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Keyboard Immortal

Chapitre 12 : Bouche cousue

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Chapitre 12

Chapitre 12 : Bouche cousue

Chapitre 12/12100%~14 min de lecture2 758 mots

Chu Zhongtian resta silencieux en entendant les paroles de son épouse. Le fondateur de la dynastie Zhou, l'empereur Taizu, avait perdu ses fils dans la guerre qui avait fondé l'empire. Le frère cadet de Taizu lui avait offert son deuxième fils, l'actuel roi Qi, pour qu'il l'adopte.

Mais Taizu avait sacrifié sa propre vie dans un combat acharné pour vaincre un expert des tribus étrangères. Conscient de l'instabilité de l'empire tout neuf et du jeune âge de son fils adoptif, Taizu avait désigné son frère cadet pour lui succéder, dans son dernier souffle. C'est ainsi que s'éleva l'empereur Taizong.

Héritant de la volonté de Taizu, l'empereur Taizong conquit de vastes étendues et élargit considérablement les territoires de la dynastie Zhou. Ces nombreuses batailles, et les blessures qu'il y reçut, usèrent son corps, et il atteignit sa limite prématurément. Quand vint le moment de choisir un héritier, il se retrouva dans l'embarras.

Par convention, le trône revenait à la lignée de Taizu. Il n'avait pris la couronne que parce que le roi Qi était bien trop jeune pour gouverner. Maintenant que le roi Qi était un homme fait, il était juste de lui transmettre le trône.

Mais l'avidité se tapit au cœur de tous les hommes. Le roi Qi avait beau partager le sang de Taizong, il avait été adopté par Taizu, et Taizong ne le voyait donc pas comme son propre fils. Aussi favorisa-t-il son fils aîné, le roi Jin.

Taizong échafauda un plan habile. Il promulgua un édit déclarant que celui des deux qui atteindrait le premier le stade d'Immortel Terrestre serait l'héritier du trône.

Le roi Jin, fils aîné de Taizong, était naturellement plus âgé que le roi Qi. Il jouissait en outre du soutien complet de Taizong, ce qui lui donnait bien plus de ressources pour cultiver. Il va sans dire que le roi Jin atteignit le premier le stade d'Immortel Terrestre et succéda à son père pour devenir l'empereur Gaozong, l'actuel souverain.

Cette décision fit grand bruit, car bien des sujets âgés de la cour impériale restaient fidèles à la lignée de Taizu et soutenaient le droit du roi Qi à régner. Pour les apaiser et éviter une guerre civile, Taizong laissa entendre que le roi Qi pourrait un jour succéder à Gaozong, à sa mort.

Cent ans avaient passé depuis, et Gaozong approchait de la fin de sa vie. La question de la succession revint sur la table, et Gaozong choisit de proclamer son propre fils prince héritier. Les partisans du roi Qi furent contrariés par cette annonce, et furieux de voir que le prince héritier désigné avait bien moins de talent que le prodigieux roi Qi.

Malgré leur opposition, l'empereur Gaozong avait régné cent ans et avait consolidé un pouvoir et une influence considérables pendant son règne. Des heurts avaient éclaté entre les deux factions ces dernières années, aussi bien au grand jour qu'en secret.

Le clan Chu, par sa domination sur le commerce du sel comme sur celui des armes, possédait une richesse inouïe, qui rivalisait avec celle d'un pays. Compte tenu des ressources considérables dont il disposait, il était inévitable que les deux factions cherchent à obtenir son soutien. Mais Chu Zhongtian avait adopté une neutralité farouche, car il ne voulait pas embarquer le clan Chu dans cette guerre de succession. En réponse, la faction impériale avait intensifié ses avances et poussait à sceller une alliance par un mariage.

Chu Zhongtian et son épouse étaient profondément troublés par cette affaire, car le clan Chu, contrairement aux autres clans, abritait un énorme secret. De plus, Chu Chuyan tenait un rôle considérable dans l'empire commercial du clan Chu. Si elle était mariée dans la faction impériale, le clan Chu risquait d'être avalé tout entier.

Chu Chuyan avait conscience de l'enjeu, et elle avait donc proposé de prendre l'initiative en organisant une sélection ouverte pour choisir son époux. Elle avait pris le bon à rien le plus complet de la cité et précipité la cérémonie de mariage, afin d'écraser toute idée que la faction impériale ou celle du roi Qi auraient pu nourrir.

