« Oh…… Falco, dis-tu…… »
C'est avec une expression indéfinissable, les commissures des lèvres se relâchant peu à peu, que réagit Son Excellence le Chancelier de l'empire de Hidêta. Je venais, pour ma part, rendre compte à Sa Majesté de la naissance de mes deux fils.
« Le nom du Grand Mage Falco, à ce qu'il paraît. N'est-ce pas un beau nom ? Et Seisam non plus n'est pas mal, dit-on. »
« Oui. L'enfant que Soleil a mis au monde porte le sens de "Gardien de la forêt" ; nous l'avons nommé ainsi dans l'espoir qu'il devienne, plus tard, quelqu'un capable de protéger beaucoup de gens. »
« Hum. Le seigneur Rinos a obtenu trois fils, Agartha est inébranlable. »
« Non, je pense qu'il vaut mieux que mes fils suivent leur propre vie, sans songer particulièrement à me succéder. »
« Huhuhu, tu ne changes pas, toujours à te montrer humble. Enfin, ce n'est pas à moi de le dire, mais veille à tout prix à ce qu'aucune querelle fratricide n'éclate. »
« Oui. Je ferai attention à ce que cela n'arrive pas. »
Tandis que nous échangions de tels propos, je jetai un coup d'œil au Chancelier et le vis le regard perdu au loin, les yeux légèrement embués de larmes. Sans doute se remémorait-il mille et un souvenirs avec le maître Falco.
Sa Majesté ayant une réunion avec les chanceliers juste après, je pris congé au plus vite et regagnai mon manoir de la capitale impériale.
« Maître…… »
On m'interpella soudain devant la porte de service du manoir. Surpris, je me retournai : là se tenait Gon, qui avait défait sa transformation humaine et m'observait d'un air contrit en guettant ma mine. À cette allure, j'eus l'intuition immédiate qu'il avait encore commis une grosse bêtise.
« Euh…… C'est difficile à dire, mais…… »
« Compris. On change d'endroit ? »
« Non, ici ça va, maître. »
« Ne t'en fais pas. D'ailleurs, inutile d'en dire plus. Je comprends, je comprends bien. Ce que tu veux dire, je l'ai bien saisi. Un homme a bien un secret ou deux. Ici, on risque d'être entendus par Riko et les autres. Allons dans un coin à l'écart, je poserai une barrière pour que notre conversation ne fuite pas, et on en causera. Allez, viens, viens, viens. »
Disant cela, je fis signe à Gon de me suivre pour m'éloigner du manoir. Mais lui secoua la tête avec une telle vigueur qu'on aurait cru entendre un bourdonnement.
« Non, ce n'est probablement pas ce que maître imagine, maître. »
« Hein ? Mais non, pas la peine de forcer. »
« Moi, malgré les apparences, je suis un serviteur de Ohiisama, un renard blanc doué de pouvoir magique. Un tel moi n'a rien de reprehensible, maître. »
« Hou, alors dis-moi : c'est quoi, ce "Paradis de Dieu" ? »
« Ha ? Eh ? Quoi ? N… non… moi, je… »
« C'est bien de faire ce genre de chose ? »
« Chut, quel manque de politesse ! Moi, je m'amuse avec mes propres moyens, maître. Je n'embête personne, maître. Aux filles aussi j'ai donné des pourboires, donc il n'y a pas de souci, maître. Hein ? C'est bizarre, maître. Pourtant je l'avais tenu si secret, maître. Peut-être que… le roi Maintia !? Ce salaud… »
« Le nom de "Paradis de Dieu", je l'avais déjà entendu, mais c'était bien pour faire des trucs sordides, hein. »
Je m'accroupis lentement et tapotai l'épaule de Gon.
« M'as-tu trompé, maître !? »
« Arrêtez tous les deux. »
Une voix vint de derrière nous, et nos corps tressaillirent involontairement. En me retournant, je vis Riko, les bras croisés, qui se tenait là.
« Les enfants sont là aussi……. Entrez d'abord à l'intérieur. »
Sur son ordre, nous rentrâmes penauds dans le manoir.
Même à l'intérieur, Gon resta sous sa forme de renard blanc sans se retransformer. C'est rare. Tant qu'il garde cet aspect, il devient le jouet idéal des enfants. Fairy, elle, a des ailes et peut s'enfuir dans les airs, mais Gon ne peut pas s'échapper. Du coup, quand les filles l'attrapent, elles lui barbouillent le visage de "maquillage" qui n'en est pas, et Idea l'utilise comme peluche en le serrant sans fin. Même Gon en a marre, apparemment, car depuis quelques années on ne le voit presque plus en renard blanc.
Sans doute ont-ils senti que l'aura de Rico n'était pas habituelle : les enfants ne vinrent pas taquiner Gon et, sur l'injonction de Rico, furent menés dans une pièce annexe. Puis, face à Gon qui s'était assis bien sagement devant nous, Rico'ouvrit la bouche d'une voix calme.
