Pour le Rocky d'aujourd'hui, la cité de Faucon-Tonnerre était le socle de sa survie dans ce monde, et l'Armure Magique du Vide léguée par son père, l'appui sur lequel il pouvait compter pour rester en vie !
Aussi, le cœur battant d'impatience, ouvrit-il lentement la malle de cuir.
« Qu'est-ce que... qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce que c'est ? »
L'excitation qu'il éprouvait s'évanouit d'un coup à l'ouverture de la malle. Au lieu du casque et de l'armure d'or éblouissants qu'il avait imaginés, il découvrait un tas de ferraille ?!
Il y avait bien une armure complète à l'intérieur, mais elle était couverte de rouille et ne se distinguait guère d'un amas de métal mis au rebut.
Ça, l'Armure Magique du Vide léguée par son père ?
Il souleva l'armure et l'examina de près. Il tenait un brassard. Ce n'était pas particulièrement léger, mais c'était couvert de crasse et paraissait même inférieur à une armure ordinaire, alors une légendaire Armure Magique du Vide...
« Et pourquoi est-ce que ça sent, en plus ? C'est moisi ? »
En considérant le brassard qu'il tenait, Rocky perçut soudain une odeur déplaisante. Était-ce d'être resté si longtemps à l'abandon que cela avait moisi ?
À cette idée, il renifla avec attention, et un instant plus tard il fut saisi.
Comment pouvait-il y avoir une odeur de sang ?!
En flairant le brassard de plus près, Rocky reconnut bel et bien du sang. Et en l'examinant mieux, il comprit que la prétendue crasse était en réalité des taches de sang qui avaient imprégné le métal !
Cette découverte lui fit aussitôt sortir toutes les autres pièces de la malle pour les inspecter, et il s'aperçut qu'il s'était trompé du tout au tout. La prétendue rouille de l'armure, c'étaient des taches de sang qui s'y étaient incrustées !
Le constat le laissa complètement abasourdi.
Par combien de batailles fallait-il être passé pour que le sang des ennemis pénètre ainsi jusque dans le métal !
Cette découverte stupéfiante ramena forcément Rocky à la pensée de son père.
Comme il venait d'un autre temps, il ne connaissait pas vraiment cet homme ; il savait seulement, par les souvenirs de son prédécesseur, que son père était un mélancolique, et que cette tristesse tenait naturellement au manque de sa mère.
Mais il savait tout aussi bien qu'avant de devenir mélancolique, son père avait forcément été un homme remarquable. Sans quoi il n'aurait pas pu fonder une maison par ses seules forces, et encore moins acquérir assez de puissance pour devenir seigneur d'une Cité Céleste de taille moyenne : un exploit hors de portée du commun des mortels.
L'Armure Magique du Vide posée devant lui, et surtout les taches de sang imprimées dessus, avaient tout d'un livre. Un livre écrit avec du sang, où étaient consignées les innombrables batailles de son père.
« Hmm... »
Rocky inspira profondément, chassa de son cœur l'irrespect et la déception, puis sortit une à une toutes les pièces de la malle.
En un instant, une Armure Magique du Vide complète s'étalait devant lui, et il se remémora alors la façon de l'endosser.
Ce qui fait la grandeur de l'Armure Magique du Vide, c'est qu'elle n'a rien de commun avec une armure ordinaire, laquelle n'est jamais qu'un vêtement à forte capacité défensive. L'Armure Magique du Vide, elle, est sertie de Pierres Magiques et mue par le Mana : elle procure à celui qui la porte un renforcement et un soutien sur tous les plans.
C'est précisément pour cette raison que l'on ne l'endosse pas comme une armure ordinaire : il faut d'abord l'activer.
Les yeux clos, Rocky se repassa plusieurs fois la méthode d'activation, puis rouvrit les yeux et tendit la main gauche vers l'armure posée au sol.
