Trente hommes entourent une longue table rectangulaire. Penchés depuis leurs chaises au point de presque basculer, ils échangent des avis : ce sont les membres du Conseil, le noyau de la Fédération commerciale de Liberitoa, le sommet qui guide la destinée de la fédération. Leur composition va du grand commerciant parvenu à des lignées royales qui gouvernaient autrefois une province.
L'un de ces conseillers, Hugo Evans, prête l'oreille aux débats qui s'enveniment comme s'il les regardait depuis la galerie. Faucon notoire face à Highserk, Hugo a été mis en retraite jusqu'il y a peu, après le bilan pertes-profits de la Grande Ruée et de l'effondrement de l'Empire de Highserk. Les modérés et les factions rivales ont dû applaudir des deux mains la perte d'influence d'Hugo et boire tard dans la nuit. Cela, Hugo s'en moque. En entrant au Conseil, il a voué sa personne à la nation. Si cela sert l'intérêt national, une mise en retraite au Conseil ou une perte d'influence sont broutilles.
Le problème, c'est la manière dont le Conseil a agi une fois le leadership échappé à Hugo. Sans même tenter d'achever les survivants moribonds de Highserk, les modérés ont choisi l'apaisement. Ce n'est pas dénué de mérites. Si tout se passe bien, la Fédération commerciale de Liberitoa absorbera Highserk sans que sa jeunesse n'ait à verser son sang pour rien. Si l'ère interminable des seigneurs rivaux prend fin sous la houlette de Liberitoa, ce sera un exploit historique.
Mais cela ne s'est pas passé ainsi. La Grande Ruée a déplacé les aires de répartition des monstres, et une mine d'argent magique a été découverte à Carrolaya, ancien domaine maudit. Le gisement se trouvait dans la zone contrôlée par les restes de l'armée d方面 sud de l'ancien Empire de Highserk, mais la frontière avec la maison Darimarkus, l'un des seigneurs des Nations insulaires — l'une des trois grandes puissances — était extrêmement floue, et vu le rapport de forces, il était jugé quasi impossible que Highserk mette la main sur le filon.
La donne a changé après le clash entre la maison Darimarkus et la maison Meisenav, quand la mine de Carrolaya a entamé sa pleine exploitation. La richesse de l'argent magique a commencé à affluer vers l'ancien Empire de Highserk. Les espions infiltrés ont rapporté que la mine était en cogestion avec la maison Darimarkus. Pris de panique par cette mauvaise nouvelle, les modérés ont rassemblé de l'information, mais plus ils en apprenaient, plus la situation s'aggravait.
L'armée de Highserk, censée s'être fractionnée en fiefs militaires, a rétabli des communications précises et rouvert les voies de circulation. De cette cohérence, on a déduit que les fiefs ne collaboraient pas seulement : dès le début, ils opéraient sous un unique commandement, cherchant à guérir leur moitié nécrosée. Pire, l'ancien allié de l'Alliance des quatre royaumes, le duché de Myard du territoire de Celta, s'est lié à l'Empire de Highserk. On crut d'abord à une manœuvre désespérée pour résister à l'absorption par le royaume de Kreist, mais la connexion s'est révélée être la transformation de la route d'invasion du Dragon Empereur des Flammes en une immense artère logistique : la situation n'était plus de celle qu'on pouvait observer en spectateur.
Les anciennes armées d方面 est et d方面 sud de Highserk, réputées exsangues, se réarment et se renforcent à vive allure. En recoupant les renseignements de ses agents et espions, Hugo a conclu que les seules unités frontalières ne suffiraient plus ; selon l'ampleur, une offensive limitée contre le territoire de Liberitoa n'était pas exclue. Avec le temps, l'ex-Empire risquait de devenir plus puissant qu'auparavant.
Les mauvaises nouvelles ne cessaient d'arriver. Le dieu de la guerre était descendu aux enfers, mais à la frontière on signalait les « raccommodés » qui y faisaient des leurs, et l'on confirmait la présence de l'utilisateur du « Feu Follet », donné pour mort, dans la guerre irrégulière de la cité-labyrinthe de Bergama. Qui plus est, il avait contribué à l'abattage du dragon putride apparu en ce lieu, au « tueur de dragon » : la puissance militaire de Highserk, sa patrie, s'en trouvait rehaussée. Si Highserk approfondissait ses liens non seulement avec les Darimarkus mais aussi avec la maison du marquis de Bolgia, qui possède la cité-labyrinthe, l'ascendant de Liberitoa s'effriterait.
