« Tous les serviteurs de Dame Ricolet, qui a obtenu la grâce, ont disparu ? »
« Pire encore, il semble que les cadets et benjamins de la noblesse résidant dans la capitale impériale aient également disparu. »
« Que se passe-t-il donc ? »
« Apparemment, la compagnie marchande Dârke, dirigée par le marquis honoraire Bâsâm, les recrute activement pour les envoyer sur ses terres. »
« Qu'est-ce qu'ils comptent faire dans un territoire aussi misérable... ? »
Le palais impérial était en ébullition avec de telles rumeurs. Forcément. Seuls Sa Majesté l'Empereur, le prince Vairas et le chancelier connaissaient les circonstances.
Après avoir terminé ma discussion avec Marcel, le chef du village de Kairiku, je fis immédiatement demi-tour vers la capitale. Je me rendis au palais et demandai directement à Sa Majesté d'accorder sur-le-champ la grâce à ceux qui servaient Rico. Heureusement, la permission fut accordée immédiatement, et la notification fut transmise à chacun. À cette occasion, une notification au nom de Rico fut également diffusée : il était permis de les prendre au service de la maison du marquis honoraire Bâsâm. Les volontaires devaient se présenter dans trois jours, équipés pour une expédition, munis de cet avis.
Après avoir quitté le palais, je me lançai dans les achats. J'informai les commerçants de la notification adressée aux graciés, et leur demandai de prévenir les volontaires de se rassembler au lieu indiqué dans trois jours.
Je rangeai d'énormes quantités de vivres, vêtements, literie et divers articles de première nécessité dans mon stockage infini, puis rentrai au manoir. Pendant deux jours pleins, toute la famille s'y mit à fond pour préparer des bentôs. Nous en avions fait environ trois mille. Le fait qu'on y soit parvenu à sept force le respect, je trouve.
Nous en avions préparé trois sortes. J'aurais voulu en faire plus, mais c'était la limite avec notre effectif.
Cela dit, le travail de Pêris, en tête, puis de Rico et Féris, fut remarquable. Mei, elle, avait trouvé d'immenses feuilles de bambou aux propriétés antibactériennes, et les faisait apporter une à une par les harpies. Gon s'affairait à la récolte des légumes cultivés au manoir, pendant que Luala était contrainte d'aider en pleurant.
De mon côté, je ne glandais pas non plus. J'avais arrangé avec Marcel pour que les pêcheurs soient mobilisés d'ici trois jours, et confié aux Pius du manoir la préparation de divers équipements. Le reste, c'était simplement de la cuisine. J'y ai dépensé pas mal de MP, mais je pense avoir fait du bon boulot.
Puis vint le troisième jour. D'abord, j'accueillis les serviteurs de Rico rassemblés au point de rendez-vous. Cent personnes. Il y avait des soldats et des fonctionnaires, mais comme on s'en doutait pour une princesse impériale, les femmes étaient majoritaires. La grande majorité étaient des femmes.
Je les ferais transposer à Kairiku avec Rico. Une fois sur place, Rico leur expliquerait la situation et les ferait participer aux préparatifs.
Ensuite, j'accueillis ceux qui avaient entendu les rumeurs dans la capitale. Soldats, fonctionnaires, hommes-bêtes, aventuriers. Environ cent cinquante personnes. Nous nous transposâmes d'abord à Kairiku, et les nouveaux arrivants passèrent un entretien avec Gon. Simple vérification : pas de compétence « Malédiction », pas de compétence dangereuse. Malgré tout, on n'en garda que cent au final.
Quand presque tous les préparatifs furent bouclés, les cent volontaires se transposèrent.
« Merci à tous d'être venus ! On va lancer une grande opération ! Marcel et les six cents hommes-poissons : les hommes capturent les ésalarhals au bord de l'eau, les femmes s'occupent du dépeçage. Les vassaux de Rico assurent la garde des portes de la ville et la sécurité urbaine. Les autres obéissent aux instructions qu'on leur donne. Les Pius, vous encadrez le dernier groupe arrivé. Les gens transposés de la capitale, suivez leurs ordres ! »
D'une main experte, la foule se répartit en groupes.
