Mais Roy Ferrum n'avait pas été complètement sot. Paranoïaque, peut-être, ou simplement pragmatique. Quelques jours avant l'attaque, pendant une leçon tendue sur l'histoire des Ferrum dans les archives poussiéreuses de la famille, l'une de leurs rares et maladroites tentatives de rapprochement entre père et fils, Roy s'était interrompu, le regard lointain.
(Retour en arrière : les Archives)
« Sois attentif, Lloyd », avait lancé Roy en frappant des jointures un lourd volume relié de cuir qui détaillait les victoires militaires des Ferrum, la version publique. Lloyd avait sursauté, l'esprit ailleurs comme à son habitude.
Roy avait soupiré, rare fissure dans sa façade sévère. Il s'était passé une main sur le visage, soudain las. « Ceci... ce n'est que du métal, mon garçon. De la dureté. Utile, oui. Mais limité. » Il s'était penché, la voix descendue jusqu'à un murmure de conspirateur que Lloyd ne lui avait jamais entendu. « La véritable force est plus profonde. Dans les fondations. » Il avait tapoté une section précise et nue du mur de pierre, derrière une bibliothèque immense. « Souviens-toi de cet endroit, Lloyd. Le savoir est l'acier le plus tranchant. Connais tes fondations. » Puis il s'était redressé, l'instant de faiblesse envolé, le masque de l'archiduc fermement remis en place. « Bien, parlons du siège de Blackwood Ridge... »
Lloyd n'avait pas compris, à l'époque. Pas avant les funérailles, quand il dérivait dans une mer de chagrin et de courants politiques hostiles, en quête désespérée de n'importe quoi, du moindre point d'ancrage. Il s'était souvenu des paroles énigmatiques de son père, de l'endroit précis. Il avait attendu le cœur de la nuit, s'était glissé dans les archives, le cœur battant. Derrière un faux panneau, exactement là où Roy l'avait indiqué, reposait un autre livre. Plus petit, plus ancien, relié d'un cuir sombre et sans inscription. Le Livre des Ferrum : la Vraie Lignée.
Le lire à la lueur vacillante d'une bougie, ce fut comme si on lui arrachait des écailles des yeux, le monde se reconfigurant page après page, dans la douleur. Le Corps de Fer, la maladroite Manipulation du Fer : un mensonge. Une tromperie délibérée, vieille de plusieurs siècles, un bouclier contre les ennemis qui auraient convoité leur véritable force. Le vrai pouvoir des Ferrum, hérité par la seule lignée directe... l'Acier. Infiniment malléable, impossiblement solide. Et le Feu. Une affinité innée, puisée dans leur sang même, qui leur permettait non seulement de façonner le métal, mais de le forger par la pensée, de l'imprégner d'une chaleur incandescente, de le commander d'une volonté silencieuse. Tisser des défenses, des pièges mortels, des lames fines comme un murmure, à partir de rien. Cela expliquait les légendes, la peur, la puissance que son père maniait avec tant d'aisance.
'Grands dieux, Père,' songea Lloyd, le vieux chagrin se mêlant à une vague neuve d'émerveillement et de regret. 'Tu as essayé de me le dire. Tu as essayé de me préparer.'
Ce savoir devint sa bouée de sauvetage, son arme secrète dans une cour conçue pour le broyer et le recracher. Le chagrin se mua en fureur froide, en un besoin brûlant de vengeance et de survie. Il se jeta dans la maîtrise du véritable pouvoir des Ferrum, caché dans les recoins oubliés du domaine, s'exerçant pendant que son oncle consolidait son emprise. Son unique Noyau Spirituel restait un goulot d'étranglement exaspérant pour cultiver la Puissance Spirituelle : toujours comme vouloir remplir une baignoire au compte-gouttes, face à la lance à incendie de Rosa. Mais le Pouvoir du Vide, l'Acier et le Feu, c'était tout autre chose. Il ne s'agissait pas de réserves d'énergie brute, mais de précision, de compréhension, de contrôle. Moins de muscle métaphysique, davantage de finesse mortelle. Comme apprendre la chirurgie fine plutôt que de manier une masse.