La menace de la compétence à large portée de l'utilisateur du « Feu Follet » ne se cantonne pas au front. Une seule infiltration individuelle suffit à réduire en cendres villages, villes, greniers. Pour couronner le tout, le bataillon de cavalerie de Jayf, la pointe de lance du dieu de la guerre, demeure une menace militaire non négligeable, même s'il a fondu.
« Les débats touchent-ils à leur fin, à présent ? »
À la mise en cause distante d'Hugo, des quolibets et des huées plaisants lui répondent, jetant un trouble supplémentaire dans l'assemblée. Sans répliquer, Hugo attend le silence, puis ouvre la bouche.
« La menace de l'Empire de Highserk est toujours bel et bien vivante, cela va de soi. Il aurait fallu, juste après la Grande Ruée, envoyer l'armée pour l'anéantir complètement. Cela dit, ce qui est fait ne se défait pas. N'est-ce pas ? »
Nul ne répond à la question d'Hugo. La faillite de la ligne conciliante, les conseillers eux-mêmes la reconnaissent à contrecœur au terme de stériles arguties.
« J'ai réuni maints renseignements, mais l'un d'eux, le plus récent, mérite l'attention. La lignée impériale, censée s'être éteinte, a un survivant. Malgré la perte de la moitié du pays et de sa direction, l'une des clés du redressement est l'enfant de l'empereur. Sous la bannière du sang bleu, l'Empire renaît. Des mots envoûtants qui meuvent les foules. Alors, que devons-nous faire ? »
Hugo repose la question. Ceux qui menaient le Conseil et tiraient profit de l'orientation de la politique nationale baissent les yeux, feignant d'admirer le veinage du bois ou ne faisant que dévisager Hugo.
« Hein ? C'est étrange. Voilà que s'arrête le babil qui gazouillait si fort. C'est fâcheux. La réponse est d'une simplicité biblique. … Avant que les liens avec les Nations insulaires ne s'approfondissent davantage, il faut écraser Highserk jusqu'au dernier atome. La perception actuelle est encore trop douce. Le pire scénario : Highserk, devenu fer de lance des Nations insulaires, envahit à nouveau les royaumes du nord !! L'affaire de la cité-labyrinthe a poussé les Nations insulières à se réarmer ; elles cherchent un allié de poids. Pouvez-vous jurer que ce n'est pas possible ? »
Tout en durcissant le ton, Hugo promène lentement son regard sur l'assemblée. Quelques menus avis ou doutes s'élèvent, mais pas une objection franche. Du moins, tous ceux réunis ici ressentent la même nécessité qu'Hugo.
« Nous devons éliminer au plus vite les scories de Highserk. Ce voisin encombrant doit disparaître. Pour la prospérité éternelle de Liberitoa. Je vais monter un plan d'offensive générale contre l'Empire de Highserk. »
Il faudra du temps à Felius pour absorber les réfugiés de Highserk et mettre en valeur les territoires gagnés. Les modérés qui en ont profité voudront engranger encore plus de gains sans payer le prix : Hugo le comprend jusqu'à un certain point.それでもだ. Même au prix de saignées et de sacrifices, l'Empire moribond devait être abattu. Avec un an et demi de retard. Heureusement, le feu leur lèche les pieds et les conseillers sont devenus conciliants. Le débat se recentre désormais sur un point unique : comment faire plier Highserk.
***
Une fois la séance levée, Hugo regagne sa chambre et se met à trier les informations recueillies. Le concept d'une opération d'invasion de Highserk existe de longue date. En réalité, des greniers de relais aux forts avancés qui ravitaillent la première ligne en fourrage, tout était prêt sans faille. Quelques unités qui s'infiltreraient depuis la zone frontalière ne seraient pas prises à revers. Le problème, c'est que la Grande Ruée a modifié la relation spatiale des deux pays.
