« Parce qu'ils ont un sale caractère ? » hasarda Zu An.
Cheng Shouping le corrigea. « C'est parce qu'ils sont experts pour frapper au derrière. Une fois qu'ils ont planté leurs crocs acérés et dentelés dans vos fesses, impossible de s'en défaire. Ils arrachent tout d'un coup, et avant que vous compreniez ce qui vous arrive, vos intestins et vos organes décorent le sol. »
« Hé, dis ce que tu veux, mais arrête de tourner autour de moi en pointant le doigt à droite et à gauche ! » grommela Zu An, agacé, en plaquant ses mains sur son arrière-train en signe de protection. Il résista à la tentation de lui décocher un bon coup de pied.
Cheng Shouping se mit à rire. « Cet humble serviteur ne s'inquiète que pour la sécurité du jeune maître. Ces loups vont vous déchirer le derrière : voilà pourquoi on les appelle les Loups Déchire-Cul. Et ce n'est pas tout, ce sont des créatures extrêmement agressives qui aiment se rassembler en très grand nombre. Même des cultivateurs puissants refusent d'avoir affaire à eux et préfèrent faire un détour quand c'est possible ! »
Zu An sentit un frisson lui remonter le long des fesses. Il se racla bruyamment la gorge. « Tu me crois vraiment capable d'aller me frotter à ces immondices ? »
Cheng Shouping l'observa un instant d'un oeil soupçonneux, puis se détendit en se rappelant les rumeurs qui couraient sur le jeune maître. « C'est vrai que ça vous ressemble peu. »
Zu An lut la moquerie dans le regard de Cheng Shouping, mais décida de laisser passer pour cette fois. « Rentre au domaine. Et souviens-toi : ne dis à personne que je suis venu ici. »
Demoiselle Ji étant absente, Cheng Shouping ne voyait aucune raison de s'attarder. 'Autant rentrer au domaine voir si grande soeur Neige est revenue !' Il se frappa donc la poitrine et déclara : « Ne vous inquiétez pas, jeune maître. Avez-vous oublié ce que signifie mon nom ? Ma bouche est close comme un bouchon sur une bouteille ! »
Zu An le regarda d'un air dubitatif. Il avait le sentiment que ce garçon n'était pas des plus fiables.
Une fois Cheng Shouping parti, Zu An se couvrit le visage d'un pan d'étoffe et se fraya un chemin à travers la foule. La force acquise ces derniers jours lui rendait la chose bien plus facile : il écartait les gens sans effort. Il considéra l'homme d'âge mûr et mal tenu avachi dans sa chaise, et demanda : « Vous savez vraiment soigner toutes les maladies ? »
Il lui fallait d'abord vérifier ce point. Ce serait un gâchis colossal de temps et d'efforts d'accomplir la mission pour s'entendre dire ensuite que son état était incurable.
« En dehors du fléau de la pauvreté, il n'existe rien en ce monde que je ne sache guérir ! » Le Divin Médecin Ji balançait tranquillement sa chaise, les yeux toujours fermés.
« Et si j'arrive au bout de la mission et que vous ne pouvez pas soigner mon mal ? » Zu An n'arrivait pas à chasser son inquiétude.
Le Divin Médecin Ji ouvrit les yeux et le jaugea de la tête aux pieds. Son regard s'arrêta finalement entre les cuisses de Zu An, et il lâcha : « Ce n'est qu'un petit tracas dans ton entrejambe, non ? Tu en parles comme si tu avais une maladie incurable ! »
Le coeur de Zu An se gonfla de joie. Si le Divin Médecin Ji pouvait identifier l'origine de son état d'un seul regard, il y avait de bonnes chances qu'il sache le guérir !
Sa joie retomba dès qu'il enregistra les regards bizarres que lui adressaient certains badauds. Ayant appris qu'il avait un problème de ce côté-là, la plupart semblaient partagés entre la pitié et le mépris.