Et Lloyd, l'héritier négligé, l'élève discret acculé dans un coin mortel, se découvrit pour cela une aptitude terrifiante, glaçante. Son statut de « sous la moyenne » devenait parfaitement sans objet dès lors qu'il maniait un pouvoir conçu pour une létalité chirurgicale. Des heures passées à méditer, à sentir les vibrations infimes du métal, à tirer du potentiel ambiant des fils d'acier plus fins qu'une soie d'araignée, à les chauffer jusqu'à une incandescence presque invisible par la seule volonté.
Il n'était pas une puissance de champ de bataille comme son père. Il devint autre chose. Un scalpel glissant dans l'ombre des intrigues de cour. Un assassin fantôme.
Ces trois années... il avait appris à tisser dans l'air des murmures d'acier surchauffé, invisibles, inaudibles jusqu'au claquement d'un tendon sectionné ou au chuintement d'une chair cautérisée. Il s'était exercé à façonner des tranchants micrométriques capables de fendre une armure durcie comme du parchemin. Il avait contourné des protections magiques, non pas en les submergeant, mais en glissant des éclats de métal chaud à travers leur matrice d'énergie, y provoquant de subtiles ruptures, des courts-circuits. Il avait administré des poisons par des aiguilles d'acier presque invisibles, guidées à travers des trous de serrure. Il avait provoqué des « accidents » : lustres qui s'effondrent, roues de voiture qui lâchent, « maladies » soudaines, sans témoin, ne laissant que des rumeurs et un malaise croissant dans la faction de son oncle et des assassins.
(Retour en arrière : l'utilisateur Transcendant)
Le capitaine Vorlag. Stade Transcendant, avec un puissant esprit d'Ours de Terre. Fidèle à Rubel, brutal, efficace. Il avait acculé Lloyd dans un couloir réputé sûr. L'air était épais de la puissance fusionnée de Vorlag, la pierre grondait. Lloyd avait senti descendre sur lui le calme froid désormais familier. Il n'avait pas affronté cette puissance de face. Il avait senti le lien, le flux d'énergie entre Vorlag et son esprit fusionné. Un unique filament d'acier blanc de chaleur, fin comme un cheveu, tissé dans l'air telle une flèche fantôme, avait frappé le point de jonction exact de ce lien. Pas assez pour le rompre entièrement, pas encore, mais assez pour provoquer une rupture violente, un bref retour de flamme. Vorlag avait rugi, trébuché, la main sur la poitrine tandis que son esprit vacillait. Dans cet instant de faiblesse, trois autres fils, façonnés en stylets, avaient trouvé les interstices de son armure de terre. Aucun bruit, sinon un soupir léger.
(Retour en arrière : l'utilisateur du Vide)
Le baron Hessman. Utilisateur du Vide de haut rang, réputé pour ses défenses de terre impénétrables, sa technique de prédilection qu'on appelait « la Forteresse de Hessman ». Architecte présumé du complot d'assassinat. Lloyd l'avait traqué jusqu'à une villa isolée. Hessman s'était entouré de murs de roche superposés, en riant. Lloyd se tenait dehors, apparemment impuissant. Mais il s'était concentré, avait étendu ses sens, et senti les armatures d'acier au plus profond des fondations de béton dont Hessman tirait sa force. Il n'avait pas attaqué les murs. Il avait fait passer des dizaines, puis des centaines de fils d'acier surchauffé à travers la pierre, en suivant le réseau d'armatures, créant une cage complexe à l'intérieur même des ouvrages de terre. Puis il avait fait monter la chaleur. Pas assez pour fondre la pierre : juste assez pour changer l'intérieur en four. Les hurlements de Hessman avaient été étouffés, et brefs. C'était un mois à peine avant sa propre mort. Une nécessité sale et brutale, mais une victoire qui avait sans conteste peint une cible plus grande encore sur son dos.
