
« Vous oubliez que, supériorité numérique ou non, la moitié du corps expéditionnaire est composée d'anciens Feliusiens. Et nous venons de perdre plus de la moitié de l'élite qui dépendait directement du commandant. Aujourd'hui, ces gens-là ne valent pas mieux que des loups affamés à qui l'on a ôté le collier. »
Hors des unités qui bloquent Sarajevo et Lefun, l'armée du royaume de Kleist qui assaille la péninsule de Selta s'est réduite à vingt-deux mille hommes. Parmi eux, huit mille Kleistiens ; les quatorze mille restants sont d'anciens Feliusiens. Avec dix ou vingt ans, on aurait pu les intégrer complètement. La résignation et la réalité auraient rattaché leur conscience au royaume de Kleist. Mais il ne s'est écoulé que deux ans depuis la chute du royaume de Felius. C'est un temps beaucoup trop court pour leur faire abandonner un tempérament imprégné jusqu'au cœur.
Face à eux, aux Six Passes, les forces du duché de Mayard sont tombées à quelque neuf mille hommes, et leurs ouvrages défensifs en profondeur ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Mais à l'échelle locale de la péninsule de Selta, en retirant les Kleistiens, le rapport de forces aux Six Passes n'était pas égal : il était défavorable. Et si les Feliusiens, qui pour le meilleur et pour le pire n'ont jamais été en position de choisir, venaient à comprendre qu'ils tiennent le sort de la guerre entre leurs mains… Les gens de Highserk leur souffleraient de douces paroles : s'ils se retournent maintenant, c'est à eux seuls que reviendront leurs anciennes terres et des récompenses.
Ils mettront évidemment cela en balance avec les terres et les récompenses promises par le royaume de Kleist. De part et d'autre, ce ne sont que des promesses en l'air, mais avec la dépouille du commandant de l'ordre en guise de lettre d'amour démente, il est impossible qu'ils ne vacillent pas. Même s'il s'agit d'exploits exagérés et d'une situation mêlée de vrai et de faux, ils s'y jetteront. Le vide dans la succession du commandement leur a laissé exactement cette ouverture.
« Pas d'objection ? Les hommes de la côte de Kokuro, du col de Tarumakane et de la côte d'Asarina et l'unité de Johanna seront réunis en un seul corps ; nous resserrons le collier et en faisons notre force de décision. »
Une bataille rangée décisive ou la percée des Six Passes sont des ambitions désormais hors de portée pour ce corps expéditionnaire. C'était remis à bien plus tard. Coûte que coûte, refaire une organisation unique, avec une volonté claire. Personne ne contredit le dernier chevalier suprême du corps expéditionnaire. Comme il sied à l'un des sommets de l'ordre des chevaliers de Rihazen, Larsh avait un esprit ferme et une vision nette. Ce qui lui manquait, hélas, c'étaient le temps et l'espace. Ces éléments que l'on a réclamés sur tous les champs de bataille de tous les temps ne faisaient pas exception dans la campagne de Mayard.
« Alerteuuuh ! La forteresse de Sarajevo, l'ennemi fait une sortie ! En plus de la garnison, le bataillon de cavalerie de Jayf ! »
Jusqu'ici, les mauvaises nouvelles arrivaient par l'objet magique de communication. Celle-ci fut apportée par un guetteur à demi fou. L'arrivée d'un adversaire qu'il faut arrêter de toute son âme. Larsh envoya valser la chaise où il était assis et se leva d'un bond.
« Leur direction ! »
« Droit sur nous ! Les postes avancés sont déjà dévorés ! »
Larsh se rua hors de la tente et fixa la forteresse de Sarajevo. La colline d'où l'on embrasse les alentours offre une vue dégagée. Avec le tranchant d'une lame effilée, la masse des cavaliers file. Des positions avancées poussées vers la forteresse pour la surveiller montaient poussière et flammes.
« Charognards. Le réseau de commandement que je viens de rétablir, ils comptent le dévorer avec moi dedans. »
À la bataille décisive d'Eidenberg, le quartier général du commandant Winston Felius avait subi l'assaut du bataillon de cavalerie de Jayf et tout s'était effondré. La coalition Felius-Mayard, pourtant supérieure en nombre, avait perdu sa tête et s'était fait dévorer unité par unité. Impossible de retomber dans la même ornière.
« Leur tête est constituée de soldats mages. Si notre avant-garde s'écroule sous la magie d'attaque, ils élargiront la brèche par là ! Que l'unité Jakob à droite et l'unité Henuri à gauche m'envoient chacune une centurie. Et la cavalerie de Torsten, à l'arrière, les prendra de flanc par la droite au moment où ils mordront sur nous. »
Aux ordres de Larsh, les estafettes s'élancent dans toutes les directions. Le campement, resté silencieux depuis le début du combat, s'emplit de tumulte et de fièvre.
