Ayant baissé la vitre, Yvette resta assise au poste de conduite et observa en silence la fille mécanique à côté d'elle. Ses yeux rouge sombre ne montraient ni tristesse ni joie et ne laissaient rien présager de sa réponse.
Un silence gêné s'installa entre elles. Après avoir patienté un moment, la fille mécanique reprit la parole, un peu maladroitement : « Euh... gentille dame, pourriez-vous m'emmener ? »
« J'accepterai si vous répondez à quelques questions », dit Yvette d'une voix calme et posée, qui ne trahissait aucune émotion.
Son silence de tout à l'heure avait été une tentative de pirater les systèmes de la fille mécanique mais, à sa surprise, aucun port accessible ne se trouvait sur son corps. Impossible de savoir s'ils étaient désactivés ou hors d'usage : quoi qu'il en soit, elle n'avait eu aucune occasion d'y pénétrer.
La communication verbale restait donc sa seule option, même si elle ignorait comment cet être mécanique, apparemment doté d'une conscience de soi, considérait les humains.
« Bien sûr », acquiesça la fille mécanique sans hésiter.
« Où sont les survivants humains ? » demanda Yvette.
« Les humains ? Ne sont-ils pas éteints depuis très longtemps ? Où voulez-vous qu'il y ait des survivants ? » La fille mécanique parut déconcertée. « Vous ne le savez pas ? »
« Je vivais isolée sur une île très reculée. » Yvette choisit de révéler une partie de la vérité, et rien de plus.
En remarquant son air détaché, Yvette plissa légèrement les yeux, ne sachant si la fille était simplement douée pour cacher ses émotions ou si elle n'avait réellement pas remarqué qu'un être vivant se tenait devant elle.
Yvette décida de la pousser encore un peu. « Que pensez-vous que je sois ? »
« Une autre machine, bien sûr », répondit la fille mécanique comme si la réponse allait de soi.
« Vous ne trouvez pas que je ressemble à une humaine ? »
« Eh bien, vous êtes plutôt comme moi, non ? » La fille mécanique pencha la tête pour scruter Yvette, puis ajouta : « Hmm, vous leur ressemblez un peu, c'est vrai. C'est impressionnant. J'aimerais bien avoir cette allure, moi aussi. »
À l'entendre, ressembler à un humain semblait être une bonne chose ? Yvette sentit passer un éclair de confusion dans son esprit, mais choisit de ne rien confirmer dans l'immédiat.
Il semblait que les poupées mécaniques fussent en train de bâtir une nouvelle civilisation, et dévoiler son identité humaine amènerait probablement des complications inutiles.
Elle poursuivit son interrogatoire. « Pourquoi vous appelle-t-on la race mécanique ? Et le terme de "poupée magique mécanique" ? »
« N'est-ce pas notre ancien nom ? » La fille mécanique pencha la tête de l'autre côté, perplexe. « Appelez-nous comme vous voulez, je suppose. »
« Vous avez dit venir du continent du Miroir d'Argent. Comment avez-vous traversé la mer ? »
« J'ai prié le grand dieu mécanique au sanctuaire, et un messager du royaume de Rentu, ou royaume de la Faille, m'a conduite jusqu'au continent de la Marée Noire. »
« Quel dieu... est-ce ? »
« Le Grand Dieu Mécanique. Comment pouvez-vous l'ignorer ? Vous n'avez reçu aucun message divin ? » Le ton de la fille mécanique contenait désormais une pointe de scepticisme.
« ... Mon île est bien trop isolée. »
« Oh, pauvre dame », ajouta la fille mécanique avec une légère note de pitié, « mais ce n'est pas grave. Avec mon aide, vous reviendrez vite dans l'étreinte du divin. »
« ... Question suivante. Parlez-moi de votre identité, je vous prie. »
« Je m'appelle Pluie de Glace, je suis citoyenne du Royaume du Ciel et voyageuse libre. »
« Le Royaume du Ciel ? C'est votre pays ? »
« Oui », hocha la tête Pluie de Glace.
« Y a-t-il d'autres pays ? »
« À ma connaissance, il n'existe que le royaume de la Marée Noire, le royaume de la Cicatrice Cendrée et le royaume de la Faille. C'est la première fois que je quitte le continent du Miroir d'Argent, alors je ne sais pas grand-chose des autres. »
En entendant cela, Yvette se tut, plongée dans ses réflexions.
Le royaume de la Marée Noire, le royaume de la Cicatrice Cendrée, le royaume de la Faille et ce Royaume du Ciel dont parlait Pluie de Glace portaient manifestement le nom des quatre grandes compagnies de la civilisation d'origine : la Compagnie de la Marée Noire, Chimie Cendrée, l'Entreprise de la Faille et les Technologies du Ciel.
Contrairement aux quatre autres super-groupes, en revanche, ces quatre entités-là œuvraient toutes dans la poupée mécanique, le soldat magique et les Noyaux Mentaux. Parmi elles, les Technologies du Ciel et l'Entreprise de la Faille étaient les plus puissantes, suivies par la Compagnie de la Marée Noire et Chimie Cendrée.
Ces poupées mécaniques seraient-elles les vestiges de ces compagnies laissés après l'apocalypse, qui auraient acquis l'intelligence au fil des siècles et noué des liens sociaux hérités de leurs créateurs ?
D'une certaine manière, était-ce là « l'identité nationale » de la race mécanique ?
