Une rafale de vent du nord, semblable à une tempête, soufflait avec violence. Par instants, elle émettait un grondement sourd, gouu gouu, et s'abattait comme pour tout renverser. En plein milieu de ce temps déchaîné, une femme se tenait sur le balcon du château.
Femme, certes, mais elle ne portait pas de robe ; elle était vêtue d'un accoutrement qui rappelait celui d'un militaire. Ainsi, elle continuait de s'exposer, la nuit, à un vent violent qu'on n'hésiterait pas à qualifier de tempête.
« Princesse… Je vous en prie, veuillez rentrer dans vos appartements. »
Une voix d'homme, dépourvue de force, parvint depuis le dos de la femme. Le crâne dégarni, il rassemblait en une queue les cheveux blancs qui lui restaient aux tempes. De sa petite silhouette un peu bedonnante, on devinait au premier coup d'œil un homme sans grande allure.
« Vieux… »
« Ha. »
« Selon toi, jusqu'à quand ce vent va-t-il souffler ? »
À la question de la femme, l'homme afficha une mine qui semblait dire : « De quoi parle-t-elle ? ». Il poussa un petit soupir et se mit à débiter d'une traite :
« Probablement trois jours encore. Et dès que ce vent cessera, l'hiver véritable s'abattra sur nous. »
« Je le signale. »
Soudain, une voix féminine retentit. En se retournant, on aperçut une servante, une expression navrée sur le visage, qui se tenait là.
« Le seigneur Arnérif est arrivé. Il s'agit d'une affaire urgente. »
« Arnérif ? À une heure pareille ! La princesse va se coucher. Qu'il revienne demain matin… »
« Peu importe. Fais-le entrer. »
« Princesse ! »
Le vieillard écarquilla les yeux, stupéfait, mais la femme ne daigna pas réagir à son regard et intima du regard à la servante de l'amener ici.
« Malgré la lateness de l'heure… »
Peu après, un homme d'âge mûr pénétra dans la pièce. Il avait l'allure typique d'un noble, une moustache aux lèvres. À ses côtés se tenait un jeune homme, trempé jusqu'aux os.
« Inutile de faire dans le cérémoniel. Quel est l'objet de ta venue ? »
« Oui. Celui-ci vient d'apporter une nouvelle d'Arle à l'instant. »
Arnérif fit un petit signe du menton vers l'homme. Celui-ci s'inclina net et se mit à parler d'une traite.
« Le maire d'Arle, lord Awaji, implore notre aide. S'il nous est possible de bénéficier du soutien du royaume de Neruhufu, nous l'accueillerons à bras ouverts, a-t-il déclaré. »
La femme acquiesça largement, puis porta son regard sur le vieillard qui se tenait à ses côtés.
« Vieux, veiller tard n'a pas que du mauvais, hein ? »
Le vieillard ne répondit rien, affublé d'une grimace comme s'il venait d'avaler un insecte amer. La femme reporta son attention sur Arnérif.
« Les soldats ? »
« Ils sont prêts à partir à tout moment. »
« Alors nous partons en campagne immédiatement. »
« Hi, princesse ! Qu-quoi ?! »
« J'ai dit que nous partons en campagne. »
« Co-comment ! En pleine tempête pareille… C-c'est trop dangereux ! Et qui plus est, sans l'aval du roi… »
« Je le sais pertinemment. Mais précisément parce que c'est une telle tempête, l'ennemi ne s'attendra pas à être attaqué. Et avec ce vent du nord, si nous manœuvrons bien, nous pourrons atteindre Arle avant l'aube. »
« Une chose pareille ! Il faut d'abord l'autorisation de votre père… »
« Ah, pour mon père, le vieux saura bien arranger les choses. »
« Princesse, c'est inacceptable ! Princesse ! Princesseee ! »
Le vieillard entra dans une colère noire, mais la femme n'en eut cure, s'empara de l'épée qui se trouvait là et quitta la pièce d'un pas rapide. L'homme tenta de la retenir de force en l'attrapant, mais elle l'esquiva avec souplesse. Lui, porté par son élan, s'effondra sur place.
Il se releva sur-le-champ, mais les femmes avaient déjà disparu. Il rampait presque dans le corridor, mais leurs silhouettes n'y étaient pas non plus.
« Quelqu'un, arrêtez la princesse, arrêtez la princesse ! La princesse ! La princesse ! »
Devant les hurlements si désespérés du vieillard, les servantes restèrent bouche bée, incapables de bouger. Et pendant un moment, les grands cris du vieil homme résonnèrent dans tout le château.
***
C'était une chose impensable au sens commun. Faire prendre la mer à des navires par une telle tempête relevait du suicide. Pourtant, le ciel prit parti pour cette femme. Portés par le fort vent du nord, leurs navires de guerre atteignirent la ville d'Arle par la route la plus courte.
