Une brève lueur d’étonnement traversa les yeux noirs de jais et perçants de Ling Mo Han pendant un instant. Il avait cru que la petite mendiante aurait pris la fuite dès les premiers signes de danger qu’elle rencontrerait sans nul doute dans les Bois des Neuf Empêchements, et il ne s’attendait en aucun cas à la voir descendre aussi profondément jusqu’aux entrailles intérieures de la forêt.
Il l’avait remarquée vers l’après-midi. La jeune fille, accroupie, arrachait une plante au sol. Ce qu’il jugeait être des herbes inutiles, la mendiante les cueillait méticuleusement une par une. L’adolescente semblait d’une insouciance totale et parfaitement à l’aise au cœur du bois, paraissant entièrement ignorante des périls qui l’entouraient.
Selon son tempérament froid et indifférent, il n’aurait pas prêté la moindre attention à cette petite mendiante. Pourtant, pour une raison obscure, il ne partit pas. À la place, il l’observa en secret depuis l’éloignement, fixant intensément sa silhouette tandis qu’elle saisissait un tronçon de bois mort et y creusait un petit trou. Elle dénicha ensuite une fine branche sèche, s’assit, planta son extrémité dans le creux du morceau plus volumineux et se mit à tourner ladite branche frénétiquement entre ses paumes, comme si elle cherchait à percer le bois. Il ignorait absolument ce qu’elle faisait et ce n’est qu’après l’avoir surveillée pendant plus de deux heures, lorsqu’un mince filet de fumée commença à s’élever du bois, qu’il ressentit un choc total.
Avec seulement deux morceaux de bois, elle avait réussi à allumer un feu ! ? Jamais il n’avait vu personne employer un procédé aussi étrange. Il savait que, pour faire naître des flammes, on utilisait habituellement un tison ardent ou des cailloux silex. Au pire des cas, on avait entendu dire qu’on pouvait même frotter deux armes l’une contre l’autre pour produire des étincelles, mais recourir à la méthode dont venait de faire preuve la petite mendiante, c’était une première absolue dans toute son existence.
Mais cela lui montrait aussi que la petite mendiante n’était pas aveugle aux dangers alentour. L’adolescente avait pensé à éteindre le feu après avoir rôti et dévoré le serpent vidé avec soin, avant d’escalader prestement un haut arbre pour y chercher un abri nocturne. Ce jeune vagabond manquait cruellement de prudence, car on distinguait nettement les ronflements de l’enfant depuis là où il se tenait.
Si Ling Mo Han avait su ce qui passait par la tête de Feng Jiu en cet instant précis, il n’aurait peut-être pas partagé la même opinion.
Au départ, Feng Jiu n’avait rien remarqué de suspect, n’ayant détecté aucune intention malveillante dans l’air autour d’elle. Toutefois, alors qu’elle se trouvait perchée dans l’arbre et venait tout juste de fermer les yeux pour somnoler, elle sentit soudain un regard peser sur elle, scrutateur et évaluant. Pour cette raison, elle déclencha de forts ronflements, feignant un sommeil profond.
En réalité, elle se demandait depuis quand ces yeux étaient braqués sur elle et comment elle avait pu manquer ce fait aussi flagrant.
Mais comme l’inconnu n’avait pas choisi de se montrer et ne lui inspirait aucune menace, elle décida de ne pas mettre en lumière celui qui se cachait dans l’ombre, et préféra simplement rehausser son attention en silence. Après tout, les habitants de ce monde pratiquaient la cultivation vers l’immortalité, et elle ne pouvait se permettre de les prendre pour de vulgaires mortels au mépris, sinon elle perdrait un avantage décisif dès le premier jour.
À l’aube du lendemain, Feng Jiu s’éveilla sous le chant des oiseaux. Elle agita paresseusement un bras, lâcha un immense bâillement et cambra le dos en une ligne gracieuse. Mais cet étirement complet lui fit perdre l’équilibre et elle précipita soudainement au sol depuis l’arbre.
Un cri aigu s’échappa d’elle tandis qu’elle s’écrasait violemment contre la terre, roulant parmi l’herbe haute qui tapissait le sol.
« Aïe ! Ça fait un mal de chien ! » Elle se releva, masssa ses hanches et s’étira avant de pousser un soupir de soulagement : « Heureusement, je ne me suis rien cassé. »
À distance, la fourrure dense des feuilles dissimulait en partie la silhouette de Ling Mo Han tandis que ses yeux perçants jetaient un bref coup d’œil vers la forme située plus loin, avant de détourner rapidement le regard.
Dès l’instant où la petite mendiante s’était réveillée, ses yeux étaient grands ouverts. Il avait observé la fillette, encore engourdie par le sommeil, s’étirer au-dessus des cimes avant de chuter. Sachant que le sol en dessous de l’arbre regorgeait d’herbages sur une terre meuble et qu’une telle chute n’occasionnerait guère de soucis, il s’était contenté de jeter un regard nonchalant et n’avait pas jugé utile de lui porter secours.
Il vit la petite mendiante se frotter les hanches, puis s’atteler à ramasser deux gros cailloux avant de s’asseoir pour retirer des habits les plantes qu’elle avait précédemment glanées. Elle les écrasa ensuite et se les fourra dans la bouche. Ling Mo Han ne put s’empêcher de froncer les sourcils profondément en la dévisageant, se disant que la mendiante avait pourtant dévoré un serpent rôti la veille ; était-elle déjà affamée à ce point qu’il lui fallait manger des herbes pour calmer sa faim ?
Même dans ce cas, on ne se bourre pas la gueule d’herbes comme ça, tout de même ? N’avait-il donc pas conscience qu’avaler des végétaux à l’aveugle pouvait entraîner de graves complications ? C’est à cet instant précis qu’il aperçut la petite mendiante se contracter violemment et recracher une bouchée de sang sombre, avant de s’effondrer brutalement au sol…