Je serre la main d'Eril tout en regardant par la fenêtre de la voiture.
À première vue, le spectacle des demeures nobles alignées n'a rien d'inhabituel, si ce n'est un détail : l'odeur du sang flotte dans l'air.
Devant chaque 저택, des soldats de l'armée royale — désormais troupes rebelles — montent la garde. Les factions loyales au Régent ont probablement été attaquées, et nombre de ceux qui ont résisté ont été abattus. Pourtant, malgré l'occupation de la capitale par les rebelles, le quartier des nobles à l'est de la ville est enveloppé d'un silence total.
Il faut environ une heure pour atteindre la grande porte. Le soleil commence déjà à décliner vers l'ouest. En descendant de la voiture, je découvre un chaos indescriptible devant la porte : foule et soldats s'y pressent, des insultes et des hurlements fusent de toutes parts.
Au milieu de ce tumulte, quelques-uns des wyverns perchés sur le toit du château royal s'envolent vers nous. L'un d'eux se pose devant la grande porte en poussant un rugissement. L'agitation si intense un instant plus tôt tombe comme par magie.
C'est le signal. Plusieurs silhouettes apparaissent sur la porte, dont un géant aux cheveux d'argent qui hurle :
« Écoutez bien, peuple ! Je suis Shigea Kargi, maréchal de l'ancien royaume de Juka ! Cette fois, nous, l'armée royale, avons décidé d'éliminer le roi et ses favoris, source de la corruption politique, et de fonder un nouveau royaume ! Nous ferons périr cette nation pourrie et décadente pour la faire renaître en une véritable puissance ! Ce dont une vraie puissance a besoin pour renaître, c'est du sang ! Par le sang versé, la nation renaîtra forte. Commençons par offrir en sacrifice ceux qui ont été la source de la corruption de ce pays, et faisons le premier pas vers la puissance ! »
Des acclamations s'élèvent des rangs des soldats. Sur ce signal, de nombreuses personnes apparaissent sur les murs de part et d'autre de la grande porte. On les traîne visiblement de force. Hommes, femmes, enfants. Tous portent des vêtements somptueux : ce sont probablement des membres de la famille royale présents au palais. Une noble dame hurle comme une folle, mais un coup de poing d'un soldat la calme. Parmi eux, un homme continue de brailler de toutes ses forces, maintenu au sol par des soldats :
« Quelqu'un, tuez Kargi ! Tuez-le ! Qu'on ose me traiter ainsi !! Je ne pardonnerai pas ! Quelqu'un ! Abattez-les ! Tosca ! Saio ! Que faites-vous !! Tuez ces gens !! »
C'est sans doute le roi. Un corps bedonnant, comme un porc. Un visage où la convoitise s'affiche sans la once d'une once de dignité. Et qui plus est, il est nu. À ses côtés, quatre jeunes filles sont également nues. Elles ont dû être surprises pendant leur lit, puis emmenées ainsi jusqu'à la grande porte. Les jambes serrées, le corps tordu pour cacher leur nudité, elles baissent la tête en silence.
Kargi les toise d'un mépris total, puis lève lentement la main droite. Les soldats jettent sans ménagement les membres de la famille royale du haut des remparts. Cris et hurlements se mêlent. Certains meurent sur le coup, d'autres s'évanouissent, les moins chanceux restent vivants mais immobilisés par leurs blessures. Les wyverns se jettent sur eux pour les dévorer. Ceux qui étaient sur le toit du palais arrivent à leur tour et participent au festin. C'est littéralement un tableau d'enfer.
De nouveaux captifs sont alignés sur les remparts. Des nobles opposants, sans doute. Certains sont déjà à terre, incapables de bouger. Eux aussi sont précipités au sol sur l'ordre impitoyable de Kargi. Et tous finissent en pâture pour les wyverns.
Après avoir semé sang et chairs aux alentours, les wyverns s'envolent à nouveau vers le toit du palais. Puis la grande porte s'ouvre, et l'on en fait sortir quatre personnes : le marquis de Bâsâm, dame Elza, maître Falco qui a perdu ses deux bras, et Son Altesse le Régent.
« Le barriériste Rinos est-il là ! S'il est présent, qu'il se montre ! »
« Seigneur Rinos, mon maître vous appelle. Votre maître est également là. Je vous en prie, avancez. »
C'est Madoisen qui me parle en ricanant. Sans lui accorder ne serait-ce qu'un regard, j'avance calmement. Eril me suit derrière moi.
« Oh, oh ! Mais c'est Eril ! Quelle aubaine ! Hein, elle, je la prends. Hé, maréchal, Eril, c'est moi qui la prends. Pas d'objection, hein ? Elle a un corps magnifique. Ses seins, ses fesses. Je vais lui lécher tout le corps. Hihihihi. »
L'homme mince à côté de Kargi adresse un rire gras à Eril. Elle le fusille du regard : « Salle duc... » Apparemment, c'est le duc de Hîra, frère du roi.
« Toi, c'est Rinos ? C'est toi qui maintiens la barrière autour d'eux ? J'avais pensé te trancher, mais ma lame n'a pas pu t'atteindre. Belle technique. Tu me plais. À partir d'aujourd'hui, tu seras à mon service et tu travailleras comme notre bouclier. »
« Je comprends. Mais j'ai une condition. Je veux que vous libériez mon maître, le marquis de Bâsâm, demoiselle Eril, maître Falco et Son Altesse le Régent. Si vous l'acceptez... »
« Connais ta place, bon sang de bon soiiiiiiiiiiiiiiiiiiir !! »
Kargi entre dans une rage folle.
« Tu oses t'insurger, toi qui n'es qu'un esclave ! Tu es notre prisonnier. Il n'y a que deux options : obéir à mes ordres, ou mourir. Si tu te tiens tranquille, je te laisserai la vie sauve. C'est tout ! Eux, je les tue ! »
Les trois qui maintiennent la barrière sont ligotés, à genoux, mais ne portent pas de blessures visibles. Mon inquiétude va à maître Falco. Le saignement semble arrêté, mais il reste la tête basse, sans le moindre mouvement. Sa présence n'a pas disparu, il tient donc bon à la limite. Il faut lui lancer un sort de guérison au plus vite. Je place aussi une barrière sur lui, pour l'instant.
« J'ai une question à te poser. Dis-moi comment ouvrir le trésor de la maison Bâsâm. »
« Alors, au moins, faites soigner les blessures de maître Falco. S'il meurt, je ne parlerai pas. »
« Tu ne sais toujours pas quelle est ta place. Hé, Shen, fais-le ! »
Un homme apparaît soudain à côté de Kargi. C'est un visage que je n'aurais jamais imaginé voir ici.