« Tss tss tss. Impuissant à un âge pareil. On dirait que les jeunes d'aujourd'hui sont de plus en plus faibles ! »
« Que cela te serve de leçon ! Qui ne travaille pas dur dans sa jeunesse n'a plus que le désespoir sur ses vieux jours. »
« Ah ? Ce serait une maladie honteuse ? Grands dieux, est-ce que je risque d'être contaminé en restant si près de lui ? »
...
Zu An n'avait aucune idée de qui avait lâché la dernière remarque, mais en une fraction de seconde, la foule s'écarta pour lui laisser un large périmètre.
Il se rappela machinalement une question lue sur internet dans sa vie précédente. Si quelqu'un faisait irruption dans la salle de bains pendant que vous vous lavez pour vous prendre en photo, quelle partie de vous faudrait-il couvrir en premier ? La réponse allait de soi : le visage !
Zu An se félicita d'avoir pris les devants en se masquant la figure, sans quoi la honte l'aurait englouti. Il maudit en silence le Divin Médecin Ji. N'avait-il jamais entendu parler du secret médical ? Comment osait-il crier à la cantonade une chose aussi intime ?
Il se ressaisit. « Bien. J'accepte donc cette mission. Où puis-je trouver les Loups Déchire-Cul ? » Puisque personne ne voyait son visage, il comptait profiter de l'occasion pour soutirer quelques renseignements utiles.
« Toi ? » Le Divin Médecin Ji le toisa de haut en bas avant de secouer la tête. « Tu es bien trop faible. Tu vas juste te faire réduire en bouillie. »
« Ce n'est pas votre affaire. Je n'aurais pas accepté cette mission si je n'étais pas sûr de moi », répliqua Zu An. Il comptait simplement aller voir. Si c'était vraiment impossible, il pourrait toujours battre en retraite et se rabattre sur la rédaction du Maquereau des jeunes pucelles.
« Je ne t'empêcherai pas de courir à la mort. Il y a une Vallée des Loups juste à la sortie de la cité. Va donc la chercher toi-même. » Le Divin Médecin Ji leva les yeux au ciel et retourna à sa sieste.
Zu An hocha la tête. Comme il s'éloignait, un homme dans la foule tenta de l'en dissuader. « Petit, n'y va pas. Rien n'est plus précieux que la vie ! »
Un autre, à côté de lui, ricana. « Je ne suis pas d'accord. Pour un homme, à quoi bon vivre s'il est arrivé quelque chose là en bas ? »
...
Zu An savait que, s'il s'attardait davantage, le Clavier se mettrait à récolter des points de Rage à ses propres dépens. Il partit d'un pas raide, un rictus sur le visage. Il avait à peine fait quelques mètres qu'une fiole de céramique lui tomba entre les mains.
'Hein ? Qu'est-ce qui se passe ?'
Alors qu'il s'étonnait encore de cet objet apparu comme par magie dans ses paumes, une voix résonna à ses oreilles. « Un remède de rétablissement. Ça pourrait bien te sauver la vie. La Vallée des Loups est très dangereuse : si ça tourne mal, cours, c'est tout. »
Zu An reconnut aussitôt la voix du Divin Médecin Ji. Il jeta un oeil par-dessus son épaule, mais l'homme se reposait toujours dans son fauteuil à bascule. Ceux qui l'entouraient n'avaient manifestement rien entendu, car ils continuaient d'implorer son aide.
Zu An sentit son coeur se réchauffer. Malgré sa langue acérée, le Divin Médecin Ji avait bon fond. Évidemment : quel médecin au monde pourrait n'avoir aucun égard pour la vie humaine ?
Zu An n'avait aucun moyen de percevoir le ricanement glacé du Divin Médecin Ji. 'Alors comme ça, tu as sali la réputation de ma fille tout à l'heure ? Tiens, voilà une fiole de remède pour te donner un faux sentiment de sécurité et t'encourager à t'enfoncer plus profond dans la Vallée des Loups. Hé. Tu seras mort avant même d'avoir compris ce qui t'a frappé !'
Les manigances de Zu An n'avaient manifestement pas échappé à l'oeil ni à l'oreille du Divin Médecin Ji.
