La méfiance s'effaça du visage du vieux Mi.
« Je me demandais comment tu avais pu endurer le supplice du Fouet des Lamentations. À l'évidence, tu résistais par la seule force de ta volonté. Ta trempe mentale force le respect. »
Zu An, lui, enchaînait intérieurement les jurons aussi vite qu'il les trouvait.
'On m'a refilé une Boule de délices contrefaite ou quoi ? Elle n'était pas censée rendre insensible à la douleur ? C'est quoi ce bordel !'
Il lui fallut une seconde pour comprendre. La Boule de délices ne durait qu'une heure, et cette heure venait de s'écouler. Elle l'avait bien rendu insensible aux coups amplificateurs de dégâts du Fouet des Lamentations, mais les blessures encaissées, elles, étaient toujours fraîches. Maintenant que l'effet anesthésiant s'était dissipé, il sentait ses plaies.
Le vieux Mi s'approcha pour examiner ses blessures.
« Estime-toi heureux, gamin. Si cette gamine t'avait frappé une fois de plus, tu y passais. »
Le vieux Mi soupira, stupéfait.
« Ton corps est d'une faiblesse invraisemblable. Je n'en reviens pas que tu aies encaissé autant de coups. »
Zu An se rappela alors seulement l'autre effet accordé par la Boule de délices.
'C'était quelque chose comme : tout dégât létal infligé par une femme plus riche que moi ne me tue pas sur le coup, c'est bien ça ? Attendez, ça veut dire que j'ai un avantage énorme face aux femmes fortunées ?'
Il se gifla mentalement.
'À quoi tu penses ! Quel genre d'homme cherche la bagarre avec des femmes !'
Par-dessus le marché, les restrictions de la Boule de délices en rendaient l'usage terriblement peu pratique.
Le vieux Mi sortit un flacon de poudre médicinale et la répandit sur les plaies de Zu An d'un mouvement de manche.
« Prends ces deux flacons de remède. Celui-ci s'applique sur la peau, l'autre s'avale. Passe les prochains jours à te rétablir. Et évite de te faire tuer. »
Une sensation fraîche et apaisante se répandit sur les blessures de Zu An et le soulagea immensément. Il dit avec une gratitude sincère :
« Vénérable, je ne sais vraiment pas comment vous remercier. »
Le vieux Mi eut un petit rire.
« Ne t'en fais pas. Tu le sauras bien assez tôt. »
Il découvrit un vieux sourire édenté et prit congé.
Zu An n'y prêta pas attention. Toute sa concentration allait aux gains qu'il venait d'engranger. Il avait farmé Chu Huanzhao pour un total de mille quatre cent quarante-quatre points de Rage, de quoi jouer quatorze fois à la loterie. L'idée qu'il se faisait d'elle s'améliora considérablement.
'Elle a tout du distributeur à billets ambulant, pour l'avenir.'
Il se traîna jusqu'à son lit et, n'ayant rien d'autre à faire, décida de tenter sa chance à la loterie. Heureusement, le clavier était virtuel et se commandait par la seule pensée. Sinon, il doutait d'avoir la force de seulement en soulever un vrai.
Il « cliqua » mentalement sur le bouton de tirage, puis regarda avec avidité le marqueur lumineux danser sur le clavier.
'Quelle récompense je vais toucher, cette fois ?'
Il resta perplexe en constatant que la lumière ne parcourait cette fois que les chiffres et la barre d'espace ; elle ne touchait pas du tout les lettres. Puis il se souvint de l'avertissement du début, selon lequel une partie seulement des récompenses était disponible pour l'instant. Seuls les trois premiers tirages avaient été sans limites, parce qu'ils faisaient partie du lot du débutant. Il lui faudrait sans doute déverrouiller les lettres plus tard.
'Une seconde. Je me souviens aussi d'un truc du genre « taux d'obtention fortement augmenté » pour les trois premiers tirages... et pourtant l'un d'eux était quand même un « Merci d'avoir joué ». Ça veut dire que le taux normal, c'est...'
[Merci d'avoir joué !]
Zu An fronça les sourcils, mais c'était prévisible. Il ne s'en inquiéta pas outre mesure et dépensa cent points de Rage de plus pour un autre tirage.
[Merci d'avoir joué !]
[Merci d'avoir joué !]
[Merci d'avoir joué !]
Huit tentatives d'affilée, et toutes se soldèrent par un « Merci d'avoir joué » !
'Putain, je vais...'
Zu An était à deux doigts de réduire le clavier en miettes. Dommage qu'il ne puisse pas se farmer lui-même pour des points de Rage ; sinon, il aurait fait exploser sa jauge.