Hommes et chevaux approchaient comme s'ils volaient au ras du sol. Face à la vitesse de la cavalerie, les fantassins qui affluent des deux ailes ont l'air pesants. Les deux armées vont bientôt se heurter. Larsh attendait le choc le souffle coupé quand un éclat le fit plisser les yeux. C'était la lueur d'une magie d'attaque tirée par les cavaliers. Une partie des palissades anti-cavalerie fut arrachée, la terre du remblai vola très haut. Les soldats mages amis répliquèrent. Malgré le fracas, les pertes de part et d'autre étaient légères. Plus que de la déception, il éprouva un malaise.
« … C'est loin. Ils se sont précipités, eux aussi ? »
Non : en deux ans de paix à peine, se tromperaient-ils de distance ? Sa crainte devint réalité quand la pointe de la colonne de cavalerie vira à angle droit.
« Ne me dites pas… ils comptent faire demi-tour en offrant le ventre à l'ennemi ! Que l'infanterie d'avant-garde charge. Prenez au moins la queue de colonne ! »
Comme dans une figure d'acrobatie, hommes et chevaux s'inclinent : on voit non seulement leur flanc mais jusqu'au ventre des montures. Aux ordres de Larsh, l'infanterie d'avant-garde s'élance, mais javelots et sorts d'attaque ne font qu'effleurer les queues des chevaux. Précisément parce que le demi-tour est un mouvement simple, on ne peut que sentir, bon gré mal gré, une maîtrise exceptionnelle. Une netteté qui inspirait presque l'admiration.
« La garnison de Sarajevo, principalement de l'infanterie, s'arrête en face ! La cavalerie de Jayf part vers la gauche, en direction de la péninsule de Selta ! »
Larsh ne pouvait pas faire bouger ses hommes. S'ils mordaient à l'appât et sortaient des positions, la garnison de la forteresse chargerait et le bataillon de cavalerie ferait volte-face.
« Faites sortir la cavalerie de Torsten ! Sur la gauche, il y a l'unité Henuri qui tient une position sommaire. On les prend en tenaille ! »
Le bataillon de cavalerie de Jayf file en rasant les positions sommaires, sortes de forts de siège dressés contre la forteresse. Projectiles et sorts d'attaque restent à une portée tout juste insuffisante.
« Ne me dites pas qu'ils sondent. »
Puis, comme s'ils avaient trouvé un mets de choix, ils tordirent leur trajectoire. La cible était, parmi les positions de campagne qui encerclent Sarajevo, celle dont les travaux avaient pris du retard. Ce n'est pas un hasard. Ils ont trouvé le point faible à l'œil.
L'unité Henuri, qui défendait la position à mort, tenta de riposter. Des cavaliers atteints par les flèches tombaient comme s'ils avaient buté sur une pierre, et les sorts d'attaque arrachèrent une part du groupe de tête. Mais ils ne fléchirent pas. Tandis que les chevaux voisins tombaient, ils attendaient simplement le signal.
Quand ils furent à six longueurs de cheval de la position, le chef de bataillon ennemi dut donner son ordre. Le bataillon de cavalerie libéra sa magie d'attaque d'un seul coup. Un tir nourri à bout portant, d'une puissance sans commune mesure avec la magie d'apparat exhibée sous les yeux de Larsh.
« La salutation de tout à l'heure était donc une feinte, magie comprise. »
Les palissades furent arrachées jusqu'à la racine, le remblai se dispersa avec une brume de sang. L'infanterie censée être protégée par la position offre son corps sans défense à la cavalerie.
Une brèche de vingt-cinq mètres de large s'était formée. C'était bien assez d'espace pour eux. L'infanterie qui formait la haie de lances fut entièrement ignorée. Les tirailleurs furent piétinés, et les unités qui parvinrent à gêner leur passage furent soigneusement écrasées à coups de sorts et de charges.
Plus le moindre obstacle. Laissant loin derrière l'infanterie qui les poursuivait, ils avaient reconquis la liberté propre à leur arme. Il ne restait qu'un espoir : la cavalerie légère du chevalier supérieur Torsten. Sortie trop tard, cette cavalerie se lança à fond pour mordre la queue du bataillon de Jayf. Cavalerie contre cavalerie. S'ils parviennent seulement à les retenir un peu, l'infanterie aura le temps d'arriver en soutien.
