Dès que Claire lui tendit un livre pris au bas de la pile, l'attention de Kai fut attirée par les dessins qu'il devinait à travers le papier bon marché et huileux.
Il épousseta la page de garde et ouvrit l'ouvrage. Les pages jaunies étaient couvertes de lignes et de points figurant l'endroit où il vivait. Une carte y était tracée, avec des marques indiquant les lieux.
Il se trouvait actuellement sur le Continent du Nord, le plus prospère de tous. Cela n'avait changé à aucune époque. On avait pourtant tenté d'explorer le reste du monde, en particulier certaines régions du Continent du Sud.
Du coin de l'œil, il vit le regard curieux de Claire aller de lui aux cartes.
Il revint à la carte.
Sur ce parchemin qu'il tenait, il vit les détails soigneusement tracés qui déroulaient la tapisserie d'Eldorania, le monde tel qu'ils le connaissaient.
Le doigt de Kai se leva pour suivre les contours du Continent du Nord. Les terres étaient divisées en fiefs et en royaumes. Le spectacle valait le détour. Les motifs de points changeaient d'une zone à l'autre, marquant les territoires intermédiaires.
Il fit glisser lentement son doigt vers le royaume de Lancephil. Il était entouré de quelques autres royaumes, chacun avec sa part de terres, grandes pour les uns, comparativement petites pour les autres.
Certains endroits auraient dû être entièrement sous les eaux, et ils étaient pourtant, à cette heure, les territoires de seigneurs. Kai remarqua aussi quelques terres stériles et d'autres lieux tombés à la corruption de mana, mais à cette époque cela n'était pas encore arrivé.
Il ramena son attention sur le royaume de Lancephil. Les territoires y formaient une courtepointe de décrets royaux et d'héritages nobiliaires.
Le royaume était couvert de forêts clairsemées et d'eaux, avec quantité de donjons et une diversité de monstres intéressante.
En commençant la carte par le coin du Delta du Nexus, là où les rivières convergent, on retrouvait le réseau de canaux que Kai avait suivi. Le Sanctuaire d'Azur, né des Cascades Voilées, était un lointain cousin du Lac Ancien qui alimentait le cours ancestral.
Il examina le détail de la rivière Murmurante : elle serpentait à travers l'Enclave Sylvestre, alimentait le Delta du Nexus et traversait le Sanctuaire d'Azur. La route ressemblait à une ligne de vie doublant le canal ; elle guidait manifestement les voyageurs à travers les paysages.
On pouvait croiser quelques collines et forêts en la suivant. Les villages, comme sur la carte, parsemaient les rives de la rivière principale, face aux frondaisons et aux habitations de bois, là où Kai vivait.
En continuant d'analyser les limites de l'Enclave Sylvestre, le territoire où il se trouvait, il ne put s'empêcher d'établir un parallèle avec le Duc, en pointant la lisière occidentale, là où la terre rejoignait la forêt de l'est.
« Claire, où s'arrête le territoire de Veralt ? » demanda Kai en lui montrant la carte pour qu'elle le lui indique.
Claire l'examina attentivement. Son doigt s'attarda sur la cité tandis qu'elle marmonnait pour elle-même. Dans sa tête, elle semblait calculer les territoires à partir des pointillés.
Lentement, ses doigts glissèrent vers la ligne d'arbres lointaine, en suivant la zone où s'achevaient les limites du territoire.
Kai hocha la tête et baissa les yeux.
Juste à côté du sien se trouvait celui du Duc. S'il devait s'y rendre, cela lui prendrait sans doute plus d'une semaine.
Le Duc devait avoir autorité sur la cité depuis un certain temps. Arzan étant le nouveau baron du territoire, il savait que, tout lié qu'il fût au Duc, il n'était pas entièrement sous sa coupe.
Le Duc gardait néanmoins une influence considérable sur Veralt.
Kai plongea encore le regard dans la carte. Il vit comment les terres se rattachaient aux montagnes lointaines, au sud de la forêt de Vasper, d'où partait un cours d'eau qui coulait vers un lac salé à l'est.