« Alors, de quoi parliez-vous tous les deux ? »
Sa voix n'avait aucune intonation. C'est……. flippant.
« B… ben…… euh…… ça…… »
« Dites-le vite. »
« Alors je vais parler, maître. En fait, demain, Ohiisama viendra à ce manoir, maître. »
« Ha ? »
« Hein ? »
Nous avons poussé un cri en même temps, Riko et moi. C'est dire à quel point les paroles de Gon étaient inattendues.
« Pourquoi Ohiisama viendrait-elle à ce manoir ? »
« C'est… qu'il y a une demande privée à formuler, maître. »
« Une demande privée ? »
« Concernant la princesse elfe que nous avons protégée de chez le yōko Heiz, il y a une demande privée, maître. »
« La princesse elfe ? Ah, cette gamine, c'est ça ? »
Je croisis les bras en fixant au loin. Si je me souviens bien, c'est une femme qu'Heiz a élevée selon ses goûts. J'avais entendu qu'elle était maintenant précieusement protégée chez Ohiisama. Que cela devienne une "demande privée" à présent……. Un mauvais pressentiment m'envahit.
« Et cette demande privée, c'est quoi ? »
« Ça, moi non plus je ne sais pas, maître. Juste… »
« Juste ? »
« J'ai vu plusieurs feux follets autour de Ohiisama, maître. C'est la preuve qu'elle est furieuse, maître. Quoi qu'elle soit en colère, moi non plus je n'arrive pas à comprendre, maître. Qu'Ohiisama quitte elle-même son manoir, ça n'arrive pratiquement jamais, sauf circonstance exceptionnelle, maître. Si Ohiisama aussi furieuse vient ici, dans le pire des cas, ce manoir lui-même pourrait voler en éclats, maître. »
« Pas de souci. Il y a la barrière de Rinos. »
Riko l'affirme sans sourciller. Bon, l'adversaire est quand même un dieu-renard….
« C'est pour ça, maître. La compétence de maître a sans doute déjà dépassé Ohiisama, mais si maître et Ohiisama se font face, alors……. Moi non plus je ne sais pas ce qui adviendrait, maître. »
« Hum, on ne sait pas contre quoi elle est en colère……. Impossible d'y faire face. »
« D'abord, il faut écouter ce que Ohiisama a à dire. Si on montre qu'on est prêt à l'entendre, elle ne devrait pas attaquer de but en blanc. Et s'il s'avère qu'on a tort, à ce moment-là on s'excusera de tout cœur. C'est ça, Gon ? »
« Uuuu……. »
Je réfléchis, les bras croisés, les yeux fermés.
« Bon. D'abord, rien ne commence sans l'écouter. Dans ce cas, pour que l'humeur de Ohiisama s'arrange ne serait-ce qu'un peu, préparons une grosse quantité de pâtisseries pour demain. »
« Je vous en prie, maître. »
Sur ce, Gon baissa la tête devant nous. Ensuite, en prévision du lendemain, je m'enfermai dans la cuisine pour confectionner les douceurs que Ohiisama aimerait sans doute.
Et le soir, une fois les préparatifs terminés, je pris un bain seul. Je regrettai de n'avoir pas pu jouer avec les enfants aujourd'hui, tout en songeant vaguement à demain.
Cette princesse elfe est restée très longtemps chez Heiz. Il est aisé d'imaginer qu'elle a subi une forte influence de sa part. Seulement, je ne trouve aucun point de jonction entre cela et la colère de Ohiisama. Contre quoi est-elle en colère, au juste……. J'y réfléchis, mais n'aboutis à aucune conclusion.
« Bon, y a pas le choix. On verra bien après l'avoir écoutée. »
Je sortis du bain et me dirigeai vers la chambre.
« Tiens ? »
Dans la chambre, Riko était seule. D'ordinaire, son fils Idea est près d'elle, mais ce soir il n'est pas là.
« Idea… ? »
« Il dort chez Shidī. Eril est chez Mei avec Aliria. »
« Haaaa. »
« Rinos. »
L'atmosphère de Riko change. J'avale ma salive malgré moi.
« Ce dont tu parlais tout à l'heure, c'est vrai ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Tu as dit qu'un homme a bien un secret ou deux, mais toi aussi tu en as un ? »
« Hein ? Non, non, pas du tout ? Pas de secret avec Riko, pas du tout, pas du tout ! »
Je le nie désespérément, mais Riko me foudroie d'un regard lourd. C'est le mauvais schéma. Plus je nie, plus le doute grandit. J'expire lentement et plante mes yeux dans les siens.
« Juste, à la rigueur, à la rigueur si je devais en citer un…… c'est Riko. »
« Moi ? Quoi donc ? »
« Mon secret…… c'est cette chambre…… »
Ne comprenant pas le sens de mes mots, Riko affiche une mine ahurie. Tout en la regardant, je murmure tout bas à son oreille.
« C'est ça…… moi et Riko (moi, captif) »
Riko baisse lentement les yeux, puis se met à rire en étouffant sa voix.