Liu Ge'er et Gui Ge'er ramenèrent Xing Xing au ruisseau.
Luo Qianniu menait sa petite bande : ils retournaient les pierres du bord pour attraper des crabes.
Il leur jeta un coup d'oeil et, les voyant tous en bon état, comprit qu'il ne devait pas y avoir d'histoire. Il détourna les yeux.
Ce fut Liu Ge'er qui lança : « Merci d'être venu nous prévenir tout à l'heure ! »
Luo Qianniu se sentit un peu gêné et ne lui répondit pas.
Liu Ge'er et Gui Ge'er emmenèrent alors Xing Xing à l'ombre et l'installèrent sur une grosse pierre, à l'abri du soleil. Ils retroussèrent leurs pantalons, ôtèrent leurs chaussures et entrèrent pieds nus dans le ruisseau, décidés à pêcher dans les endroits les moins profonds.
Xing Xing serrait ses petits poings et retenait son souffle en regardant Liu Ge'er approcher lentement d'un poisson.
Mais le poisson était sur ses gardes. À mesure que Liu Ge'er s'accroupissait et avançait sur la pointe des pieds, il donna un coup de queue et s'échappa avec malice.
Liu Ge'er se redressa, un peu désemparé.
Ces poissons étaient sans doute descendus de la rivière Mao, en amont.
Quelques années plus tôt, lors d'une grande sécheresse, la rivière Mao aussi s'était beaucoup asséchée, et bien des gens étaient allés y pêcher. Les poissons qui avaient survécu à cette époque étaient tous devenus très rusés.
Au moindre remous, ils filaient à une vitesse inouïe.
Liu Ge'er et Gui Ge'er passèrent près d'une demi-heure dans le ruisseau sans rien prendre du tout.
Par chance, les deux garçons avaient bon caractère. Ils ne s'énervaient pas de ne rien trouver et considéraient simplement la journée comme une sortie avec leur petite soeur.
D'autant que Xing Xing ne cessait de les encourager :
« Troisième frère, quatrième frère, continuez ! ... C'est pas grave, les poissons vont trop vite ! Le prochain, on l'aura, c'est sûr ! »
Sous les encouragements tout doux et enfantins de leur soeur, les deux garçons étaient pleins d'entrain et ne se décourageaient pas une seconde.
Du côté de Luo Qianniu, après avoir longtemps retourné des pierres, ils n'avaient dégoté que quelques crabes gros comme des ongles. Tous ces grands garçons commençaient à trouver le temps long.
Voyant Liu Ge'er et Gui Ge'er pêcher avec ardeur un peu plus haut, ils claquèrent de la langue et chuchotèrent à Luo Qianniu : « Grand frère Qianniu, c'est forcément ces deux garçons de la famille Yu qui font du grabuge en amont et qui font fuir nos crabes ! »
Luo Qianniu ne dit rien et retourna une autre pierre.
De la mousse verte poussait dessous, rien de plus.
Ses sourcils se froncèrent durement.
Les garçons qui l'accompagnaient lui soufflèrent alors une mauvaise idée : « Grand frère Qianniu, et si on allait chasser ces deux-là de la famille Yu ! »
Luo Qianniu prit un air mécontent : « Ils pêchent leurs poissons, nous on prend nos crabes. Où est le problème ? »
Les autres comprirent alors qu'il ne voulait pas chercher noise aux deux garçons de la famille Yu.
Pendant qu'il allait retourner une pierre de plus, ils se murmurèrent entre eux :
« Vous êtes bêtes ou quoi ? Vous avez oublié que, l'autre fois, quand notre grand frère Qianniu s'est fait mordre par un serpent, ce sont les gamins des Yu qui lui ont sauvé la vie ? »
« Ah oui ! J'avais complètement oublié ! Je me demandais aussi pourquoi on ne s'était plus battus avec eux depuis si longtemps. »
« Hem, d'habitude, c'est plutôt nous qui prenons des coups, non ? »
« Tais-toi. C'est parce qu'ils ont sauvé la vie de notre grand frère Qianniu qu'on les laisse faire ! »
« Voilà, voilà ! Comme dit le proverbe, une grâce qui vous sauve la vie se paie en s'offrant soi-même, non ? »
Luo Qianniu, toujours penché sur ses pierres, lança sans se retourner : « Je vous préviens, j'entends tout. J'ai l'impression que ça vous démange de vous battre ! Si vous avez tant d'énergie, venez donc retourner quelques cailloux de plus. »
Les garçons pouffèrent et vinrent le rejoindre, la tête baissée, à la recherche des crabes.