La plus grande partie de l'ancien territoire de Highserk bordant Liberitoa a été submergée par les monstres déferlés lors de la Grande Ruée. Après l'apaisement, l'armée de la Fédération commerciale de Liberitoa a rogné des territoires en suivant la dispersion des aires de répartition. Les forts et dépôts abandonnés par l'armée de Highserk ont été pleinement exploités. Fort de la leçon de la forteresse de Sarajevo où l'on a été tourné, on a passé au peigne fin jusqu'aux passages secrets et galeries souterraines. Ce qui reste à Hugo, ce sont les positions fortifiées le long du fleuve et le réseau défensif que l'ancienne armée d方面 est de Highserk, having survécu à la Grande Ruée, tient mordicus. Surtout ce dernier : contrairement aux positions d'urgence, le maillage de forts avancés qui sert de QG à l'armée d方面 est est d'une solidité à toute épreuve. Si l'on y est forcé à l'usure, Liberitoa s'enliserait dans une guerre d'épuisement.
« Parallèlement au grignotage du domaine maudit, une progression depuis le lac Selta est le plus réaliste. Highserk ne s'attend pas à une attaque depuis l'ancien territoire. Pourtant, in fine, c'est la voie qui nous coûtera le moins. Après tout, la capitale impériale s'y trouve. »
Chaque jour mis à jour, la carte sous ses yeux change ; Hugo fixe cette ville. La capitale perdue par la faute du Dragon Empereur des Flammes, que Highserk rêve de reprendre. Ce n'est pas un simple symbole « ville ». À demi ruinée, ses installations défensives sont d'une complétude ahurissante. La vaste ligne d'enceinte externe peut cantonner d'innombrables troupes ; les voies aménagées permettent de concentrer rapidement hommes et matériel de partout. Mais ce qu'Hugo privilégie est ailleurs. Cœur de l'État et dernier refuge, la capitale impériale est l'emblème même du redressement pour Highserk.
Si elle retombait, le choc pour Highserk serait aisément imaginable. On ne saurait y laisser un rôle de pion jetable. Highserk la défendra à coup de forces proportionnées. Si Highserk, qui a déjà usé son armée de campagne, y use encore davantage ses effectifs, le maintien de l'État deviendra impossible cette fois-ci. S'y ajoute le corridor du Dragon Empereur des Flammes, symbole de l'alliance avec Myard. À force de temps, d'autres routes commerciales pourraient être nouées, mais à l'heure actuelle c'est la meilleure, et la seule artère vers Myard. La perdre, c'est couper la ligne de vie de Myard.
Tandis qu'Hugo s'absorbe dans le déploiement des unités et la répartition des effectifs, son regard est happé par un dossier posé au coin du bureau. C'est un document classifié récapitulant les officiers problématiques de Highserk, et tout particulièrement les détails sur l'utilisateur du « Feu Follet » qui défraie la chronique. Hugo en connaît déjà le contenu ; pour lui, c'est un candidat au titre de prochain dieu de la guerre, et ce qu'il faut surveiller, c'est le prestige militaire que cet individu détient.
Cela dit, pour l'Hugo qui pense désormais à l'échelle stratégique, c'est une information de priorité basse. Il tenta de la reléguer dans un coin de son esprit, mais une gêne soudaine le saisit. Comme attiré, il sortit la liasse du tiroir et se mit à la feuilleter frénétiquement.
« Pas un aventurier naturalisé de Myard. Où est-il, celui-là ? »
À mi-chemin, Hugo mit la main sur la fiche visée. Liberitoa est un pays souple. Même un homme d'État ennemi, s'il est utile, on le prend en lui passant un collier. Ce qu'Hugo feuilletait, c'étaient les dossiers d'évaluation des officiers naturalisés.
« Lieu de naissance, composition familiale, nom… c'est bien lui. Une lignée vraiment excellente. Tout de même, s'ils étaient nés tous les deux à Liberitoa, ça m'aurait évité bien des tracas. Bon, peu importe. L'utilisateur du « Feu Follet », Walm, en sera ravi lui aussi. »
Hugo s'appuie au dossier de sa chaise, sort une cigarette et l'allume à la bougie. En s'éloignant, la douce odeur miellée de la cire d'abeille lui chatouille les narines. Il aspire la fumée violette au fond de ses poumons et l'expire lentement. La fumée blanche flotte dans la pièce et se dissipe.
« Pas de raison de ne pas s'en servir. »
L'esprit tourné vers l'intrigue, Hugo tira sa joue brûlée en un rictus et ne fit que sourire.