« Que l'unité Henuri laisse tomber la position et se lance à leur poursuite ! La garnison de la forteresse, à dominante d'infanterie, nous nous en chargeons avec l'unité Jakob. »
Il n'y a plus aucune valeur à s'accrocher à une position dont l'encerclement a été percé. L'unité Henuri quitte la position de l'aile gauche et poursuit la cavalerie. Elle a beau avoir été percée, l'essentiel de sa puissance de combat est intacte. La main de Larsh se crispe naturellement sur la palissade. C'était le moment décisif.
« Quoi ! »
Ayant repéré l'approche de la cavalerie de Torsten, la tête du bataillon de Jayf se scinde en deux et s'enroule, comme un serpent à deux têtes. Les cavaliers de Kleist, pleins d'ardeur, refusèrent de suivre cette division maladroite et chargèrent pour prendre d'abord une tête ; mais l'ennemi devina leur trajectoire et esquiva la charge d'un rien. Comme des enfants qui jouent à se courir après, ils se poursuivent sans que les fers se croisent.
« Bon sang, mais que fait messire Torsten ! »
« Aah, nous ne sommes pas en train de pêcher l'anguille. Comment peuvent-ils s'échapper à cette distance ? »
Les redoutables chevaliers réunis au campement poussaient, d'impatience, des cris de gamins. Après deux ou trois répétitions du manège, l'autre tête, celle qui s'était détachée, mordit le flanc de la cavalerie de Kleist.
« Pas de ce côté, virez à gauche ! »
« Ah, ah, ils vont se faire prendre de flanc ! »
Sans objet magique de communication, la voix ne peut évidemment pas porter. Sous les yeux des chevaliers de Rihazen, la cavalerie de Torsten encaissa des coups terribles. Ils se tordent, mais gardent une formation bancale et cherchent à se rétablir : ce ne sont pas des novices. Et pourtant, vus de loin, l'écart de maîtrise est sans remède. Les deux têtes venimeuses fondent sur la cavalerie. Après quelques croisements et quelques chocs, la cavalerie de Torsten vit ses rangs pulvérisés par la prise en tenaille.
« À ce point à sens unique, tout de même. »
Dans une armée impériale de Highserk qui a perdu beaucoup d'unités lors de la guerre de l'alliance des quatre nations et de la grande frénésie, seul le bataillon de cavalerie de Jayf a conservé sa forme entière. Sa mobilité avait servi à rabattre la grande frénésie sur Liberitoa, et il s'était de ce fait trouvé préservé.
« C'est pour cela que messire Gran a forcé le passage vers la péninsule. »
Le joyau de l'armée impériale de Highserk, celui qui a porté l'expansion de l'empire. Ce n'est pas la même matière. Si on essaie de les saisir avec le bras qu'est l'infanterie, ils s'échappent ; si on leur tourne le dos, ils vous arrachent le flanc. De fait, quand l'unité Henuri arriva sur place, ce n'était déjà plus qu'un champ de bataille passé. D'innombrables cavaliers abattus, des chevaux couchés sans force. En rassemblant tout, cela ferait peut-être une dizaine de montures. Et avec ce nombre, comment arrêter ce bataillon ?
« La garnison de Sarajevo qui nous faisait face se replie vers la forteresse. Faut-il la poursuivre ? »
L'un des chevaliers présents au campement demandait à Larsh la suite.
« Laissez. Il n'est pas question de poursuivre. Il faut replier les unités des Six Passes jusqu'à la frontière provisoire. L'encerclement est rompu. Cela va se propager à tout le front. »
La côte d'Asarina, à la pointe occidentale de la ligne extérieure des montagnes, n'est déjà plus sauvable. Pour les unités du col de Tarumakane, tout dépendrait de la vitesse de leur fuite, mais avec le terrain le plus escarpé des Six Passes, ce sera difficile.
Le chevalier supérieur déforme son visage de remords. Quel sot et quel lâche il fait, indigne d'un chevalier de Rihazen. Il ne peut absolument pas mourir. S'il meurt, le commandement qu'il vient de rassembler se dissipera de nouveau. Inconsciemment, Larsh a craint la mort. C'est pourquoi il a reculé d'un pas devant un adversaire qu'il aurait fallu retenir en acceptant l'usure. Il a prélevé des forces sur les deux ailes et renforcé le centre, et c'est cette ouverture que le bataillon de Jayf a exploitée. Il s'était fié avec suffisance à une position minimale faite de palissades et de remblais.
L'armée du royaume de Kleist avait fait trembler le duché de Mayard et infligé des pertes catastrophiques aux troupes impériales de Highserk en garnison ; mais elle a complètement manqué le courant du temps. La victoire qui lui a glissé des mains est désormais très loin. Sans avoir déployé la force dont il disposait, le corps expéditionnaire s'effondre. Le spectacle évoquait un donjon en train de s'écrouler, bâti sur le tas de sable qu'est le royaume défunt de Felius.