C'était exactement là que la carte s'arrêtait.
Le territoire offrait un beau spectacle, avec ses forêts, ses lacs et ses villageois répartis un peu partout.
Une idée lui vint et il leva les yeux vers la servante.
« Claire », l'appela-t-il, alors qu'elle remettait quelques livres sur les étagères. « Êtes-vous certaine de n'avoir jamais entendu parler de quelque chose de semblable aux pierres de Chaleur dont je vous parlais tout à l'heure ? »
« Hum... » Claire s'interrompit. « Elles procurent de la chaleur pendant la saison froide ? »
« Oui, elles existent en différentes formes et tailles. Mais elles servent à chauffer. On en garde une dans la pièce et elle la réchauffe. »
Elle fronça les sourcils, l'air plongée dans ses pensées.
« J'ai entendu parler d'une chose semblable une fois, dans le royaume de Lavonia... »
Kai baissa les yeux sur la carte et repéra l'endroit. C'était loin à l'ouest, les deux royaumes étant séparés par une distance considérable.
« ... Ils avaient de quoi se tenir chaud pendant les neiges rudes. Cela pourrait ressembler à ce dont vous parlez... une pierre de chaleur, comme le dit Votre Seigneurie. »
Kai la regarda.
« De qui le teniez-vous ? »
« D'un marchand ambulant. Mais je ne suis pas sûre que cela corresponde à ce que vous décrivez. Le seul point commun, c'est que cela tenait les gens au chaud les nuits froides. On dit que le royaume de Lavonia est maudit et toujours gelé, alors ils emploient toutes sortes de choses pour se réchauffer. Ce n'étaient pas des pierres, cela dit, autant que je m'en souvienne », dit-elle d'un air désolé.
Kai hocha la tête et se plongea dans ses pensées.
À l'entendre, il ne semblait pas qu'on les eût déjà inventées. Pour lui, elles avaient toujours fait partie de la civilisation, si bien qu'il ne s'était jamais demandé d'où elles venaient ni qui les avait créées.
Peut-être un Mage lassé d'avoir froid avait-il décidé d'enchanter des pierres. Ou peut-être était-ce tout autre chose.
Quoi qu'il en soit, cela ressemblait à une occasion pour Kai.
Si elles n'étaient pas encore vraiment mises au point, pourquoi ne serait-il pas celui qui le ferait ? Il pourrait même soulager ses administrés du froid et, au passage, réaliser un joli bénéfice.
Après tout, il lui fallait de l'argent pour rembourser la dette, et un produit comme les pierres de Chaleur plairait à tout le monde.
Certains nobles paieraient peut-être même une somme rondelette.
Le problème était de savoir s'il pouvait les mettre au point. Les pierres de Chaleur sont courantes, mais elles ne sont pas naturelles. Elles résultent de quantité d'enchantements précis appliqués à des pierres pour les faire chauffer et réchauffer l'espace alentour.
Au premier cercle, Kai doutait de pouvoir faire beaucoup d'enchantements, d'autant que ses connaissances en la matière étaient assez rudimentaires. Il en développerait peut-être un, mais la qualité ne serait pas fameuse.
Il ne pourrait pas non plus les produire en série avec sa réserve de mana actuelle.
'Il me faut d'abord faire quelques recherches. Si cela marche, je pourrais au moins rembourser la dette.'
Résolu à développer les pierres de Chaleur, Kai prit une profonde inspiration.
Ce serait son premier projet dans ce monde.
Kai froissa la troisième feuille qu'il tenait et la jeta dans un coin de la pièce.
En regardant la table, il avait dessiné quelques schémas de pierres de Chaleur et de leur fonctionnement. Les enchantements qu'on y emploie sont très complexes et font intervenir différents types de Sceaux.
C'était là aussi un gros problème pour lui.
D'abord, un enchantement même élémentaire consomme une quantité de mana appréciable. En outre, Kai devait les superposer de façon que les Sceaux ne se gênent pas entre eux.
Un travail éreintant en soi.