« Armure Magique du Vide... Armement ! »
En faisant circuler la Puissance Magique de son corps selon la méthode qu'il tenait de ses souvenirs, Rocky sentit aussitôt une connexion s'établir avec l'Armure Magique du Vide. Puis il entendit un souffle : le gantelet de l'armure s'éleva d'un coup et s'ajusta sur sa main en un clin d'œil, suivi des autres pièces qui montèrent dans les airs et s'équipèrent sur lui sans lui laisser le temps de réagir !
En un clin d'œil, Rocky portait l'Armure Magique du Vide au complet !
« Ça... c'est vraiment trop classe... »
Il savait depuis longtemps que ce monde avait pris la voie de la Technologie Magique, mais quand Rocky en éprouva la merveille en personne, il en resta stupéfait et sans voix.
« Et c'est plutôt léger et souple, en plus... »
Une fois l'armure entièrement endossée, Rocky ne put s'empêcher de remuer dans tous les sens. Ce métal qui lui avait paru si lourd entre les mains était étonnamment léger une fois porté, et bien plus souple qu'il ne l'avait imaginé, sans la moindre gêne.
Il ne résista pas ensuite à l'envie d'aller se planter devant un miroir pour se regarder.
« Bon sang... Ça, c'est vraiment trop classe ! »
Devant la glace, Rocky en croyait à peine ses yeux. Cette silhouette incroyablement classe, c'était vraiment lui ?
L'Armure Magique du Vide qu'il portait était en fait un modèle ancien, vieux de quarante ou cinquante ans : c'était l'armure de son père, après tout. En bonne logique, elle aurait dû paraître dépassée, et pourtant elle avait encore une allure redoutable.
Comparé à une armure ordinaire, le dessin de l'Armure Magique du Vide était bien plus outré ; mais c'était précisément cette outrance qui donnait à Rocky, une fois vêtu, une prestance imposante et majestueuse. Il en resta pantois.
Rocky tenta ensuite de commander les mouvements de l'armure et se retrouva, à sa grande surprise, à flotter peu à peu dans les airs !
...
...
« Liliya ! Je t'ordonne de relâcher le capitaine Eyer ! Immédiatement ! »
Pendant que Rocky s'extasiait sur les mérites de l'Armure Magique du Vide, la situation avait changé dans la grande salle du seigneur de la cité.
Liliya, qui attendait là, tenait maintenant Eyer devant elle comme un bouclier et faisait face à un groupe de gens.
À la tête de ce groupe se trouvait un gros homme d'une cinquantaine d'années, chauve, la figure noyée de graisse, avec tout du cochon retors.
Cet homme s'appelait Perolo, officier administratif de Faucon-Tonnerre. Il vociférait contre Liliya et lui ordonnait de relâcher le capitaine Eyer.
À sa gauche et à sa droite se tenaient deux gardes, l'épée tirée, la pointe braquée droit sur Liliya !
« Liliya, tu es sourde ? J'ai dit de relâcher le capitaine Eyer, tout de suite ! »
Fusillant Liliya d'un regard venimeux, Perolo était hors de lui, l'esprit en plein désordre.
Car un peu plus tôt, Eyer avait avoué que le vrai but de ses descentes sur la terre était le trafic des habitants, et son complice dans ce crime n'était autre que Perolo !
En tant qu'officier administratif de Faucon-Tonnerre, Perolo n'avait pas grand-chose à faire, la cité étant trop petite ; mais c'était lui qui connaissait le mieux la répartition de sa population.
Perolo savait parfaitement à quels habitants il valait mieux ne pas toucher, et lesquels pouvaient disparaître sans que personne s'en émeuve. Grâce à lui, Eyer avait pu capturer des gens et les revendre.
D'après leur arrangement, Eyer aurait dû venir trouver Perolo pour partager le butin après son rapport à Rocky. Mais Eyer n'était pas ressorti de son entrevue, et Perolo, rongé par la mauvaise conscience, avait flairé l'anguille sous roche et décidé d'en avoir le cœur net. D'où la scène présente.
À dire vrai, quand Perolo était arrivé dans la grande salle et avait vu Eyer blessé, il avait compris que leurs méfaits risquaient d'être éventés, ce qui l'avait plongé dans le plus grand désarroi.