« L'opération qu'on va mener maintenant, c'est la capture d'ésalarhals. C'est un poisson qui pourrit très vite. Hommes-poissons, capturez-les vite, dépecer-les vite. Humains, traitez-les au plus vite ! La décomposition commence dès la mort. C'est une course contre la montre ! Comptez sur moi ! Si ça marche, tout le monde aura du travail, c'est sûr. Vous êtes peut-être inquiets, mais faites-moi confiance ! »
Je posai ensuite une barrière sur une maison individuelle. Mei s'y trouvait.
« Mei, je compte sur toi ! »
« Oui, laissez faire ! Ça ira, c'est sûr ! »
Après m'être assuré que tout était prêt, je me postai sur une hauteur d'où l'on domine la mer de Kairiku. Le soleil était au zénith. La mer était calme. Pourtant, la mer de Kairiku était d'un noir profond jusqu'au large.
« Bon, on commence ! »
Je créai deux sphères blanches dans mes mains. Elles contenaient des centaines d'explosions de magie de feu que j'avais totalement enfermées dans une barrière. Je les lançais dans la mer, de façon à encercler les bancs d'ésalarhals, et jetai une barrière géante au milieu du banc. Dès qu'elle disparut sous l'eau, je levai la barrière.
« DOOOOON ! »
« DOOOOOON !! »
« DODODOOOOON !!! »
Des colonnes d'eau de plusieurs dizaines de mètres jaillirent çà et là. Je tendis une barrière au-dessus du rivage. Des centaines d'ésalarhals projetés en l'air par les explosions y retombèrent. Je les regroupai et les livrai aux femmes chargées du dépeçage.
Pendant que les femmes dépecaient le poisson, d'innombrables ésalarhals remontèrent à la surface, et au bout d'un moment la mer en était couverte. Les hommes les achevaient sur le rivage et les apportaient aux femmes. Elles les dépecaient prestement et les rangeaient dans les caisses prévues. Les hommes humains les emmenaient, les uns chez Mei, les autres chez les Pius. Vu d'en haut, la coordination était d'une fluidité qu'on n'aurait pas crue possible pour une première.
Je descendis un moment sur la plage, récupérai les ésalarhals frais flottant en mer à l'aide de barrières pour les stocker dans mon stockage infini, puis rejoignis les Pius. Partout, on faisait fumer les ésalarhals avec de la paille. Je produisis une grande quantité de glace et la remis aux Pius. Ensuite, je rejoignis Mei et travaillai avec elle.
Deux heures après le début de la chasse, au moment où nous avions récupéré un tiers des ésalarhals remontés, la mer changea. Des poissons énormes, par dizaines, apparurent et se mirent à dévorer les ésalarhals.
Le rivage devenant trop dangereux, nous décidâmes de manger là.
« Pius ! Sors les ésalarhals tataki ! »
On nous apporta des sashimis d'ésalarhals grillés à la paille, surmontés d'ail, d'oignon et de ciboulette émincés, le tout arrosé à profusion de « ponzu », fruit du labeur de Mei et Pêris.
« Avec ce riz, c'est le top ! »
On servit aussi du riz brûlant dans un ohitsu.
« Mmm, c'est bon ! »
« L'umami est concentré ! »
« J'adore ce goût, moi ! »
Les hommes-poissons semblaient aussi apprécier. À ce moment-là, des ésalarhals fraîchement dépecés nous furent livrés par les hommes-poissons, et tout le monde se régalait.
En regardant la mer, on voyait les ésalarhals disparaître à vue d'œil. En à peine une heure, ceux qui recouvraient la mer avaient complètement disparu.
« Ceux-là aussi, on peut les manger ? »
« Ce sont des orléins. Un poisson à chair rouge, lui aussi délicieux. »
Je refabriquai des barrières explosives et les balançai dans la mer pour les faire detonner. Peu après, les gros poissons qui venaient de nettoyer les ésalarhals remontèrent à la surface, et cette fois ce fut eux qui couvrirent la mer.
« Marcel ! Vous pouvez pécher ceux-là aussi ? »
« Bien sûr ! Allez, les gars, on y va ! »
Les hommes du rivage coururent vers les bateaux et prirent la mer. Cette fois, les hommes-poissons récupérèrent les orléins avec une efficacité redoutable. Environ une heure plus tard, les quatre-vingt-dix orléins avaient tous été remontés par Marcel et les siens.
