64e jour, midi, boutique de souvenirs, succursale devant la capitale
J'ai cédé à la demande de la fille de la princesse, sur la prière de Merimeri-san. Le gars de la 2e division servirait sous les ordres du 2e prince pour la défense de la capitale, il avait l'air plutôt réticent, mais quand il a entendu la condition « ne pas nuire au peuple », il a réfléchi profondément et a fini par hocher la tête.
Comme ça, le 2e prince va se démener. Les nobles opportunistes rallieront le 2e prince. Et du coup, la nation marchande bougera. Ils mordent à l'hameçon.
Tenir une boutique de souvenirs, c'est un boulot de dingue. En ce moment même, je sue sang et eau au palais pour les approvisionnements. Il paraît que les tonneaux d'huile et d'alcool que je viens de vendre à la boutique viennent d'être livrés. Je vais les récupérer pour les revendre.
« Déléguée en armure, tu peux tout mettre en tonneaux ? Je vais aller acheter du blé, vu que je viens d'en vendre, le stock risque d'être à sec. Comme je l'ai vendu, y en a qui devrait arriver, non ? Le travail, c'est dur, hein. C'est ce genre de labeur constant et minutieux qui compte, tu sais. »
Hé ? Elle m'a répondu par un regard torve. C'est du travail manuel, du transport, bon sang ? Je me tue à la tâche ? Aujourd'hui, c'est déjà mon troisième approvisionnement. C'est vraiment éprouvant ? J'approvisionne, j'approvisionne, ça se vend, on l'emporte, donc faut y retourner, mais une fois revenu, c'est déjà revendu, alors re-re-approvisionnement, c'est du transport infini à perpétuité, du travail forcé sans fin ?
Je rentre par les passages secrets avec les marchandises. Je commence à bien connaître le chemin. La compétence « Carte » enregistre aussi les passages secrets, donc plus je viens, plus c'est pratique. Seuls les passages secrets sont connus, les entrées sont difficiles à trouver, donc même avec « Perception spatiale », je les repère mais j'ai du mal à entrer, c'est la galère.
Dans le château, les rumeurs vont bon train. Le gars de la 2e division a déclaré qu'il servirait pour la défense de la capitale sous les ordres du 2e prince, avec la promesse de « ne pas nuire au peuple ». Du coup, le 2e prince et ses soutiens rêvent. Ils ont de l'espoir.
J'en ai profité pour aller jusqu'au palais royal pour les approvisionnements et tâter le terrain, mais c'était encore calme. Au contraire, l'air était apaisé depuis que la 2e division a promis la défense. Les nobles et fonctionnaires du camp du 2e prince, ainsi que les gens de la nation marchande, complotaient joyeusement. Une scène qui réchauffe le cœur. Parce que ça réchauffe ma poche, donc c'est une bonne chose.
La clé de la logistique de la nation marchande vers le royaume, c'est le canal. Comme ça, les navires marchands vont apporter des tonnes de marchandises à la capitale.
Le royaume entre en état de blocage, la nation religieuse saigne. Le seul à en tirer profit, c'est la nation marchande. Je fais ce rêve. Cet espoir, c'est la 2e division. Comme ça, il est absolument impossible de nuire au peuple.
Avec la solide défense de la capitale et les soldats de la 2e division, c'est une forteresse imprenable, la plus forte. Et si la nation marchande assure le ravitaillement, elle ne tombera pas. Je fais ce rêve, et l'espoir qu'il se réalise est né.
Les gens rêvent d'espoir, donc ils ne peuvent pas abandonner. Un espoir hors de portée, c'est juste du désespoir. C'est ça, l'appât. C'est ça, le piège. Je m'sers ?
« Des pirates ! Des pirates sont apparus sur le canal, plusieurs navires marchands se sont fait voler leur cargaison. C'étaient des navires en fer incroyablement rapides, paraît-il. »
Ça commence. Pirates des Caraïbes version Otariens débiles ! Rien qu'à entendre le nom, j'ai envie de les couler, mais bon, comme Slime-san est avec eux, ils sont insubmersibles.