Les Sceaux sont les symboles employés pour enchanter les objets, et Kai ne les avait pas beaucoup étudiés ; mais leur sens change facilement quand ils se recouvrent, et l'effet peut disparaître ou, pire, devenir tout autre.
Il se rappela brièvement quelqu'un qui avait acheté une épée de flamme enchantée à un Enchanteur de troisième ordre : elle avait fini par exploser dans ses mains, et des éclats lui avaient tranché le cou.
Kai était perplexe et continuait de tracer les Sceaux qu'il connaissait, en tâchant de se rappeler tout ce qu'il avait appris en cours. Malheureusement, ce n'était pas un Art de Mage vers lequel il avait penché.
Il ignorait ceux qu'on emploie précisément pour les pierres de Chaleur, mais il pourrait s'arranger avec des Sceaux voisins qu'il connaissait. Le mana, en revanche, allait être compté.
« L'enchantement d'absorption de mana me prendra le plus gros. Comment vais-je seulement graver l'enchantement d'allumage ? »
Kai avait marmonné cela en fronçant les sourcils.
Ses options étaient très limitées. Il pouvait tracer un seul enchantement complexe et espérer qu'il fonctionne. Encore ne savait-il pas par où commencer.
Il dessina une pierre plus petite, enchantée sur toutes ses faces ; mais même avec sa production de mana, sa réserve totale ne lui permettait pas d'en fabriquer plus de deux.
En se forçant, peut-être trois.
Et encore, à condition de ne commettre aucune erreur et que tout se passe comme il le souhaitait. À en juger par son expérience, Kai savait qu'il n'avait pas cette chance-là.
Il lui fallait soit augmenter sa réserve de mana de façon exponentielle, soit alléger les enchantements de la pierre de Chaleur en obtenant le même effet.
Les deux lui semblaient impossibles pour l'instant, et Kai se gratta la tête avant de soupirer.
Il lui fallait plus de temps pour y réfléchir.
Il rassembla tous ses dessins et les empila dans l'ordre. Les mettant de côté sur la table, il se leva.
'J'y réfléchirai plus tard.'
Il secoua la tête et sortit de sa chambre.
Cela faisait un moment qu'il voulait jeter un œil au tisseur de mana. Plutôt que de réfléchir aux pierres de Chaleur, il préférait s'en occuper.
En descendant l'escalier, il retrouva les mêmes portraits et les mêmes collections d'armes.
Les servantes et les quelques employés présents s'inclinèrent en le voyant.
Il ne s'arrêta pas et continua de marcher, en tâchant de se faire une idée de l'ensemble du domaine. Claire n'était pas là quand il avait quitté sa chambre, sans quoi les choses auraient été plus simples.
Le voilà seul, à chercher le chemin des cellules.
Il erra d'un côté et de l'autre avant que son regard ne tombe sur quelqu'un de familier.
Le garde venu dans sa chambre le premier jour se tenait dans le couloir, sa lance à la main. Il semblait faire une pause, l'air détendu, le regard tourné vers la fenêtre.
Kai sourit et se dirigea vers lui à grandes enjambées.
Le garde entendit des pas, tourna la tête à sa droite et vit Kai venir vers lui. Il se redressa aussitôt.
« Seigneur Arzan. »
« Je vais voir le tisseur de mana dans les cellules. Conduisez-moi. »
Ils traversèrent le couloir et prirent plusieurs tournants. Kai fit de son mieux pour mémoriser la disposition du domaine tout en marchant. Il remarqua aussi de plus en plus de gardes.
Beaucoup semblèrent surpris de le voir dans cette partie du domaine.
Ils ne s'arrêtèrent qu'une fois parvenus devant une porte de métal.
Les barreaux étaient rouillés, ce qui tranchait nettement avec le reste du domaine et ses portes de bois sculptées.
Quand le garde l'ouvrit, la lumière faible de la torche éclaira les marches.
Il semblait bien que ces cellules fussent un vrai cachot de château.
« Le tisseur s'est-il réveillé ? » demanda Kai tandis qu'ils descendaient.