***
L'homme fut rappelé du front de grignotage du domaine maudit vers un fort majeur qui, avant la Grande Ruée, se dressait à la frontière de la Fédération commerciale de Liberitoa. Maintenant que la frontière a bougé, il fonctionne comme fort avancé soutenant les troupes déployées sur l'ancien territoire de Highserk annexé.
Il posa le pied sur le terrain d'exercice qui sert aussi de caserne. Haze, militaire de Liberitoa, fut jadis un paysan sans force, renaît soldat après un entraînement à vomir le sang. Ainsi a-t-il repris aux monstres les terres englouties par la Grande Ruée et conquis sa position actuelle. La terre nivelée est imprégnée d'innombrables sueurs et sangs ; par la magie et les compétences, un coin du terrain reste labouré. Preuve que l'endroit sert encore à l'instruction des recrues. Détournant les yeux de ce paysage, il entra sous un auvent de fortune.
« Excusez-moi. Le commandant de compagnie Haze. Conformément aux ordres, j'ai déplacé ma compagnie jusqu'au château de Paldokia. »
Sa compagnie n'a pas subi assez de pertes pour justifier un repli ou une réorganisation. Au vu du grignotage et du maintien du domaine maudit, l'ordre était énigmatique. Ce doute fondit devant le visage brûlé qui lui faisait face.
« Bon travail, content de te voir. »
C'est le ministre des Affaires étrangères Hugo, qui tient le rôle directeur sur le plan militaire à Liberitoa, qui accueille Haze. Face à ce poids lourd imprévisible, le cerveau de Haze sonne l'alarme. Au château de Paldokia qui enfle, les travaux d'agrandissement battent leur plein. Haze voulait croire que cet auvent en faisait partie, mais on ne dresse pas une tente et une longue table au milieu d'un terrain d'exercice sans raison.
« Allez, assieds-toi. »
Le choix n'a jamais existé. Haze s'assit comme on lui disait, et l'entrée de l'auvent se referma derrière lui, manœuvrée par un soldat en faction. Tandis que Haze se raidissait, ne sachant que faire, Hugo entama la conversation comme entre vieux camarades.
« Félicitations. Un deuxième enfant va naître, c'est ça ? Qu'un Liberitoan de plus hérite de ton sang excellent, c'est de bon augure pour l'avenir du pays. »
« Merci. »
Comme un acteur de théâtre, Hugo lui lance ses répliques. Le félon qui a combattu toute sa vie le défunt dieu de la guerre de Highserk n'a pas convoqué Haze pour de la causerie.
« Ta famille actuelle, ça fait donc trois personnes. »
« C'est exact. »
L'inquiétude de Haze monta d'un cran. Le stratège qu'est le ministre des Affaires étrangères semble bien connaître Haze. À ses côtés, trois soldats font office de garde. Le commandant de compagnie faucon qui a ramené nombre de soldats au pays lors de la Grande Ruée. Et deux anciens aventuriers qui ont révélé leur talent lors de la purge du domaine maudit. Ils ont déjà combattu épaule contre épaule pour résorber les séquelles de la Grande Ruée ; dotés de compétences et de magies puissantes, ils valent à eux seuls une compagnie. Eux et Haze comptent parmi l'élite de Liberitoa. À l'extérieur aussi, on devine des présences.
Pas un, pas deux. Un peloton au bas mot. Et ils sont postés sans qu'on en perçoive la position. L'idée d'une « purge » traversa l'esprit de Haze. Il ignore pourquoi il serait visé. Mais si purge il y a, ce ne sera pas Haze seul. Le ministre a prononcé le mot « famille ». Haze fit tourner son esprit à plein régime, n'ayant d'autre issue que de répondre sans faute.
« Pour ta famille, pour la nation, tu as servi en digne Liberitoan. Continue ainsi. »
« Oui, je compte consacrer ma loyauté à Liberitoa qui m'a comblé. »
Même poussé par cette situation abominable, les mots de Haze n'étaient pas faux. Nation ennemie ou pas, ce qui l'a protégé des monstres déchaînés par la Grande Ruée, c'est Liberitoa. Devenu militaire, il a acquis l'instruction, le savoir, une famille qu'il n'aurait jamais eus comme paysan pauvre. Il peut éprouver de la nostalgie pour le passé, mais aujourd'hui il a la conscience et la résolution d'un militaire de Liberitoa.