« Envoyez d'urgence des demandes supplémentaires ! Priorité à la nourriture et aux fournitures ! S'il n'y a plus à manger, la capitale tombe ! »
« Demandez à la nation marchande des navires de combat naval ! Si on laisse les pirates faire, les dégâts vont s'étendre. »
Voilà. Si on n'abandonne pas, faut envoyer du supplément. Bien sûr que je le prends. Je m'sers ?
Eux, même s'ils passent au combat naval, ils ne pourront jamais rattraper ni battre cet hybride mystère à propulsion vapeur et pierres magiques, cuirassé renforcé. C'est un navire de haute performance qu'on ne peut même pas construire si on voulait. Ouais, j'ai essayé de faire un trébuchet, ça a marché, donc j'en ai mis sur le bateau. C'était un catapulte à projectile hypervélocité de 5 km de portée. Un jour, je leur tirerai des otakus dessus !
De mon côté non plus, y a pas d'ennemi face à ce système du riche ! Après tout, entrées et sorties libres, approvisionnements illimités, et tout ce qu'on approvisionne se vend illico, me voilà riche. L'importation se fait par le canal en volant au passage. Système d'approvisionnement parfait, non ?
Si je continue comme ça, la nation marchande crèvera toute seule. Si elle ne peut plus continuer, la capitale sera reprise. Comme ça, plus de bénéfices. Et si ils n'abandonnent pas, ils n'auront d'autre choix que de revenir acheter à la boutique de souvenirs. Système de vente parfait aussi.
« Les réserves de l'entrepôt ont encore disparu ! On recherche actuellement. »
« Comme on ne peut pas entrer de l'extérieur, fouillez l'intérieur. Ne causez absolument aucun tort au peuple ! »
« Si le transport et les réserves s'arrêtent, la distribution aux gens de la capitale va coincer, non ? »
« Non. Puisque la 2e division est là, on n'arrête pas la distribution. »
C'est le grand remue-ménage. En d'autres termes, c'est le gros pactole. La déclaration de la 2e division fait effet, la nation marchande n'a plus de retraite. Ils n'ont qu'à envoyer sans cesse et acheter sans cesse.
Faut maintenir la capitale, sinon pas de bénéfices. Tout ce qu'on a investi jusqu'ici serait une perte sèche, parce qu'on n'a même pas encore récupéré la mise. Et plus on tire, plus le montant des pertes enfle. En gros, je continue à me gaver indéfiniment en riche magnifique ? Merci bien ?
Mais le palais royal, il a plein de passages secrets, et personne ne vient enquêter, c'est vraiment sûr ? Avec « Perception spatiale », je les trouve, j'entre, et je peux aller n'importe où librement. C'est plus de l'espionnage, c'est de la visite guidée en direct ? Les entrées étaient vétustes et pas entretenues, peut-être des passages oubliés. Tant qu'à faire, je vais en faire une carte et la refourguer à la fille de la princesse.
Les gens de la nation marchande font encore du bruit, mais ils n'ont pas d'autre choix que de ravitailler. Y a que deux routes. S'ils lâchent l'affaire, c'est fini. S'ils continuent, je m'sers. Ils transportent, je récupère. Ils n'ont d'autre choix que de continuer à transporter. Tant que la nation marchande ne crève pas, ça ne s'arrête jamais. Et si ça s'arrête, c'est la nation marchande qui crève.
Mais les marchands sont fourbes. Ils ont sûrement une assurance.
Si ça marche, ils prennent les deux. Si l'un foire, ils gagnent quand même sur l'autre. Pour imaginer des combines à fric, ils sont d'une compétence terrifiante. S'ils avaient fait que du commerce, y aurait eu aucun problème. Mais ils ont fourré leur nez en politique. Ils ont trouvé que le pouvoir et les droits rapportaient plus que les marchandises. Alors ils ont commencé à manipuler de l'argent et des vies, pas des objets. Mais ça n'a pas de substance. Des marchands qui n'ont rien en main. Juste de l'argent et du pouvoir. Des marchands sans marchandises, on les écrase avec des marchandises. On confisque les ressources, on gaspille leur fric, on scelle leur pouvoir. Des marchands sans marchandises, qu'ils crèvent sans rien. Des mendiants de pouvoir qui ne commercent même pas, c'est normal qu'ils disparaissent.