Dans n'importe quelle Cité Céleste, le trafic d'êtres humains est un crime capital, puni de mort, et Faucon-Tonnerre ne fait pas exception à la règle.
En bonne logique, une fois le trafic découvert, Perolo aurait dû fuir sur-le-champ, sans quoi la mort était certaine. Il n'en fit rien, et la raison en était simple : le seigneur de Faucon-Tonnerre, c'était Rocky !
Aux yeux de Perolo, Rocky était jeune, sans expérience du gouvernement, faible et facile à mener. Il se disait que s'il parvenait seulement à délivrer Eyer, il restait peut-être moyen de renverser la situation, d'autant qu'Eyer était le capitaine des gardes et avait tout le Corps de Garde sous ses ordres.
Par précaution, il avait aussi envoyé prévenir l'officier des finances : en faisant front commun avec les officiers, il comptait bien contraindre Rocky à céder le moment venu.
« Perolo, mesurez-vous seulement ce que vous êtes en train de faire ? »
L'épée dans une main et soutenant Eyer de l'autre, Liliya reculait sous l'encerclement des quatre gardes tout en s'adressant froidement à Perolo : « Perolo, le capitaine Eyer est aux arrêts sur ordre du seigneur de la cité. En me demandant de le relâcher, êtes-vous en train de proposer une rébellion ? »
« Sottises ! Jamais le seigneur de la cité ne donnerait un ordre pareil ! »
Perolo savait bien sûr que l'ordre venait de Rocky, mais il ne pouvait pas l'admettre : il lui fallait retourner l'accusation, tout en maudissant Liliya en son for intérieur.
Sans la force de Guerrière de troisième niveau de Liliya, supérieure à celle d'Eyer lui-même, il l'aurait déjà attaquée.
Cette garce ! Si l'occasion se présentait, il la chevaucherait et la torturerait jusqu'à ce que mort s'ensuive !
Ces pensées lui traversaient l'esprit et il allait reprendre la parole quand les grandes portes de la salle s'ouvrirent avec fracas, livrant passage à un vieil homme aux cheveux blancs qui entra lentement.
« Seigneur Voss ! »
En voyant le vieillard, Perolo exulta et se précipita vers lui pour lui dire d'une voix pressante : « Seigneur Voss, cette Liliya tente une révolte, elle s'en est prise au capitaine Eyer ! »
Ce vieil homme n'était autre que l'officier des finances de Faucon-Tonnerre.
À la différence du sanguinaire Eyer et de Perolo à la face bouffie, le vieux Voss, malgré son grand âge, avait une allure bien plus vive et dégageait une aristocratie sans mélange.
Ainsi, à cet instant où Eyer était retenu par Liliya et où Perolo s'affolait, Voss entra avec un sourire tranquille ; et après avoir embrassé la scène du regard, il gardait toujours ce même sourire tranquille, comme si l'affrontement qui tendait la salle n'existait pas pour lui.
Aussi, quand Perolo eut fini de parler, Voss se tourna vers Liliya.
« Mademoiselle Liliya, puis-je vous demander si l'ordre d'arrêter le capitaine Eyer vient bien du seigneur de la cité en personne ? »
« Oui », répondit Liliya, brève et nette.
« Je vois. » Voss hocha la tête et poursuivit : « Dans ce cas, pouvons-nous voir le seigneur de la cité, pour qu'il nous explique de quoi il retourne exactement ? »
Voss parlait sans la moindre hâte.
Seulement, à peine avait-il achevé sa phrase que les portes s'ouvrirent de nouveau à la volée, et que Rocky, vêtu de l'Armure Magique du Vide, entra en volant !
Oui, en volant, et droit par-dessus les têtes de Perolo et de Voss, pour se poser devant Liliya !
« Seigneur Voss, qu'est-ce que vous voudriez que je vous explique ? »
Campé fermement devant Liliya, Rocky lui adressa un sourire triomphant, puis se tourna vers Voss et Perolo, le visage soudain glacial.