Le fil d'acier brûlant qu'il venait d'employer contre l'armoire de Rosa ? Tape-à-l'œil. Un tour de salon, toutes proportions gardées. Un simple point d'exclamation à côté des phrases silencieuses et mortelles qu'il avait appris à écrire. Comparé à la puissance brute et au contrôle sans effort que son père, Roy Ferrum, possédait en ce moment même, dans cette temporalité ? Ce n'était pas même un pour cent. Roy pouvait sans doute remodeler l'armoire entière en sculpture d'oiseau en plein vol, ou la réduire en flaque de métal fondu, avec moins d'effort que Lloyd n'en mettait à écraser une mouche. Son corps de dix-neuf ans et ses capacités en train de se réveiller n'en étaient encore qu'une pâle ombre.
Mais cela n'avait pas d'importance. Ce que ce modeste exploit laissait entendre, ce seul potentiel létal, suffisait. Rosa n'était pas sotte. Loin de là. Elle comprenait la puissance, ses nuances, ses usages. Elle aurait immédiatement reconnu la signature : la finesse impossible, la chaleur résiduelle, la coupe nette à travers le fer. Pas la maladroite Manipulation du Fer. Autre chose. Quelque chose de caché. Elle comprendrait, avec une clarté glaçante, que si ce même fil murmuré, impossiblement tranchant et surchauffé, avait été dirigé contre elle, malgré sa formidable Puissance Spirituelle et ses défenses sans doute naissantes... les dégâts auraient été catastrophiques. Tendons sectionnés, organes cautérisés, boucliers magiques contournés par la seule vitesse et la seule chaleur avant qu'elle ait pu monter une défense complète. La mort n'était peut-être pas certaine, mais une blessure invalidante ? Hautement probable. Cette compréhension-là, cet aperçu soudain et terrifiant d'une capacité cachée et létale chez le mari qu'elle tenait pour faible et indigne, voilà la source de son profond ébranlement.
Le poids de ces souvenirs, le contraste brutal entre les talents meurtriers qu'il se savait posséder et les limites actuelles, exaspérantes, de son corps et de ses réserves d'énergie, pesait sur Lloyd quand il atteignit enfin la clairière retirée du jardin. Le vieux chêne montait la garde, ses feuilles bruissant doucement, offrant une ombre mouchetée. Croc, le loup-esprit efflanqué, était introuvable, sans doute parti se trouver un coin confortable et parfumé au poulet pour digérer son festin inattendu. Tant mieux. Lloyd avait besoin de solitude.
Il se laissa tomber sur l'herbe fraîche au pied de l'arbre, l'écorce rugueuse ferme contre son dos. Il ferma les yeux, expira longuement, lentement, relâchant à dessein la tension nouée au creux de son ventre. La confrontation était nécessaire. La démonstration efficace, peut-être même vitale. Mais grands dieux, que c'était épuisant. Il lui fallait un instant. Un instant de paix, de silence, avant de préparer son prochain coup. Des Pièces. Il lui fallait encore des Pièces. Dix pour ouvrir la boutique. Sept jours de plus à nourrir Croc au poulet pour en obtenir cinq. Les progrès paraissaient atrocement lents.
Il resta assis là de longs instants, à simplement respirer. À écouter le chant joyeux et insouciant des oiseaux. À sentir la chaleur du soleil de midi filtrer à travers les feuilles sur son visage. À chercher son centre au milieu du chaos tourbillonnant des vies passées et des dangers présents. Au moment précis où un semblant de calme commençait à se poser sur lui, comme des grains de poussière qui retombent doucement après une secousse, au moment précis où les échos tumultueux du passé commençaient à refluer vers le bourdonnement de fond de la mémoire...