Il voulut se laver avant de réessayer, mais ses blessures rendaient tout mouvement impossible. Il n'avait même pas la force de se redresser.
Il ne se doutait pas qu'une paire d'yeux l'observait froidement depuis l'autre côté de sa fenêtre. S'il avait seulement tourné la tête, il aurait reconnu à l'instant la silhouette souple de Neige, la servante personnelle de Chu Chuyan.
'Cet homme est devenu fou ?'
Les beaux yeux de Neige se voilèrent de perplexité tandis qu'elle regardait le visage de Zu An se tordre et se contorsionner. L'homme agitait même les mains et tapait faiblement des pieds. Elle regarda de plus près et fut saisie par les plaies sanglantes qui lui couvraient le corps.
'Le Fouet des Lamentations ?'
Elle connaissait bien les marques caractéristiques de l'arme de la deuxième demoiselle. Son visage mêlait la satisfaction au regret.
« Autant qu'il meure de sa main, après tout. Si j'agissais moi-même, je risquerais de me démasquer. »
Elle savait à quel point ce gendre inutile était faible ; il ne pouvait en aucun cas survivre à autant de coups du Fouet des Lamentations. Il allait presque certainement mourir dans son lit.
Elle tourna les talons et repartit vers sa propre chambre. Après s'être assurée que personne n'était dans les parages, elle se mit à grignoter des graines de pastèque tout en griffonnant prestement un message secret sur une feuille de papier.
« Respecté jeune maître, soyez rassuré : la jeune demoiselle demeure pure et intacte. Les deux époux n'ont pas partagé la même chambre. Je crois que je me débarrasserai bientôt de Zu An. Vous devriez recevoir de bonnes nouvelles sous peu. »
Elle commença à détailler l'impuissance de Zu An, puis hésita et raya ce passage. Elle était incapable d'en expliquer la cause, et elle répugnait aussi à laisser son jeune maître apprendre qu'un autre homme l'avait touchée.
Elle serra les dents de rage en se rappelant comment ce salaud de Zu An lui avait touché presque tout le corps près du bassin, puis était allé plus loin encore dans la chambre de la demoiselle Chu. Elle croqua rageusement quelques graines.
'Le laisser mourir de la main de la deuxième demoiselle, c'est s'en tirer à bon compte. Je comptais lui faire connaître un tourment absolu, cette nuit.'
Elle ne pouvait oublier le rôle de Chu Chuyan dans les événements de la soirée, elle qui lui avait ordonné de veiller sur Zu An. Elle se mordit les lèvres et ajouta une ligne au message.
« Peut-être me fais-je des idées, mais je sens que la jeune demoiselle nourrit des soupçons à mon égard. Ne tardez pas à accomplir votre mission, jeune maître. »
Une fois la lettre terminée, elle la scella, puis appela un joli petit faucon. Elle attacha la lettre à la patte de l'oiseau.
« Dépêche-toi de la porter au jeune maître. »
Le faucon semblait doué d'une intelligence humaine. Il déploya ses ailes et fila prestement dans la nuit.
Zu An ignorait tout, et bienheureusement, de l'assassinat auquel il venait d'échapper de justesse. Toute son attention allait à la loterie. Enfin, à sa dixième tentative, la bille de lumière s'immobilisa sur la touche '1'. L'image d'un flacon rouge apparut sur l'écran virtuel, accompagnée d'une ligne de texte.
[Foi en Frère Printemps (P) : dans le cosmos aux origines insondables, un adage fameux court depuis bien longtemps : « Aie foi en Frère Printemps, et tu obtiendras la vie éternelle ! » Ce flacon restaure rapidement vos points de vie. Tant que vous êtes en vie, même les blessures les plus mortelles seront guéries et vous retrouverez la totalité de vos points de vie.]
« Foi en Frère Printemps ? »
Ces références absurdes tirées de l'internet chinois firent fortement soupçonner à Zu An que le créateur de ce clavier venait de son monde à lui... mais cela n'avait aucun sens. Malgré toutes les avancées techniques de la société moderne, elle était loin, très loin, de pouvoir produire un objet comme ce clavier.
Il retira l'objet et le soupesa dans sa main. Il ressemblait aux potions de soin des jeux vidéo de son époque. Il considéra son état présent, puis l'avala d'un trait sans attendre. Il craignait de le laisser tomber, faible comme il l'était. Ç'aurait été rageant.
Dès que le liquide rouge atteignit son estomac, une chaleur se répandit dans ses membres et jusque dans ses os. Les plaies terrifiantes causées par le Fouet des Lamentations se refermèrent à vue d'œil, et même les brûlures que la foudre lui avait laissées plus tôt cicatrisaient, régénérant une peau toute neuve.