Mais ils ont sûrement une assurance. Des plans en double, en triple, pour gratter du bénéfice quoi qu'il arrive. Ça ne marche pas. Puisque gagner, c'est perdre. Gagner ou perdre, ça n'a pas d'importance. L'important, c'est de leur faire perdre. C'est ça, le chantage ultime qui brise la nation marchande, lui coupe les griffes, et fait hésiter le royaume à lever la main sur nous.
Ils ont sûrement préparé un plan pour tirer profit de cette situation en guise d'assurance. Si ça foire ici, ils gagnent là-bas. C'est ça, l'assurance. Et ils doivent diversifier les risques. Maintenant que le royaume et la nation religieuse sont cloués sur place, le pays des hommes-bêtes est libre d'entrer.
Le canal est ravagé par les pirates, les marchandises volées. Du coup, ils devront abandonner la capitale. D'ici là, ils comptent attaquer le pays des hommes-bêtes pour chasser des esclaves. Ils ont déjà dû commencer.
Mais ces pirates, ils vont se reconvertir en bandits de grand chemin. Parce que le propriétaire de ce navire pirate, son job, c'est otaku. En gros, la règle du monde, c'est que les mecs qu'on appelle otakus, ils adorent les filles à oreilles de bête. Donc ils vont dans la forêt. La piraterie, c'est accessoire. L'objectif principal, c'est l'autre. Ils y vont, c'est sûr.
Parce que la cible, ce sont les esclaves hommes-bêtes. Ils attaquent les villages où ils vivent, tuent ceux qui résistent, capturent les survivants et les vendent comme esclaves. Chasse aux esclaves.
Alors qu'ils se fassent écraser. Les oreilles de bête, j'adore. Mais les marchands et les mercenaires, eux, ne sont pas aimés. Après les pirates contrebandiers, place à la chasse aux chasseurs d'esclaves ?
C'est pour ça que je les ai envoyés. Et c'est pour ça que j'ai demandé aux otakus.
« La nation marchande a l'air de vouloir attaquer les hommes-bêtes pour en faire des esclaves. Du coup, on va chasser les chasseurs d'esclaves. Vous venez ? C'est du meurtre entre humains, mortel, hein ? Même si vous n'y allez pas, Slime-san y va, donc c'est bon. Mais pour la cible principale qui vient après, Slime-san risque de ne pas arriver à temps. Alors, invitation de principe ? Ou plutôt, si je le disais pas, vous seriez fâchés, non ? Genre ? »
«««« Merci de nous l'avoir dit. On y va. Si on n'y allait pas, ça n'aurait aucun sens d'être venus dans l'autre monde et d'être devenus forts »»»»
Ils sont partis comme ça. Bien sûr, j'ai mis Slime-san avec eux, et les abrutis aussi. Les hommes-bêtes ont une capacité de combat individuelle terrassante. L'unité qui les attaque n'est pas faible, loin de là. Sans aucun doute, ils sont bien plus dangereux que l'armée du royaume.
Mais même en l'expliquant, ils y sont allés. Ils y sont déjà. Parce qu'ils sont en colère. Ils s'énervent rarement, mais là, ils l'étaient. Ils avaient un visage d'une gravité rare. Parce qu'eux, ils connaissent la souffrance d'être opprimés, maltraités, de subir l'horrible. Ils connaissent la tristesse et la frustration de se faire voler et briser. Et surtout, ils ont aspiré à l'autre monde, ils y ont vécu pour y gagner de la force, une force qui pouvait faire d'eux des héros. Et le plus important, c'est qu'ils ont vécu pour atteindre l'autre monde. Parce qu'eux, ils adorent les oreilles de bête. Ouais, ils sont en colère. Furax total.