« Hum, c'est rassurant. Au fait, quand tu vivais à Highserk, tu avais une famille, non ? Combien y avait-il de frères et de parents, tu t'en souviens ? »
L'intention lui échappait, mais Haze répondit sincèrement.
« Mon père, ma mère, et deux frères cadets. »
Le village où Haze a grandi a été perdu dans la Grande Ruée, mais impossible d'oublier la famille avec qui il a passé la majeure partie de sa vie.
« Sais-tu qui est mort ? »
Haze camoufla son visage, mais l'amertume dut percer. Il fouilla sa mémoire. En route vers la ville pour vendre les récoltes, il fut pris dans la Grande Ruée. Le second fils fut tué par les monstres avec les jeunes du village. Aujourd'hui encore, son râle de mort ne lui quitte pas l'oreille. Quand Haze regagna tant bien que mal son village, celui-ci était devenu un nid de morts-vivants. Tous les villageois étaient devenus des cadavres animés ; ses parents l'accueillirent en lui apportant l'étreinte de la mort. Cette image lui est restée gravée. Et le benjamin, à la place de l'aîné et du second, fut envoyé au front et ne revint pas. Bien que ce soit la coutume d'envoyer les cadets au combat, pas un jour ne passe sans qu'il regrette d'avoir laissé partir ce benjamin qu'il gâtait.
« … Mon père et ma mère sont devenus des morts-vivants au village, mon second frère est mort face aux monstres, mon troisième frère est tombé au combat au duché de Myard. »
« Hmm ? Drôle d'histoire. »
Réprimant son dégoût, Haze renvoie la balle au ministre.
« Pardonnez-moi, mais qu'y a-t-il de drôle ? »
« Les morts, eux, continuent de bouger allègrement. »
« Certes, mes parents sont des morts-vivants, mais ce ne sont pas des mots agréables. Un jour, j'éradiquerai les monstres du domaine maudit et je les mettrai en paix. »
« Ah, excuse. Ce n'est pas ça. Tes parents bougent peut-être, mais ils sont morts. Le problème, c'est ton benjamin. »
« Mon benjamin aussi serait un mort-vivant ? »
Les morts-vivnés nés sur les champs de bataille ont tendance à se renforcer. Les cadavres, nourriture abondante, et l'attachement à la vie, les regrets, ancrent l'âme en ce monde. Le benjamin pourrait fort bien être devenu un puissant mort-vivant.
« Pas ça. Dans un sens, les morts-vivants m'arrangeraient mieux. Le soldat qu'on appelle le feu d'accompagnement des enfers, l'utilisateur du « Feu Follet » qu'on craint, c'est ton frère. Il respire encore, et il s'apprête à s'opposer à Liberitoa. »
Un coup de massue sur l'arrière du crâne. Si c'était une mauvaise blague, comme Haze aurait été soulagé.
« Walm serait… !? Impossible. Idiot. Il est mort !! »
Le ministre n'avait pas à lui donner une fausse info, et, ironie, le dispositif de sécurité massif confirmait la survie.
« Toi, frère, en soldat de Liberitoa ; ton benjamin Walm, en soldat de Highserk : vous allez vous retrouver. »
« Ah, euh… »
Il ne pouvait articuler un mot sensé. Sans laisser à Haze le temps de reprendre pied, le ministre lui jette la réalité en pleine figure.
« Tu as deux options. D'abord, convaincre ton frère pour en faire un honorable Liberitoan. »
Le ministre l'exhorte en prêtre. La suite, Haze ne veut pas la connaître. Mais les mots maudits ne s'arrêtent pas.
« Si la persuasion échoue… ton frère, il faudra le faire disparaître. »
La raillerie signifie l'assassinat de Walm. Et on compte utiliser Haze, son propre frère, comme appât vivant.
« J'attends de toi. Pour Liberitoa, pour les compatriotes, pour ta famille, pour accomplir ce que doit faire un militaire. C'est ta réponse. »
L'option n'a jamais existé. Les molaires grincent, le poing serré craque. Frère, il ne peut même pas se réjouir de la survie de son cadet ; pour sa propre survie et sa nouvelle famille, il doit ourdir une manœuvre ou commettre un fratricide. Haze maudit en silence le ministre, le dieu qui a tourné le dos au monde.