Rocky, pourtant, n'aimait pas cet homme : dans ses souvenirs, Eyer avait déjà trompé le Rocky d'origine. À peine celui-ci avait-il pris en main la cité de Faucon-Tonnerre qu'Eyer mentait sur les dépenses militaires et détournait une grosse somme.
Rocky savait tout cela de longue date, mais bien des considérations l'avaient poussé à s'effacer, et cet effacement était passé pour de la faiblesse aux yeux des autres, qui s'étaient de moins en moins souciés de lui.
Et parmi ceux qui ne se souciaient pas de Rocky, il y avait évidemment Eyer.
« Capitaine Eyer, avez-vous trouvé quelque chose ? »
Laissant de côté ce qu'il pensait de lui, Rocky posa la question avec un sourire, persuadé qu'avec le temps Eyer se remettrait à le respecter, puisqu'il n'était plus l'homme qu'il avait été.
« Je suis désolé de vous décevoir, seigneur de la cité, mais cette fois je n'ai découvert aucun nouveau filon. »
Debout devant Rocky, Eyer annonçait qu'il n'avait rien trouvé, et se tenait pourtant comme s'il rentrait d'une grande victoire, le torse bombé et le menton haut.
'Bon sang, cet homme n'a donc aucune honte ?'
À voir Eyer prendre des airs si arrogants après un voyage manifestement inutile, la colère gagna Rocky.
Redescendre de la Cité Céleste vers la terre consommait énormément de ressources, et Faucon-Tonnerre, petite cité aux ressources maigres, ne pouvait guère se permettre pareil gaspillage.
À cette pensée, le visage de Rocky s'assombrit ; il ravala pourtant son mécontentement et demanda :
« Il n'y a pas eu de pertes, au moins ? »
La population de Faucon-Tonnerre dépassait à peine le millier d'âmes, et la cité n'avait pas d'armée : deux cents gardes tout au plus, qui maintenaient l'ordre tant bien que mal. Rocky se rappelait qu'Eyer en avait emmené trente avec lui.
Mais à cette question, le visage d'Eyer changea.
« Seigneur de la cité, nous avons été attaqués par des démons sur le chemin du retour, et plus de vingt de nos frères sont morts... »
« Quoi ! »
À ces mots, Rocky abattit sa main sur la table et se leva d'un bond.
Plus de vingt morts ?
Faucon-Tonnerre ne comptait que deux cents gardes. Ces deux cents hommes servaient de police en temps ordinaire et de soldats en cas de trouble ; ils étaient l'unique force armée de la cité, et Eyer venait d'en perdre un dixième.
Cette fois, Rocky eut beau vouloir prendre sur lui, il n'y parvint pas. Sa colère éclata et il interpella Eyer :
« Capitaine Eyer, que s'est-il passé, exactement ? Pourquoi des pertes pareilles ? »
Face à cette mise en cause, pourtant, Eyer parut sans crainte, parfaitement indifférent, et se contenta de répéter ce qu'il venait de dire.
« Seigneur de la cité, je vous l'ai dit : nous avons essuyé une attaque de démons sur le chemin du retour. Ces pertes n'ont rien que de très normal. »
Cette attitude mit Rocky hors de lui. Le visage cramoisi, il fixait Eyer d'un regard à le tuer.
Il le dévisageait intensément, et Eyer soutenait son regard ; tous deux restèrent muets, et la salle entière sombra dans le silence.
Il fallut un moment pour que le visage de Rocky se détende un peu : il semblait avoir maîtrisé sa fureur. Puis il fit un geste de la main, comme s'il renonçait.
En le voyant abandonner d'un geste, Eyer ricana intérieurement. 'Rien qu'un lâche bon à rien. Il a beau avoir appris à foudroyer les gens du regard, ce n'est jamais qu'un lâche !'
Aux yeux d'Eyer, ce nouveau seigneur de la cité ne méritait même pas qu'on le dise fort en apparence et creux au-dedans : c'était simplement un poisson sur le billot, sans le moindre danger, et qui n'aurait jamais le cran de porter la main sur lui.
Quant aux raisons de ces lourdes pertes, il y en avait bel et bien une, mais il n'avait aucune intention de la donner à Rocky.
Seulement, tandis qu'Eyer ricanait en lui-même, Rocky avait déjà glissé quelques mots à l'oreille de Liliya.
Quand il eut fini, Liliya parut surprise, au point de demander, incrédule :
« Vous en êtes sûr ? »
Rocky hocha la tête.
« Tu t'en sens capable ? »
Incrédule, Liliya sourit après un instant et répondit avec assurance :
« À peu près certaine. »
Sur ces mots, elle marcha vers la sortie de la salle et passa devant Eyer sans un regard de côté.
Mais à l'instant précis où elle le frôlait, elle frappa sans prévenir : son pied percuta le genou d'Eyer avec une telle force que l'articulation céda.
« Crac ! »
La seconde d'après, elle le tenait plaqué au sol, la lame de son épée contre sa gorge.
« Vous ! Qu'est-ce que vous faites ! Seigneur de la cité ! »
Saisi sans avoir eu la moindre chance de réagir, Eyer endurait la douleur atroce de son genou, les yeux écarquillés d'incrédulité, le regard fixé sur Rocky.
Ce Rocky bon à rien, oser le traiter ainsi !