Liu Ge'er et Gui Ge'er pêchèrent plus d'une demi-heure sans le moindre succès. Ce fut Xing Xing qui finit par repérer une carpe à grosse tête tapie dans un chenal étroit du ruisseau. Elle avait dû s'y engager en cherchant à fuir, et sa tête était restée coincée entre les pierres, incapable de bouger.
Les yeux brillants, Liu Ge'er et Gui Ge'er attrapèrent la carpe !
Le poisson n'était pas petit. Liu Ge'er le serrait à pleins bras, si bien qu'il trempa ses vêtements et faillit ne pas réussir à le tenir !
« On mange du poisson ce soir ! »
Gui Ge'er en avait l'eau à la bouche.
« Non, tu oublies que Tante aînée a emmené grand frère et deuxième frère chez sa famille. On devrait attendre qu'ils rentrent », dit Liu Ge'er en peinant à maîtriser la bête qui se tortillait encore.
« C'est vrai ! » Gui Ge'er frappa dans ses mains. « Ce n'est pas grave, on n'a qu'à garder le poisson à la maison et le manger dans deux jours ! »
« Manger poisson ! Manger poisson dans deux jours ! » Xing Xing était au comble de l'excitation. Elle tendit avec précaution une petite main vers le corps lisse de la carpe, poussa un « Ya ! » de surprise, puis gloussa : « C'est tout glissant ! »
Liu Ge'er et Gui Ge'er ne purent s'empêcher de rire à leur tour.
Tandis que les trois enfants de la famille Yu débordaient de rires et de joie, Luo Qianniu et ses compagnons les observaient d'un peu plus loin, pleins d'envie.
Ils avaient retourné des pierres la moitié de la journée pour ne prendre que quelques crabes gros comme des ongles. Bons pour jouer, sans doute, mais à griller, il n'y en aurait probablement pas même de quoi se coincer les dents.
Et pendant ce temps, ces trois gamins des Yu avaient attrapé un poisson pareil !
Aussi gros que ça !
Les garçons étaient verts de jalousie.
L'un d'eux proposa : « Et si on leur piquait ce poisson ? »
Luo Qianniu lui décocha aussitôt un regard noir.
L'autre se rattrapa habilement : « Je plaisantais, c'était pour rire... »
Luo Qianniu se mit soudain à marmonner tout seul : « J'ai entendu mes parents dire qu'au village, on raconte que Xing Xing... cette petite fille, c'est une petite étoile de bonne fortune. Ces sales gosses des Yu n'ont pas tant de chance que ça ; c'est forcément Xing Xing qui leur porte bonheur ! »
Plus il parlait, plus il en était convaincu : « Mais oui, ça ne peut être que ça ! »
À ces mots, Luo Qianniu sentit monter une excitation soudaine et une idée lui traversa l'esprit. Il s'avança à grandes enjambées vers Liu Ge'er et les autres.
« Hé ! » appela-t-il.
Liu Ge'er et Gui Ge'er le regardèrent avec méfiance, craignant qu'il ne leur arrache le poisson.
Ce fut Xing Xing qui lui demanda en souriant : « Grand frère Luo, qu'est-ce qu'il y a ? »
À ces mots, « grand frère Luo », les yeux de Luo Qianniu s'écarquillèrent !
Il manqua s'emmêler la langue !
Il lui fallut un long moment pour s'en remettre. Il s'éclaircit la gorge et dit : « Euh, j'ai entendu dire que tu avais beaucoup de chance. Viens m'aider à choisir une pierre, je veux attraper un crabe. »
Liu Ge'er fronça les sourcils.
Gui Ge'er, plus jeune, répliqua du tac au tac : « Et si tu n'attrapes rien après, tu ne viendras pas accuser notre soeur Xing Xing de porter la poisse, d'accord ? »
Luo Qianniu le fusilla du regard : « Je suis ce genre de personne, peut-être ?! »
Liu Ge'er et Gui Ge'er eurent tous les deux un rire froid.
'Oui, tu l'es !'
Craignant que ses frères ne recommencent à se disputer avec ce grand frère Luo, Xing Xing s'interposa aussitôt : « Xing Xing veut bien, Xing Xing va aider grand frère Luo à en trouver une ! »
Luo Qianniu lança un regard triomphant à Liu Ge'er et Gui Ge'er.
Les deux garçons en restèrent sans voix. De quoi Luo Qianniu se rengorgeait-il comme ça ?
Xing Xing ne savait pas vraiment choisir les pierres à retourner, mais devant le regard plein d'attente de Luo Qianniu, elle ouvrit ses yeux tout grands, de toutes ses forces, et considéra longuement les cailloux du bord de l'eau. Puis elle en désigna un, hésitante : « Grand frère Luo, celle-là, peut-être ? »