Inconscient de tout cela, Zu An poursuivit joyeusement son chemin vers la sortie de la cité. Il n'avait pas vraiment eu le loisir de regarder la ville jusque-là, enfermé qu'il était dans le carrosse de Chu Chuyan. C'était la première fois qu'il pouvait prendre la mesure de ce monde tout neuf.
Les rues et les bâtiments étaient disposés de façon assez proche des feuilletons historiques qu'il connaissait, même si les habitants s'habillaient autrement.
Les vêtements de la Chine antique étaient pudiques, les femmes couvrant le plus de peau possible. Or Zu An avait déjà repéré en ville plusieurs femmes qui se promenaient en jupe échancrée, exhibant leurs cuisses lisses et claires.
Les femmes de ce monde ne semblaient donc pas timides pour montrer leur silhouette, et les hommes autour d'elles paraissaient parfaitement habitués à ce spectacle.
Un instant, Zu An eut l'impression d'être revenu à son époque, quand les rues regorgeaient de beaux garçons et de jolies filles vêtus de mille façons différentes. À ceci près que toutes les tenues avaient ici une saveur orientale résolument ancienne.
Il semblait que ce monde de cultivation fût bien plus libéral que la Chine antique. Passé le premier étonnement, Zu An s'y accoutuma vite. Après tout, bien des femmes de son monde moderne sortaient elles aussi en costume traditionnel han.
'Hum ? Pourquoi cette femme a-t-elle une paire d'oreilles en plus sur la tête ? Et c'est quoi, ce truc qui se balance derrière ses fesses ?'
'Terrifiant !'
Zu An en eut le souffle coupé, puis se rappela aussitôt l'histoire du monde que lui avait racontée Cheng Shouping. Mille ans plus tôt, l'empereur avait mené l'humanité en guerre contre les tribus étrangères et les avait finalement repoussées jusqu'aux confins du monde.
Mille ans de combats avaient mêlé toutes sortes de factions, et une coexistence pacifique s'était peu à peu installée. Beaucoup de gens des tribus étrangères avaient choisi de s'établir en territoire humain, et les humains les avaient globalement acceptés.
Zu An se mit à observer de plus près et remarqua que la proportion de ces gens des tribus dans la population locale restait très faible. C'était à peu près comme croiser un étranger dans son pays natal, dans sa vie précédente. L'humanité demeurait ici la population dominante.
'Dommage que les hommes-bêtes ne m'intéressent pas. Les femmes-chats et les filles-loups ne m'attirent pas du tout, même si je ne dirais pas non à une renarde.'
Les pensées de Zu An s'emballèrent. 'Je me demande s'il y a des elfes ici. J'aime plutôt bien les elfes. Des sirènes, ce serait formidable aussi, mais je me demande si celles de ce monde ont des jambes ou une queue pour la moitié inférieure.'
'Ah, et y aurait-il des dragons ? Les filles-dragons m'excitent beaucoup. Seulement, vu la taille colossale des dragons, est-ce que je finirais écrasé à mort ?'
...
En se rappelant l'état actuel de son corps, le visage excité de Zu An s'effondra de désespoir. « Je n'arrive même plus à la faire tenir debout, alors à quoi bon fantasmer sur tout ça ? »
Zu An sentit soudain une tape sur son épaule. Une voix l'appela dans son dos : « Frère Zu, où vas-tu donc ? »
Il se retourna et vit un homme vêtu de noir qui lui souriait de toutes ses dents. Un grain de beauté noir sur sa mâchoire inférieure sautillait avec énergie quand il parlait. Il portait au cou un tatouage voyant qui semblait être une interprétation artistique du mot « Douze ».
Zu An remercia le ciel que l'ancien propriétaire de ce corps n'eût pas été illettré. Survivre dans ce monde après sa transmigration aurait été un vrai calvaire, autrement.
Il n'en sentit pas moins poindre une migraine. L'homme qui l'abordait avait la dégaine caractéristique du méchant de bas étage. 'Pourquoi est-ce que j'ai si peu de chance, bon sang ? Il faut absolument qu'un problème surgisse chaque fois que je mets le nez dehors.'