« Oh, dis donc. C'est efficace à ce point ? »
Zu An se redressa, ne se sentant plus du tout au bord de la mort. Son corps revint promptement à la normale, comme s'il n'avait jamais été blessé.
'C'est un remède miracle ! Si j'en avais un stock, je deviendrais quasiment invincible ! Attends une seconde : « Foi en Frère Printemps (P) ». Ça veut dire quoi, ce « P » ?'
Zu An réfléchit un instant.
'Ça doit vouloir dire « petit ». Et ça doit fonctionner un peu comme les potions de soin dans les jeux, non ?'
Il y avait sans doute une limite aux points de vie qu'une petite potion pouvait rendre. S'il montait en puissance plus tard et disposait de trop de points de vie, une seule petite potion pourrait ne plus suffire à le guérir entièrement. Malheureusement, la stupide notice ne lui donnait aucun détail sur le maximum qu'un flacon de ce genre pouvait restaurer.
Il se leva et s'étira. Sa vitalité était revenue, et il percevait une puissance nouvelle dans ses membres. Il attribua cette force inédite au troisième palier du deuxième rang qu'il venait d'atteindre.
Il soumit son corps à une série d'essais et évalua sa force actuelle à celle de quatre hommes ordinaires réunis. Il faut savoir qu'avant cette transformation, il était plus faible qu'un homme moyen !
Le résultat ne satisfit pourtant pas Zu An. Son rang actuel ne lui était pas venu sans mal, mais il ne se sentait pas si puissant. Il avait l'impression de n'avoir gagné aucun avantage sur un cultivateur ordinaire.
C'était sa méconnaissance de ce monde qui l'empêchait de comprendre. Il se trouvait sur une terre où le statut et l'autorité d'une personne se mesuraient à son avancement dans la cultivation. L'Empereur, un Immortel Terrestre, occupait le rang le plus élevé et était aussi le plus puissant des cultivateurs. Les chefs des grandes sectes et les patriarches des grands clans étaient généralement Grands Maîtres, tandis que les rois, les princes et les Grands Maréchaux étaient en général Maîtres. Les généraux ordinaires et les Neuf Ministres se situaient au neuvième rang, alors que la plupart des ducs et des commandants, ainsi que certains marquis, étaient du huitième rang. Les gouverneurs de cité étaient d'ordinaire du septième rang, et ainsi de suite.
Les fonctionnaires du plus bas échelon, comme les maîtres d'école de village ou les collecteurs d'impôts, n'avaient besoin que du deuxième rang. Atteindre le deuxième rang suffisait largement à leur donner qualité de fonctionnaires de la cour impériale, avec un traitement et des ressources de cultivation à l'avenant. Beaucoup passaient toute leur vie à s'échiner sans jamais y parvenir. De fait, un candidat cultivateur sur dix seulement atteignait le premier rang, celui de l'harmonisation avec le monde naturel. Atteindre le deuxième rang exigeait une quantité énorme de pierres de ki, hors de portée du commun des mortels.
Après avoir passé un moment à s'habituer à son corps « neuf », Zu An revint à la loterie. Cette fois, il ne se berçait d'aucune illusion sur la qualité du lot. Tout ce qu'il voulait, c'était obtenir quelque chose, même un objet aussi apparemment inutile que la Boule de délices. Il lui avait fallu mille points de Rage pour décrocher un seul flacon de vie, et il ne lui restait que quatre tirages. Il espérait seulement qu'ils ne seraient pas tous vides.
Les trois premiers ne donnèrent rien. Au quatrième, en revanche, la bille de lumière s'arrêta enfin sur la touche '0'. Interdit, Zu An reporta son regard sur l'écran et vit une étrange pilule cramoisie apparaître au centre.
[Pilule de purification de la moelle : pourquoi t'entraînes-tu si durement chaque jour, alors que tes résultats font pâle figure à côté de ceux de jeunes maîtres qui se contentent d'y aller mollement ? Il existe un adage fameux : le génie, c'est un pour cent d'inspiration et quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. Seulement, ce un pour cent d'inspiration compte souvent davantage que les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. Cette pilule purifie et affine votre moelle, améliorant considérablement la qualité générale de votre corps et augmentant vos gains.]
Zu An se rappela que Chu Chuyan comme le vieux Mi avaient qualifié son corps de parfaitement impropre à la cultivation.
'Avec cette pilule en main, je vais grimper les rangs à toute vitesse, toucher un meilleur traitement, gagner le cœur des belles et entamer mon ascension vers les plus hauts sommets de la société !'