« Il s'est réveillé, mais il a hurlé à pleins poumons jusqu'à se rendormir. Il se débattait et nous avons eu une frayeur », répondit le garde, qui marchait devant lui.
Kai hocha la tête. C'était prévisible, puisqu'il avait employé une technique simple.
« Quand a-t-il fait du bruit pour la dernière fois ? »
« Il y a quelques heures à peine. Mais maintenant il est entravé et bouge à peine. Nous avons cru qu'il allait briser la cellule, tant il se montrait féroce », dit le garde, la voix un peu tremblante.
L'escalier s'acheva et ils touchèrent le sol. Kai ne vit aucun autre garde en poste, sans doute par peur de la corruption du tisseur de mana.
« Par ici », dit le garde en tournant à gauche, et ils entrèrent tous deux.
Les cellules ne ressemblaient en rien au reste du château. Les pierres inégales des murs, la poussière au sol et l'odeur putride qui venait de partout lui donnaient envie de repartir au plus vite.
Il vit des cellules vides tout autour ; on ne semblait pas y garder de prisonniers. Peut-être existait-il un autre bâtiment pour cela.
Les sens de Kai s'aiguisèrent quand le garde s'arrêta devant une cellule. Derrière les barreaux, il vit le tisseur.
Il fit quelques pas en avant et vit comment on le tenait. Ses deux membres étaient entravés et une chaîne métallique circulaire lui enserrait le cou. Le tisseur de mana semblait endormi.
« Laissez-moi entrer, ouvrez », dit Kai d'un ton de commandement.
Le garde fronça les sourcils. Ses yeux semblaient lui demander s'il avait perdu la raison.
« En êtes-vous certain... »
« Faites-le », le coupa Kai.
Le garde s'avança aussitôt pour ouvrir la cellule mais, une fois la chose faite, il s'écarta de la porte.
Kai entra. En le voyant faire, le garde le suivit, non sans une hésitation dans les pas.
Après s'être assuré que le tisseur dormait bel et bien, Kai tira sur les chaînes, sans résultat. Par sécurité, il forma dans ses mains la structure d'un sort de Sommeil et le lança.
S'il subsistait un doute, il s'effaça de son cœur, et il se détendit.
Kai se pencha et observa la façon dont la corruption se répandait dans le corps du tisseur. Elle avait progressé depuis la dernière fois et, en regardant de plus près, il distinguait des lignes noires sur le cou et les bras.
Son visage avait muté davantage, plus hideux qu'avant, presque comme celui d'un mort-vivant.
Heureusement, ce n'était pas à un point où Kai ne pouvait plus rien. L'homme conservait un semblant d'humanité et une grande part de sa chair restait humaine. Il faudrait du temps, mais il parviendrait à le débarrasser de la corruption.
Il lui toucha la main et lança un sort de Purification. L'endroit qu'il tenait s'illumina tandis que son mana entrait dans le corps du tisseur.
Bientôt, Kai vit les lignes du cou reculer lentement. Non sans résistance, cependant.
La corruption logée dans le corps de l'homme luttait contre lui à mesure qu'il employait son sort. Elle refusait de se laisser dévorer par le mana pur, mais Kai poussa davantage, épuisant chaque parcelle de son mana avant de parvenir à en détruire une bonne part.
Reprenant son souffle par à-coups, Kai soupira. Le procédé était lent, et il lui faudrait purifier plus d'une heure par jour pour venir complètement à bout de la corruption.
« Q-qu'est-ce qui se passe ? »
La voix aiguë du garde retentit un peu fort et rompit sa concentration.
Il se retourna et vit les yeux écarquillés et la bouche ouverte du garde. Kai remarqua même que sa lance lui échappait presque des mains tandis qu'il contemplait la lumière qui émanait de la main du tisseur.
« Je lui lance un sort », répondit vivement Kai.
« Cela veut dire que vous êtes un Mage, seigneur Arzan ? » demanda le garde.
Kai répondit simplement :
« Oui, je le suis. »