Ils vont sûrement tuer des gens. Et pourtant, ils ont dit qu'ils iraient. La résolution, ce n'est pas quelque chose de cool. C'est juste qu'ils ne peuvent pas supporter. Qu'ils ne peuvent pas pardonner. Alors ils y sont allés.
« Condition : pas de pitié. Les abrutis sont là aussi, mais pas de retenue, foncez à fond ? Ou plutôt, vous avez dit que dans l'autre monde, vous donneriez tout. Alors donnez ? Genre ? »
«««« Compris »»»»
Eux, seuls, ils ne se forcent pas. En groupe, ils ne peuvent pas donner tout. Ce n'est pas de la défense spécialisée. C'est l'envers du décor. Parce qu'ils se sont fait harceler tout le temps. Comment ils pourraient ne pas être en colère ? Comment ils pourraient ne pas avoir pleuré ? Comment ils pourraient ne pas avoir souffert ? Comment ils pourraient ne pas avoir été frustrés ? Comment ils pourraient ne pas avoir eu mal ? Comment ils pourraient ne pas avoir haï ? Comment ils pourraient avoir abandonné ? C'est la force qu'ils ont cherchée. Des mecs qui sont allés jusqu'à l'autre monde pour de vrai pour l'obtenir. Ils sont en colère, je vous dis. Au fond d'eux, ils sont fous de rage face à l'injustice de leur souffrance.
« Eux qui finissent par péter un câble, hein. Mais faut bien que ça sorte un jour. "Le silence fait gonfler le ventre de rancœur", si on garde tout dedans, le ventre sort, pour de vrai ? Donc mieux vaut s'énerver proprement. Eux, ils ont trop supporté jusqu'ici. Et à force de supporter, ils s'y sont habitués. Ils ne peuvent plus s'énerver pour eux-mêmes. Je parie qu'ils ne peuvent s'énerver que pour les autres. Ils ont peur de leur propre folie furieuse. Donc mieux vaut qu'ils s'énervent, non ? »
(Oui, oui.)
En plus, par sécurité, j'ai mis les abrutis avec eux. Ces abrutis vont sûrement être lâchés dans la forêt. Lâchés. En liberté. Personne ne regarde. Personne dont on doit se soucier du regard. De vrais abrutis en liberté. Ils vont faire des conneries, c'est sûr. Donc c'est bon.
Et l'arme secrète, elle doit être en route aussi. Parce que les hommes-bêtes sont forts. Quand ils protègent leur famille ou leurs compagnons, ils deviennent les plus terrifiants. Impossible qu'une unité de chasse aux esclaves capable de les écraser n'ait pas de force correspondante. Pas d'armes, pas de pièges, impossible. Ouais. Mais gagner contre Slime-san, c'est impossible. Forcé. Ce truc, c'est genre, comment dire, impossible. Parce que c'est vraiment Slime-san.
Donc le pays des hommes-bêtes, c'est réglé. Je leur ai confié. Puisque c'est confié, c'est déjà fini de ce côté.
Ici, je n'ai plus qu'à les plumer. Qui craquera le premier ? Eux qui abandonnent ou l'argent qui s'épuise ? D'ici là, je les plume. C'est ça, l'attaque maximale contre ces voleurs de marchands avares qui se font passer pour des commerçants. S'ils commercent vraiment, no problem. Mais s'ils ne font que bouger les gens avec de l'argent sans rien créer, sans rien commercer, ces faux marchands, il suffit de leur gratter leur fric et de les paralyser pour qu'ils s'autodétruisent. Parce que s'ils ne commercent pas, leurs revenus disparaissent. Et des humains qui ne créent rien, ne transportent rien, ne commercent rien, même s'ils disparaissent, personne ne s'en plaindra.
Ils séparent la guerre et l'économie, c'est pour ça qu'ils se font cibler. Ils n'imaginent pas qu'on leur fasse ce qu'ils font. Ils ont manipulé la guerre par l'économie, intimidé le commerce par la force militaire, et eux, ils se croyaient à l'abri, pensant que guerre et économie, c'est séparé.
Ils ont commencé la guerre. Donc destruction économique.