Le lendemain, le village de Ryota.
Dès le matin, les artisans qu'Antonio avait mandés s'installèrent et commencèrent à bâtir des maisons un peu partout.
Il fut décidé d'en construire plusieurs.
Parce qu'il existe toutes sortes de types de donjons.
Certains ressemblent à des souterrains, d'autres à des grottes à stalactites, d'autres ne sont que des trous creusés dans la terre, d'autres encore évoquent une demeure de ninja.
Les donjons prennent des formes variées, et ce village abrite toutes sortes de monstres.
Je voulais couvrir un maximum de configurations pour que chacun puisse s'y habituer sans reste et dispose d'un espace où se reposer et récupérer convenablement.
C'est pourquoi nous avons opté pour plusieurs bâtiments.
Tandis que j'observais le début des travaux, profitant de l'occasion pour récupérer mes Balles d'Accélération, Clayman vint me trouver et m'adressa la parole.
« Ryota-san. »
« Clayman. Les travaux vont être bruyants pendant un moment, supporte-le. »
« C'est hors de question ! C'est pour tout le monde, il n'y a pas à supporter. Au contraire, tout le monde est tout excité. »
« … On dirait bien. »
J'esquissai un sourire.
À côté de plusieurs chantiers où l'on montait déjà les ossatures, des monstres s'étaient rassemblés.
Ils étaient en liesse.
Ceux qui ressemblaient à des oiseaux battaient des ailes frénétiquement, ceux qui évoquaient des gorillas se frappaient la poitrine en tambourinant.
Quelques slimes arboraient un air niais, à demi fondus, prenant l'apparence de ces bubble slimes d'un certain jeu.
Qu'ils soient ravis se lisait au premier coup d'œil.
« Mais est-ce vraiment bien ? »
« Hein ? »
« Même si nous sommes des monstres, on finit par comprendre. Ça doit coûter une fortune, non ? »
« Un certain prix, oui. »
« Aller jusqu'à ça pour nous… comment vous remercier… »
Je fis un déco-pin à Clayman, coupant sa phrase net.
« Ne t'en fais pas pour ça. Je le fais pour moi. »
« Ha… »
Clayman fit une tête de quelqu'un qui ne pige pas.
C'est normal qu'il ne pige pas, pourtant c'est la vérité.
Oui, pour moi.
Puisqu'ils portent le nom d'« Égarés » hors des donjons, il m'est impossible de les ignorer ou de les abandonner.
Leur situation actuelle se superpose à celle que je vivais dans mon entreprise exploiteuse, et je ne peux m'empêcher de vouloir les aider.
C'est quelque chose que je fais pour moi-même.
Alors, voir les monstres Égarés s'éclater comme ça me rend heureux à mon tour.
***
« Sato-sama. »
L'après-midi, après une nouvelle réunion avec Antonio, je sortais du magasin lorsque je croisis Cell qui passait par là.
On m'appelle de bien des façons, mais « Sato-sama », c'est Cell et lui seul.
Ce n'est pas de la politesse hypocrite ; dans son appel, je perçois un respect authentique.
« Oups. »
Bousculé par un passant, Cell fit tomber la figurine qu'il tenait dans sa manche.
Il la ramassa, le visage impassible.
Je l'aperçus un instant.
Ma figurine, en pose de déco-pin, la main tendue.
« C'est trop rapide ! À peine quelques heures depuis mon déco-pin sur lui ! »
« Je ne sais de quoi tu parles. »
Cell fit l'innocent.
Si seulement il n'avait pas ce tic de transformer en figurine (la surveillance incluse, on ignore encore comment il s'y prend) tout ce que je fais.
Le respect est sincère, voire plus : on dirait de l'adoration… figurine comprise.
Devant ce Cell, je ne pus qu'exhaler un léger soupir, mélange d'exaspération et de résignation.
De son côté, Cell reprit comme de rien n'était.
« J'ai entendu. La lignée de Sato-sama connaît un essor grandissant. C'est réjouissant. »
« Lignée ? Pas "Famille" ? »
Je venais à peine de m'habituer à "Famille Ryota" qu'un nouveau terme débarquait.
« Oui, lignée. Le pivot, la Famille Ryota ; la quasi-branche directe, la Famille Marguerite ; la Famille Cliff. La cité dorée d'Indole, le village aux cent démons de Ryota. »
Cell les égrena.
La cité dorée, je comprends, mais « village aux cent démons », c'est la première fois que j'entends ça.