C'est cette suite d'événements qui avait conduit Qin Wanru à soupçonner que le coupable de la souillure du ruisseau spirituel avait été envoyé soit par l'empereur, soit par le roi Qi.

« Peu importe qui est le coupable, nous avons des jours difficiles devant nous », dit Chu Zhongtian d'un ton grave. « Sang Hong va prendre la charge de gouverneur de la commanderie de Linchuan. »

La cité de Lune-Claire était sous la juridiction de la commanderie de Linchuan.

Qin Wanru s'exclama, stupéfaite : « Le vice-ministre des Finances, Sang Hong ! »

Le ministre des Finances était l'un des Neuf Ministres qui gèrent les finances de l'empire, le vice-ministre des Finances en étant le second. Sang Hong, qui supervisait le commerce du sel et des armes dans l'empire, était un homme de confiance de l'empereur. Il était clair qu'on l'affectait à la commanderie de Linchuan pour s'occuper du clan Chu.

« J'ai entendu dire que c'est un homme sans cœur, qui n'hésiterait pas à tuer les siens s'il le fallait. Bien des clans nobles se sont effondrés à cause de son intervention. Je crains que notre clan Chu ne soit en grand danger », remarqua Qin Wanru avec inquiétude.

En voyant des traces de peur strier le visage de son épouse d'ordinaire si résolue, Chu Zhongtian la prit dans ses bras et dit : « Nous nous en occuperons quand cela viendra. Notre clan Chu n'est pas une proie facile ! Sang Hong n'est qu'un huitième rang ; nous verrons bien qui rira le dernier ! »

Qin Wanru leva les yeux au ciel devant son mari. « Sa cultivation est-elle la seule chose qui compte ? Le Grand Bandit Chen Xuan, de la Montagne du Dragon Caché, n'est qu'un sixième rang, alors pourquoi n'as-tu pas réussi à l'éliminer après tant d'années ? »

Chu Zhongtian eut un grognement froid. « Ce Chen Xuan est un homme retors. Chaque fois que je me précipite là-bas après avoir reçu des nouvelles de lui, il disparaît sans laisser de trace. Je soupçonne qu'il a un informateur dans cette cité qui le renseigne, sans quoi je l'aurais attrapé depuis longtemps ! »

Une idée traversa l'esprit de Qin Wanru. « Cette bande de brigands vend du sel en contrebande et pille les marchands de passage, qu'elle tue de sang-froid. Nous devrions jeter l'affaire dans les mains de Sang Hong. En tant que gouverneur, il ne pourra pas fermer les yeux là-dessus. »

Les yeux de Chu Zhongtian s'allumèrent à leur tour. « Quelle excellente idée ! Cela me rappelle que le convoi marchand du clan Yu se dirige vers la cité de Lune-Claire, à ce qu'on m'a dit. Il faut les prévenir de cette affaire, sans quoi ils se feront attaquer par la bande de Chen Xuan... aïe aïe aïe aïe... »

Avant que Chu Zhongtian pût finir, Qin Wanru lui avait saisi l'oreille et la serrait fort en disant : « C'est pour leur matriarche que tu t'inquiètes, Yu Yanluo, n'est-ce pas ? C'était la première beauté de la capitale à l'époque. Je sais que tu lui as fait la cour sans la moindre pudeur, avant qu'elle n'épouse finalement le duc de Brume-Nuée. Tu comptes rallumer la flamme entre vous deux ? »

Chu Zhongtian implora grâce avec désespoir : « Ma chère épouse, cela fait si longtemps qu'ils sont mariés. Comment pourrais-je nourrir une telle intention à son égard ? Ne va pas raconter de pareilles sottises ! »

Qin Wanru refusa pourtant de lâcher prise et renifla froidement à la place. « J'ai entendu dire que le duc de Brume-Nuée était mort récemment dans un accident. Cela ne veut-il pas dire que Yu Yanluo est libre, maintenant ? »

Les yeux de Chu Zhongtian s'allumèrent. « C'est vrai ? »

Transpercé par le regard meurtrier de son épouse, il changea vite de ton et dit : « Ma chère épouse, le fait même que j'ignore ce qui la concerne ne prouve-t-il pas que mes yeux ne se sont jamais posés sur elle ? Et puis tu connais ma situation actuelle. Comment pourrais-je avoir la moindre intention à son égard ? »

