Dans le bureau du président de l'Association des Donjons de Shikuro.
Une fois l'enquête sur Sulfur à peu près terminée, je m'y suis rendu pour faire mon rapport.
Clint, venu m'accueillir, a écouté mon histoire jusqu'au bout, puis s'est levé en écartant les bras.
« C'est bien joué, Sato. Je ne m'attendais pas à ce que tu mènes l'enquête aussi vite. »
« J'ai eu de la chance, et mes camarades m'ont bien aidé. »
« Non, non, sans toi, c'était impossible. D'après ce que tu racontes, ce donjon doit être un vrai cauchemar pour les aventuriers au niveau maximum ou ceux qui ont l'habitude d'attaquer en groupe. »
« Ceux qui ont besoin d'une arme en bavent aussi. »
« Oui, oui. »
Dans un donjon, on monte en niveau, mais d'après les comptes rendus d'Emily, Celest et Eve, on atteint à peine le niveau 5 en trois rounds. Et puis, même en entrant ensemble, on se retrouve chacun dans son propre anneau, forcés de jouer en solo.
D'un côté, on gagne de l'argent même avec des drops bas — fût-ce du F Final — mais de l'autre, c'est un donjon qui sélectionne drastiquement ses visiteurs.
« C'est pour ça que je te suis vraiment reconnaissant. Grâce à ces infos, on pourra rouvrir le donjon aux aventuriers dès demain. »
Il ne l'a pas dit, mais « ça fera augmenter les impôts » aussi, et Clint en était tout réjoui.
Le secrétaire avait apporté du thé ; Clint y a jeté une montagne de sucre en morceaux, en a planté un sur un cure-dent comme un yōkan et l'a fourré dans sa bouche.
À le regarder, j'avais l'impression d'attraper le diabète rien que par procuration.
« Sato, tu es le lucky boy de Shikuro. »
« Hein ? »
D'où ça sort, tout d'un coup ?
« Depuis que tu es arrivé, Shikuro ne fait que bien tourner, c'est le vent en poupe. On a mis la main sur Selen, Aurum est prácticamente sous notre coupe, et maintenant Sulfur sera prêt à accueillir les aventuriers illico. Tout ça, c'est depuis ton arrivée, et c'est grâce à ce que tu as fait. »
« J'ai juste fait ce qu'on m'a demandé. »
« Vraiment ? Tu ne veux pas accepter la récompense de l'année ? »
« Récompense de l'année ? »
C'est la première fois que j'en entends parler.
Le terme laisse deviner à peu près de quoi il s'agit, ceci dit.
« Oui. Chaque association locale la organise. On proclame et on honore les faits d'armes de ceux qui ont contribué dans l'année. »
« Ce genre de truc, moi… »
« Ça m'arrangerait bien que tu l'acceptes. »
Clint m'a fixé de son air le plus sérieux.
Une situation bizarre : celui qui décerne le prix qui le supplie de le prendre.
« Un homme en vue est honoré, les aventuriers le voient et ça les motive. Du coup… »
« — Les recettes fiscales augmentent, je vois. »
En résumé, booster la motivation des travailleurs. Je pige.
« C'est pour ça que j'aimerais que tu l'acceptes. »
« Si c'est comme ça, je la prends volontiers. »
« Merci ! Tu nous tires toujours d'affaire. Ah, il y a aussi une prime, versée sous forme de rente. Ça fait partie des motivations. »
« Compris, je la touche. »
« Et puis… »
Il y a encore quelque chose ? Je suis surpris.
« La demeure où tu vis maintenant, l'Association va l'acheter. Tant que tu y habites, pas de loyer. »
« Non, elle est grande et elle a dû coûter un bras. Puis la malédiction est levée, je vis là normalement, ce n'est plus un bien "difficile". »
« Et puis… »
« Encore !? »
Sans me laisser souffler, Clint a enchaîné les propositions de traitement de faveur.
☆
Je suis sorti de l'Association et j'ai retrouvé Alice qui m'attendait dehors.
Elle était accroupie le long du bâtiment, en train de jouer avec ses quatre monstres compagnons.
Selon l'angle, on aurait dit une gamine qui fait des poupées sur le trottoir ; c'était une scène plutôt apaisante.
« T'as attendu ? »
« Le rapport est fini ? »
« Ouais… »
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu fais une tête compliquée ? »
« Hum… »
Je me suis croisé les bras, la tête penchée.
Franchement, je suis embarrassé, perplexe.
Je ne comprends pas trop pourquoi Clint me favorise à ce point.
En marchant côte à côte avec Alice, je lui ai raconté ce qui s'était passé dans le bureau.
« C'est parce qu'ils veulent que Ryota reste à Shikuro. »
« Qu'il reste ici ? »
« Oui ! Moi aussi, j'ai discuté de choses dans le genre avec le chef du village et tout. »
Le chef du village. Celui d'Indole, le village natal d'Alice.
C'est aussi le village où je me suis pointé pour aider quand le donjon Aurum est né.
« Lui préparer un logement, lui donner tout plein de trucs. Y avait pas des femmes dans le lot ? »
« … Si. »
Vers la fin, Clint a sorti ce genre de propositions aussi.
Me présenter une belle fille, m'emmener dans un bar où il y en a.
Ce genre de chose.
Bien sûr, j'ai refusé. Ça ne me correspond pas.
« Ils essaient de t'amadouer comme ça pour te garder en ville le plus longtemps possible. »
« Pourquoi encore ? »
« C'est que… ah »
Alice s'est interrompue net.
Pourquoi ? Elle s'est plantée là, un grand sourire narquois, les yeux rivés droit devant.
La grande artère de Shikuro, où la foule va et vient.
Au bout, un groupe de jeunes gars mal sapés.
Ils ressemblent à Alice quand elle a quitté son village : les fringues, l'allure.
On dirait typiquement des jeunes qui viennent de monter à la capitale.
« Voici Shikuro, la ville de l'agriculture… »
« On va se donner à fond ! »
« Ouai, on va se faire un nom ! »
Ils s'encouragent mutuellement, c'est mignon à voir.
Mais ce n'était pas tout.
« Moi, je vais devenir comme Ryota Sato ! »
« Moi aussi ! »
« Moi aussi, moi aussi ! »
… Hein ?
Qu'est-ce qu'ils viennent de dire ? Devenir comme moi ?
Je me tourne, dubitatif ; Alice affiche le même sourire narquois qu'à l'instant.
« Voilà une des raisons. »
« Peut-être que… »
« Oui ! Ryota, tu es l'idole des nouveaux aventuriers. Du coup, plein de candidats débarquent sans arrêt. »
C'est devenu comme ça, hein… Je ne savais pas.
« « « Visez ! Ryota ! » » »
Leur cercle de motivation me donnait honte rien qu'à regarder.
Et par-dessus le marché, les gens autour qui disaient « Bonne chance ! » comme si c'était normal, ça me faisait une double honte.