« On peut dépecer ces orléins aussi ? »
« Bien sûr. Je m'en charge. »
Marcel mania un énorme couteau avec une aisance déconcertante et les dépeca en un clin d'œil. Rien que dix spécimens donnèrent une montagne de sashimis d'orléin. Le reste partit dans mon stockage infini. On aurait de l'orléin à manger pendant un moment.
Vers le crépuscule, quand le soleil commença à toucher l'horizon, on put enfin souffler.
« Merci à tous, vous avez été formidables ! Regardez la mer ! »
Devant nous s'étendait une mer apaisée, baignée par le soleil couchant.
« Notre mer est revenue ! »
« Demain, on pourra repartir en pêche !! »
« Seigneur Rinos, je n'aurais jamais cru que vous nous rendriez vraiment la mer. Je vous en suis reconnaissant. Vraiment, du fond du cœur !! »
Marcel serra ma main avec force. Je lui rendis sa poigne sans faiblir.
« Bon, ce soir c'est festin ! Buvez, mangez à volonté ! »
Sashimis d'orléin et steaks de leur partie grasse, tatakis et sashimis d'ésalarhals, plusieurs plats, du riz, et de l'alcool pour tout le monde. Soldats, nobles, aventuriers, hommes-bêtes, hommes-poissons, hommes, femmes, tout le monde se régalait. En jetant un coup d'œil, j'aperçus Luala, seule, contemplant la mer avec mélancolie.
« Hé, t'as pas faim ? Mange toi aussi. Ah, mais si tu manges de l'ésalarhal, ça fait cannibale ? »
Elle répondit que ça allait, tout en tendant la main vers le tataki que je lui tendais.
« ... C'est bon. »
« C'est normal. Le bouffe après l'effort, c'est bon. Et quand on la partage avec ceux avec qui on a bossé, c'est le top du top. »
« ... Mais... c'est bien. Que la mer soit revenue. Je ne savais plus quoi faire... C'est ma faute si tant de gens ont été embêtés... *snif*... »
« Pleure pas. Pleurer ne ramène pas le passé. On répare quand on s'en rend compte, ça suffit. »
« Oui, merci... »
« D'abord mange ! Si tu manges pas, t'auras pas de force ! »
« Oui. » Et Luala rejoignit le cercle.
Tout à coup, je réalisai que Mei n'était pas là. Je la cherchai et la trouvai à l'intérieur de la barrière que j'avais posée. Elle avait l'air de faire quelque chose.
« Hé, Mei. Ça va ? T'as un problème ? »
« Ah ! Maître. Ça va. C'est juste que le résultat me tracasse... »
« Ça ira. Si c'est raté, on recommence. »
« Ça fait un moment que je me demande... au fond, qu'est-ce que tu fabriques ? »
Marcel et ses subordonnés arrivaient.
« Ah, je fais des ésalarhals séchés. Comme ça, ça se garde longtemps et ça fait un bon dashi. Je me dis que ça pourrait devenir une nouvelle industrie pour ce village. »
« Séché... Je vois. En enlevant l'eau, ça ne pourrit plus... Je n'y avais pas pensé. »
« C'est encore en cours, ceci dit. J'espère que le goût sera bon. J'ajuste l'intérieur de la barrière pour que ce soit le cas, mais ça va encore prendre un peu de temps. Attendez un peu. »
« Si l'ésarhal devient un produit commercialisable, ce village prospérera... Seigneur Rinos, non, Seigneur châtelain, je n'ai pas de mots pour vous remercier. »
« Non, je ne suis pas le seigneur. Juste l'intendant. Rinos suffit. »
« Seigneur Rinos, nous, les hommes-poissons, serons votre force, quand et où ce sera nécessaire. »
« Merci. Au fait, vous avez mangé ? Allez, bouffe ! Y'a de l'alcool aussi. Aujourd'hui, on boit tous ensemble ! »
« Nous avons aussi préparé notre alcool. S'il vous plaît, goûtez-le. »
« Yoshi ! On boit tous ensemble ! »
Ce jour-là, je bus jusqu'à perdre la mémoire. À cause de ça, je vais vivre un événement triste. Mais à ce moment-là, je n'avais aucun moyen de le savoir.