En voyant l'air blessé de Chu Zhongtian, Qin Wanru lâcha son oreille en hâte. « Mon époux, je suis désolée. »

Chu Zhongtian secoua la tête. « Non, c'est moi qui t'ai déçue. »

Qin Wanru détestait voir son mari aussi abattu, alors elle changea vite de sujet. « Où est passée Chuyan ? »

Chu Zhongtian répondit : « Elle fait visiter la cité à la jeune demoiselle du clan Pei. »

Qin Wanru fronça les sourcils. « Venant du clan Pei, elle appartient probablement à la faction du roi Qi. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'elle a des intentions plus sombres derrière la tête, à choisir soudain d'étudier à l'Académie de Lune-Claire. »

Chu Zhongtian eut un petit rire en réponse : « Rassure-toi ! Notre fille est une enfant intelligente, elle sait ce qu'elle a à faire. »

Qin Wanru grogna. « Pei Mianman est peut-être jeune, mais elle a le visage d'une renarde rusée. Ses yeux en fleur de pêcher semblent séduire en permanence les hommes qui l'entourent. Je ne l'aime pas. »

Chu Zhongtian éclata de rire. « Tu as peur qu'elle vole l'homme de ta fille ? »

Qin Wanru rit à l'idée que Pei Mianman puisse tomber sous le charme des traits ahuris de Zu An. C'était inconcevable ! « Je ferais la fête si elle débarrassait Chuyan de ce vaurien ! »

« Atchoum ! »

Zu An lâcha soudain un puissant éternuement. Il se demanda quelle jeune demoiselle ou quelle dame pensait à lui en cet instant.

« Jeune maître, vous avez pris froid ? Je vais tout de suite vous trouver des vêtements plus épais ! » Avant que Zu An pût réagir, un jeune homme lui avait déjà enroulé une robe autour des épaules.

Stupéfait, Zu An observa de plus près le jeune homme devant lui. Il paraissait avoir quatorze ou quinze ans et portait un ensemble de vêtements bleus. Ses cheveux étaient noués en deux chignons sur le haut du crâne. Avec ses grands yeux, cela lui donnait un air docile et juvénile.

« Attends un instant, qui es-tu ? »

« Jeune maître, vous me taquinez. Ce serviteur est votre compagnon d'étude ! » répondit le jeune homme avec un sourire enjôleur.

« Compagnon d'étude ? » Zu An resta interdit un moment, mais il en conclut que cela devait avoir un rapport avec son entrée à l'Académie de Lune-Claire. Il n'allait que dans une des annexes de leur clan. Était-il vraiment nécessaire de lui assigner un compagnon d'étude ?

'On dirait bien que le domaine du duc de Lune-Claire est inutilement riche. Et ça me va très bien.'

« Comment est-ce que tu m'as appelé, à l'instant ? »

« Jeune maître ? »

« Je n'entends pas. Plus fort ! »

« Jeune maître ! »

« Pas mal, pas mal. Petit, tu as un bel avenir devant toi. »

La joie s'épanouit sur le visage de Zu An. Rien n'avait tourné à son avantage depuis sa transmigration. Il était peut-être le gendre d'un domaine ducal, mais pas une seule personne ne le respectait, et encore moins ne l'appelait « jeune maître ».

Rencontrer enfin quelqu'un qui le traitait avec respect l'apaisa de la tête aux pieds.

« Comment t'appelles-tu ? »

Le jeune homme se redressa d'un coup et répondit avec inquiétude : « Jeune maître, je m'appelle Cheng Shouping. »

« Shou quoi ? » Zu An pensait que les compagnons d'étude portaient d'ordinaire des caractères comme Fu (la Fortune), Wang (la Prospérité) ou Cai (l'Argent) dans leur nom. À la rigueur, on prendrait quelque chose de facile à retenir, du genre Wah On. Qui avait bien pu donner un nom aussi étrange à ce garçon ?

« Cheng Shouping, de "garder ses lèvres closes comme une bouteille bien bouchée". C'est un nom que le Maître m'a donné ! » Il bomba le torse avec fierté.