Comme le silence s'éternisait, une lueur froide traversa le regard du nouveau venu, qu'il dissimula aussitôt sous un sourire. « Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu ne me reconnais plus ? Je suis Fleur-de-Prunier Douze ! On a bu et joué aux dés ensemble ! »
'Fleur-de-Prunier ? Peut-il exister un nom de famille plus bizarre au monde ?'
Zu An ne put se retenir. « Ne me dis pas que tu as une petite soeur qui s'appelle Fleur-de-Prunier Treize ? »
« Une petite soeur ? » Il y eut un instant de silence sidéré, puis Fleur-de-Prunier Douze éclata de rire. « Si mon treizième frère t'entendait, il te passerait à tabac, et de bon coeur ! »
'Hein ? Il existe vraiment un Fleur-de-Prunier Treize ?'
Le coeur battant d'impatience, Zu An demanda : « Dans ce cas, tu connais un coiffeur du nom de Wu Liuqi ? »
« Wu Liuqi ? Un coiffeur ? De quoi tu parles ? Je n'en ai jamais entendu parler. » La confusion se lisait sur tout le visage de Fleur-de-Prunier Douze. « Pourquoi ? Tu le connais ? »
Zu An secoua la tête. « Non, je ne le connais pas. »
Fleur-de-Prunier Douze en resta sans voix. 'Pourquoi me demander si je connais Wu Liuqi si toi-même tu ne le connais pas ?'
[Vous avez réussi à faire enrager Fleur-de-Prunier Douze : 10 points de Rage !]
Zu An cligna des yeux, surpris. 'Tu t'énerves pour si peu ? On dirait bien que tu as l'esprit étroit.'
« Hum ? On dirait que tu t'es sacrément étoffé. » Fleur-de-Prunier Douze empoigna l'épaule de Zu An et la pressa.
'Sale pervers', pensa Zu An en se dégageant de sa poigne. « C'est sans doute la bonne chère du domaine ducal. » Il avait volontairement glissé le nom du clan Chu, dans l'espoir que Fleur-de-Prunier Douze fasse marche arrière. Il avait une affaire à régler et ne voulait aucune complication.
'À qui espères-tu faire avaler ça ? Quoi que tu aies mangé, il est impossible de pousser aussi vite en deux jours', pensa Fleur-de-Prunier Douze. Il n'aurait cependant jamais imaginé que Zu An pût devenir cultivateur du jour au lendemain. « Où vas-tu comme ça ? »
« Ah, je pensais faire un petit tour hors de la cité », répondit Zu An, évasif.
Les yeux de Fleur-de-Prunier Douze s'allumèrent. « Quelle coïncidence ! Moi aussi je sors de la cité, mon vieux ! »
Zu An lui adressa un sourire indéchiffrable et demanda : « Vraiment ? Puis-je savoir où se rend frère Douze ? »
Le regard de Fleur-de-Prunier Douze flotta un instant, et il répondit par une question : « Et toi, mon frère, où vas-tu ? »
« Je vais à la Vallée des Loups », répondit Zu An sans détour.
« Quelle coïncidence, j'y vais aussi ! » jubila Fleur-de-Prunier Douze. 'Ce type est un imbécile, comme toujours. Il n'a pas la moindre idée de ce qu'est la discrétion.'
'Hum ? Attends un peu, pourquoi ce type se rend-il à la Vallée des Loups ?'
'Bah, qu'importe pourquoi il y va. La Vallée des Loups est l'endroit rêvé pour le supprimer et lui voler ses affaires. Je n'ai qu'à le jeter dans la meute, et personne n'en saura rien. Le clan Chu ne pourra jamais remonter jusqu'à moi.'
Il avait déjà échoué une fois dans sa mission et avait été durement puni par son maître de secte. Il ne s'attendait pas à ce que sa proie survive à la foudre.
'Tu ne m'échapperas pas, cette fois !'