En fait, les soldats de garnison qui défendaient Arle furent saisis d'effroi en apercevant la flotte sur la mer. Le commandant chargé de protéger la ville et le port avait d'abord affiché une posture de résistance, mais en apprenant que les forces déployées en mer dépassaient cinq mille hommes, il perdit tout volonté de se battre. La garnison d'Arle ne comptait que cinq cents hommes ; face à une telle disproportion, il jugea qu'ils ne feraient pas le poids.
Le commandant ordonna d'ouvrir toutes les portes de la ville avant que l'ennemi ne débarque, puis, lui, sauta sur son cheval et s'enfuit en avant de tous.
L'homme n'avait nulle allure désespérée. Il n'était pas le seul : les soldats qui gardaient Arle étaient du même avis. Tous étaient unanimes à penser que l'ennemi repartirait bien vite.
« Qui aurait cru qu'on ferait bouger une armée par un temps pareil… Seule cette effrontée est capable d'un tel manque de bon sens. Je ne l'en laisserai pas là. Je la ferai prisonnière et je lui ferai payer cher son insolence ! »
Tout en proférant ces menaces, le commandant fouetta son cheval.
***
C'est la princesse du royaume de Neruhufu, Fillet, qui mena l'assaut sur Arle. Quant à cette action militaire, les pays voisins ne manifestèrent pas une surprise particulière.
Le royaume de Neruhufu est situé au nord ; pendant l'hiver, il se trouve enfermé dans un monde de neige et de glace. En plein hiver, il n'est pas rare que le thermomètre descende jusqu'à moins quarante degrés, et le froid constitue pour les habitants de ce pays le plus grand obstacle. C'est pourquoi, dans les villes et les villages, on ne laisse jamais le feu s'éteindre pendant la saison froide. Sans cela, non seulement l'eau, mais tout gèle, et l'on en meurt.
Ce froid a aussi une incidence majeure sur le développement du pays. Le plus criant est qu'il rend les ports impraticables. Par conséquent, pendant l'hiver, on ne peut faire naviguer aucun navire dans ce pays, si bien qu'on ne peut pas seulement déplacer des troupes, mais même acheter de la nourriture.
Ce problème tourmente le royaume de Neruhufu depuis sa fondation. Les rois successifs ont répétitivement envahi d'autres pays pour s'assurer un port non gelé, mais tous ont échoué. La raison : dès que l'hiver arrive, la mer se ferme, empêchant l'envoi de renforts et le ravitaillement en vivres, si bien que les territoires conquis sont quasi systématiquement repris pendant l'hiver.
Pourtant, un port non gelé est la bouée de sauvetage de ce pays ; sans lui, pas de développement possible. Mais le seizième roi de Neruhufu, de constitution maladive et dépourvu d'ambition, n'avait d'autre choix que de maintenir le statu quo. Les vassaux plaçaient leurs espoirs dans le prochain souverain, mais il n'eut qu'une seule fille.
On finirait par accueillir un roi compétent venu d'un autre pays pour faire prospérer la nation… Beaucoup de vassaux caressaient ce projet, mais la princesse, en grandissant, commença à faire éclore les talents que le ciel lui avait accordés.
La princesse, prénommée Fillet, possédait une mémoire hors du commun et des capacités physiques exceptionnelles. Aimant lire depuis toujours, elle s'enferma dans la bibliothèque du château et dévora un à un tous les livres qui l'intéressaient. Parallèlement, douée pour l'exercice, elle manifesta un talent riche pour les arts martiaux comme l'escrime. Mais, après tout, une femme… Le roi et son entourage ne cachaient pas leur regret qu'elle ne fût pas un garçon.
Cependant, l'action de la princesse ne s'arrêta pas là. Douée de charisme, elle finit par s'impliquer dans les affaires militaires et, avant qu'on s'en rende compte, elle avait conquis le cœur des soldats. Et lorsqu'on y prit garde, elle occupait déjà le poste de commandant en chef de l'armée.
Une fois le pouvoir militaire en main, la princesse Fillet ne commit pas la sottise de lancer immédiatement une opération. Elle passa plusieurs années à stocker des vivres et à guetter l'occasion. Et cette année-là, les pays alentours connurent une mauvaise récolte.
Le plus durement touché fut le royaume de Deusuroda, auquel appartenait la ville d'Arle. La famine y éclata, et Arle se trouva dans un état proche. Pourtant, le royaume ne porta pas secours, et des gens moururent de faim dans le pays. Fillet repéra cette faille. Elle promit à la ville d'Arle une aide alimentaire.
Finalement, Arle put s'ouvrir sans combat, et le royaume de Neruhufu réussit à mettre la main sur le port non gelé qu'il convoitait depuis toujours. Mais un gros problème subsistait. Pas la question de savoir comment entretenir ce port pendant l'hiver. La fille du roi de Deusuroda était l'épouse légitime de l'empereur de l'empire de Hidéta.
À Arle, à présent, les cris de victoire des soldats et les acclamations du peuple, comblé de vivres abondants, se mêlaient. Mais, dans le même temps, les yeux de Fillet, qui commandait l'armée, étaient tournés vers un avenir lointain…