« Tous ces groupes sont réunis sous votre bannière, Sato-sama. C'est désormais une force qui rivalise avec la Famille Neptune. »
« C'est plutôt Neptune qui m'épate d'être si costaud. »
D'après les cinq « groupes » énumérés par Cell, ils feraient tout juste jeu égal avec la Famille Neptune.
« Rassurez-vous, eux ont déjà atteint leur apogée, alors que Sato-sama n'en êtes qu'aux prémices. »
« De toute façon, je ne cherche pas à rivaliser. »
Paroles sincères : la taille de l'organisation, je m'en fiche un peu.
Cela dit, ça commence à servir de « dissuasion », alors plus c'est gros, mieux c'est.
Mais « lignée », hein.
« Groupe » collerait mieux comme mot, mais bon.
Tandis que ces pensées me traversaient, je bavardais debout avec Cell.
« Hé ! »
Une voix tonitruante me fila dans l'oreille, juste à côté.
Je me retournai, interloqué : un jeune inconnu, cheveux en brosse, me fixait droit dans les yeux.
« Vous voulez quelque chose ? »
« Ah ! Toi, t'es Ryota Sato, hein ! »
« C'est moi, mais… »
« Bien ! Battez-vous avec moi ! »
« … Hein ? »
La demande était si inattendue que mon cerveau mit un temps à suivre.
« Un combat… quoi exactement ? »
« C'est évident. Entre mecs, c'est les poings. »
« En gros, tu veux un duel. »
« Exact. Je vais te plier en deux et faire connaître mon nom au monde. »
Ah, c'est ça.
Genre défi de dojo, quoi. Certes, ce n'est pas ma maison, mais l'idée est là.
« Désolé, mais je n'ai aucune obligation d'accepter ce genre de… »
« Tu te défiles, lâche ? »
*Bish !*
*Gogogogogogo… *
L'air se figea d'un coup, alourdi par un grondement sourd.
Un frisson me parcourut l'échine, et la peur me fit jeter un œil sur le côté : Cell souriait.
Le pire des sourires. Sa jauge de colère venait d'exploser, ne laissant place qu'au rire.
Mauvais signe. Si Cell bouge, ce type finira en pire état que de la viande hachée.
« Je vais te mettre à nu… »
Tandis que le mec continuait son monologue, je fis le tour derrière lui en un instant et lui tapotai l'épaule.
« — Hein ? »
Il tressaillit, bouche bée.
« Qu… comment ? »
Il se retourna d'un bloc et prit prestement ses distances.
Mais j'enchaînai, reparus dans son dos, et *pon*, nouveau tapotement.
« Nah ! »
Il recula encore, mais j'anticipai, revins derrière lui, *pon*.
Vitesse SS.
Même sans Balle d'Accélération, prendre son dos était un jeu d'enfant.
« No, no, no, no… »
*Tapotement dans le dos.*
« Quel genre de trucage… »
*Tapotement dans le dos.*
« C'est pas vrai ! »
*Tapotement dans le dos.*
« Arrêtez, pitié ! »
*Tapotement dans le dos.*
Même quand il se mit à pleurer, je n'arrêtai pas.
Je continuai à surgir derrière lui pour lui taper l'épaule, jusqu'à ce qu'il pousse un cri et s'enfuit en courant.
Je ne le poursuivis pas ; ce n'était pas nécessaire, mon but était atteint.
Des applaudissements et des acclamations s'élevèrent de la foule.
Comme on était sur la voie publique, une sacrée bande de curieux s'était amassée sans que je m'en rende compte.
Au milieu d'eux, Cell s'avança vers moi.
« Impressionnant, Sato-sama. Vous l'avez traité en gamin par une force écrasante. »
« Une bagarre en ville, c'est quand même limite. »
C'était le prétexte officiel ; la vraie raison, c'est que Cell semblait prêt à « faire quelque chose » si je laissais faire.
« Vraiment impressionnant, Sato-sama. »
« … C'est pas le sujet, mais »
Une idée me vint. Je m'approchai lentement de Cell, et, tout naturellement, lui tapotai l'épaule, bien en face cette fois.
*Ploc.* Une figurine tomba de sa manche au sol.
Ma figurine, en pose de tapotement d'épaule sur le mec tout à l'heure : réalisée avec trente pour cent de cool en plus.
« Mais comment tu les fabriques si vite ! »
« Tout est l'œuvre de mes subordonnés, moi j'ignore tout. »
Cell botta en touche comme un politicien.
Vraiment, celui-là…