« Pas mal, tu étais donc digne de recevoir un nom de ton Maître. » Zu An n'était pas familier des usages de ce monde, mais il estimait qu'il y avait un grand honneur à recevoir un nom de son maître. Prenons Zheng Chenggong, de son époque : après que l'empereur lui eut accordé un nom de famille, tout le monde s'était mis à l'appeler par l'honorifique « Seigneur au Nom Impérial ».

« Jeune maître, vous me flattez. J'ai été profondément favorisé par le Maître quand je travaillais pour lui, mais un jour, je me suis retrouvé muté aux cuisines. Je craignais d'avoir offensé le vieux maître sans le vouloir, mais maintenant qu'on m'a assigné comme compagnon d'étude du jeune maître, je comprends enfin les intentions de mon Maître ! Il devait chercher à me tremper en me faisant traverser l'adversité, pour que je sois prêt à porter une plus grande cause le jour où il le faudra ! » Une lumière scintilla dans les yeux de Cheng Shouping à cette proclamation passionnée.

« Attends un instant... » Plus Zu An écoutait l'histoire de Cheng Shouping, plus elle lui paraissait bizarre. Il savait très bien ce que les autres du domaine Chu pensaient de lui, et pourtant ce garçon voyait dans cette affectation un poste honorable ?

'On dirait que ce n'est pas un garçon très vif.'

D'ailleurs, ce garçon avait commencé par travailler aux côtés du Maître Chu, alors comment avait-il fini muté dans un endroit comme les cuisines ?

Zu An laissa tomber la question. Ses propres affaires l'intéressaient davantage. « Il semble que tu sois au domaine Chu depuis un bon moment. Tu dois savoir quelques choses, non ? »

Cheng Shouping se frappa la poitrine et dit : « Cela va sans dire ! Du vieux maître jusqu'aux serviteurs qui travaillent au domaine Chu, personne ne me cache aucun secret ! »

Zu An avait besoin d'en savoir plus sur le domaine Chu. Il n'était arrivé ici que deux jours plus tôt, et déjà tant de gens complotaient sa perte, sans qu'il eût la moindre idée de la cause de tout cela. Il mesurait parfaitement la position périlleuse où il se trouvait.

Il réfléchit un moment avant de demander : « Sais-tu pourquoi le clan Chu m'a choisi comme gendre ? » C'est ce qui le tourmentait le plus. Chu Chuyan, de son milieu jusqu'à son apparence, était irréprochable, alors que Zu An, sous tous les angles, n'était qu'une ordure de bout en bout. Il aurait dû être impossible que leurs chemins se croisent, mais par un mystérieux retournement, ils s'étaient retrouvés mariés l'un à l'autre. Cela sentait le louche.

Cheng Shouping parut déconcerté par la question de Zu An. « N'est-ce pas grâce à la beauté diabolique du jeune maître ? »

Les yeux de Zu An s'ouvrirent en grand. Il semblait que Cheng Shouping partageât un peu de son talent pour débiter des sottises avec le plus grand sérieux. « Hum, hum. Ce que tu dis est parfaitement sensé, mais n'y a-t-il aucune autre raison derrière ? »

« Pas la moindre. La jeune demoiselle vous a choisi pour votre allure séduisante, à l'époque. »

'Tu n'as pas un brin de conscience de toi-même ? Il n'y a rien chez toi qui puisse passer pour une qualité, en dehors de ça !' Cheng Shouping veilla à ne pas laisser filtrer la moindre bribe de ses pensées derrière son masque. Son expression était aussi sincère que possible.

« Tu veux dire que la jeune demoiselle m'a choisi en personne ? » Zu An releva avec finesse l'information essentielle cachée dans les mots de Cheng Shouping.

« Oui, c'est exact. Madame n'était pas satisfaite de sa décision et l'avait implorée de reconsidérer ses options », répondit Cheng Shouping.

Zu An l'interrompit en hâte : « Tu n'as pas besoin de me dire des choses inutiles. »

Il avait présumé que Chu Chuyan avait été forcée de l'épouser par ses parents ; cela expliquerait le mécontentement et l'intention meurtrière qu'elle avait dirigés vers lui. Mais ce que Cheng Shouping venait de dire démentait cette idée.

Alors pourquoi Chu Chuyan l'aurait-elle choisi pour époux ? Cette jeune demoiselle avait l'œil aussi affûté qu'on pouvait l'avoir !

'Pouah ! Pouah ! Pouah ! Elle a dû tomber sous le charme de mon allure et vouloir goûter à mon corps !'

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