Attendez, ce n'était pas forcément postérieur à l'apocalypse...
Soudain, Yvette se rappela son exploration de la Base Abyssale, plus de deux cents ans auparavant, et les journaux qu'elle y avait lus, tenus par le personnel de maintenance, qui indiquaient clairement que l'intelligence de contrôle centrale de la base, le Noyau Luciole, avait montré des signes d'être « revenue à la vie ».
Autrement dit, avant l'apocalypse, des cas d'éveil d'intelligences existaient déjà !
Dans ce contexte, sachant que les facteurs aberrants pouvaient contaminer les machines pendant l'apocalypse, comment ces poupées mécaniques avaient-elles pu survivre jusqu'à aujourd'hui ?
Par pure chance ? Par hasard ?
Ou bien la race mécanique, en vainqueur final, avait-elle joué un rôle discret pendant l'apocalypse humaine ?
« Hé, gentille et belle dame, avez-vous d'autres questions ? » Remarquant qu'Yvette fixait le vide depuis plusieurs minutes, Pluie de Glace agita la main.
Revenant à elle, Yvette lui jeta un regard et dit : « Montez. »
« Oh ! Merci, gentille dame. » Pluie de Glace sauta aussitôt dans le véhicule, en pensant même à boucler sa ceinture sur le siège passager.
Guidée par Pluie de Glace, la moto se mit à avancer lentement dans une direction précise. Après environ deux kilomètres, Yvette remarqua un petit véhicule garé au bord de la route abandonnée.
C'était une moto d'aspect cabossé, couverte de cicatrices de soudure et de rustines, manifestement assemblée à partir d'innombrables pièces de récupération.
Yvette aurait pu recharger directement la carte d'alimentation de l'engin et en restaurer les éléments épuisés, mais elle ne voulait pas exhiber cette capacité ; elle laissa donc Pluie de Glace arrimer la moto sur le toit du gros véhicule.
De retour à sa place, elle demanda : « Qu'est-ce que c'est, ce sanctuaire dont vous parliez ? Où se trouve-t-il ? »
« C'est un endroit où l'on prie le grand dieu mécanique de nous aider ; tous les royaumes en ont un », répondit Pluie de Glace comme si cela allait de soi. « J'ai prié avant de venir sur le continent de la Marée Noire, et le dieu m'a indiqué qu'il y avait un royaume non loin dans cette région, et que je trouverais un relais de ravitaillement en arrivant, juste au sud des ruines de la cité d'Agash. »
« Un royaume... combien compte-t-il d'habitants, en général ? »
« Je ne sais pas. Dans notre Royaume du Ciel, les gens sont assez nombreux, un millier environ », secoua la tête Pluie de Glace. « Les autres royaumes sont plus petits, deux ou trois cents personnes seulement. Mais je connais mal le continent de la Marée Noire ; je sais juste qu'il y a ici des croyants du dieu, quelques centaines sans doute. »
Un millier ? Deux ou trois cents ?
Yvette en resta interdite. Lors de leur conversation précédente, elle s'était imaginé ces royaumes mécaniques comme une civilisation à base de silicium qui se relèverait peu à peu des ruines et balaierait bientôt les créatures aberrantes avant de se lancer dans l'univers...
Et pourtant, la population d'un royaume était si réduite ? N'était-ce pas l'équivalent d'un village ?
Non, cela ne valait même pas un village !
Conduisant le véhicule vers le royaume mécanique le plus proche, après quatre ou cinq kilomètres, elle vit se dessiner à l'horizon la silhouette d'une petite ville faite de murs croulants et de ruines. En s'approchant, elle commença à distinguer des formes qui se déplaçaient lentement entre les bâtiments délabrés.
Quand elle fut assez près pour y voir clairement, il devint évident que ces silhouettes titubantes étaient toutes de vieilles poupées mécaniques grossières. Leurs coques étaient criblées de cicatrices de soudure et rapiécées de rivets, des fils magiques s'en échappaient à nu, et leurs cartes d'alimentation rouillées grinçaient sous le poids de leur ossature à chaque pas lent, exhalant une impression de lassitude et d'effondrement imminent.
« Bonjour, puis-je vous demander où nous sommes ? » Yvette resta assise au poste de conduite et retarda sa descente jusqu'à voir Pluie de Glace mettre pied à terre et les saluer joyeusement.
Alors, une vieille poupée mécanique à la coque fendue, les lentilles parcourues de larges fissures en toile d'araignée, s'approcha et parla par son haut-parleur usé. « Ici, c'est l'antenne d'Agash du royaume de la Marée Noire. Bienvenue, lointaines voyageuses ! »
En effet, les poupées portant le logo de la Compagnie de la Marée Noire se regroupaient vraisemblablement de cette façon, songea Yvette. Elle se demanda si cela ne menait pas à une forme de discrimination de marque, où les quatre grandes compagnies paraîtraient plus prestigieuses tandis que les poupées des petites sociétés moins connues seraient méprisées.
Puis, constatant que ces poupées du royaume mécanique n'étaient pas nombreuses, quelques dizaines tout au plus, et observant leur attitude aimable, elle se sentit suffisamment en sécurité pour descendre à son tour du véhicule.
Mais à peine l'eut-elle fait qu'elle constata avec surprise que les regards de toutes les poupées mécaniques semblaient attirés vers elle comme par un aimant, rivés sur sa silhouette comme s'ils étaient paralysés.