On ne sait par quel chemin elle a couru, mais le cheval a parcouru une distance considérable. Selon le bon sens de Vielle, un cheval peut galoper à fond pendant une dizaine de minutes tout au plus, or celui-ci courait sans nul doute depuis bien plus longtemps.
D'ailleurs, on ne savait trop si le cavalier qui le menait était habile ou maladroit. Il faisait parfois stopper net sa monture, la forçant à hennir, pour repartir aussitôt dans une direction complètement opposée. Même Vielle, pour tout son sang-froid, ignorait où l'on cherchait à la conduire.
Et, au fil du temps, le bruit des sabots, le cliquetis du métal heurtant le métal, se fit entendre et alla en grossissant. Ce qui signifiait qu'un nombre non négligeable de soldats la poursuivait. Un instant, elle crut à l'armée d'Agartha, mais il n'en était visiblement rien. Elle renonça à réfléchir et ferma les yeux en silence.
Combien de temps avait-elle chevauché ? Le cheval s'immobilisa. Au même instant, un choc violent la secoua. Avant qu'elle ne comprenne, un second choc suivit. On avait dû jeter la caisse qu'elle portait sur le dos.
— Sors. Sors de là, Kenshin.
Une voix parvint de l'extérieur, mais dans cette position, elle ne pouvait rien faire. Que faire, songea-t-elle, quand un coup de pied projeta la caisse — et elle avec — hors du véhicule.
« Hou hou hou. J'ai appris que le roi d'Agartha avait pris le champ, je me disais que tu devais être dans ses rangs ; pourtant, impossible de te trouver, où que je cherche. Et voilà qu'enfin je te mets la main dessus, ce Kenshin. »
Quel rythme enlevé, pensa Vielle avec une admiration saugrenue, tandis qu'elle se relevait. Pour être honnête, elle était perplexe. *Je ne suis pas Kenshin, moi. Si j'emprunte les mots du roi d'Agartha, je ne suis qu'un « faux Kenshin »,* songea-t-elle, bête comme chou.
Devant elle se tenait Ganobu, empereur de l'empire de Daora. Plus encore qu'auparavant, une aura maléfique l'enveloppait. *Que lui est-il donc arrivé ?* s'inquiéta-t-elle malgré elle.
— Dorénavant, tu travailleras pour moi.
Ganobu l'affirma en affichant un sourire satisfait. Elle marmonna dans son for intérieur : *Pas question.*
À cet instant, Vielle plia un genou en signe de soumission. En réalité, un signal de détresse était dissimulé dans sa chaussure. En frottant l'extrémité du lacet, elle libérait une odeur que seuls certains oiseaux peuvent percevoir. Aussitôt qu'elle l'eut fait, un grand oiseau s'envola en poussant des cris et se mit à tourner au-dessus d'eux.
La plupart des gens restent cloués sur place, les yeux rivés au ciel, le temps de la surprise. C'est dans cette ouverture qu'elle compte se dissimuler — un double filet de sécurité —, mais c'était sans compter sur Ganobu. Sans cesser de la fixer, il ne broncha pas.
— Kenshin, qu'as-tu fait ?
*Un peu trop flagrant, peut-être,* admit-elle en elle-même. Mais Ganobu éclata d'un grand rire.
— Ha ha ha ha ! Inutile, quoi que tu fasses. Regarde plutôt.
Ganobu s'écarta d'un pas souple. Devant eux s'élevait une grande porte. Château, fort ou manoir, impossible à dire avec certitude, mais l'édifice avait une envergure certaine.
Au grincement du bois, la porte s'ouvrit. Au même moment, le corps de Vielle flotta légèrement. Quand elle reprit ses esprits, elle était hissée sur l'épaule de Ganobu.
« … Étonnamment légère. Tant mieux. En route. »
Et Ganobu se mit en marche. Derrière lui, des soldats armés suivirent le cortège.
Ganobu progressa dans un couloir. Ce n'était ni un fort ni un manoir. Un château, en bonne et due forme. D'après les connaissances de Vielle, aucun château de cette ampleur n'aurait dû exister dans ce secteur. Son esprit lucide commença à se troubler. Quoi qu'il en soit, elle supposa qu'ils se trouvaient près de la frontière entre le royaume de Kedaka et l'empire de Daora, et évoqua mentalement la carte de la région.
Mais, sous aucun angle, elle ne parvint à situer ce château. Certes, la zone compte des forêts et des montagnes escarpées ; y bâtir une forteresse n'est pas impossible, mais cela aurait réclamé une main-d'œuvre considérable, donc inévitablement visible. Qui plus est, à deux pas de la frontière daorienne, l'empire n'aurait pas manqué de réagir. Échapper aux regards de Daora, et qui plus est de la théocratie de Crimiana, pour ériger un tel château : impossible.
Pourtant, le château existe bel et bien. Quelque stratagème doit être à l'œuvre, et le silence des agents qu'elle avait infiltrés à Daora trouve sans doute ici son explication.
Ganobu gravissait un long escalier. Portant un homme, sa respiration ne faiblissait pas. Les soldats qui le suivaient haletaient déjà, harassés. De cela seul, on devinait aisément que Ganobu s'entraînait quotidiennement.
Au bout d'un moment, elle fut de nouveau projetée au sol, moins brutalement cette fois. Elle se retrouva sur un canapé. Une cheminée y flambait, rougeoyante.
« … Kenshin, es-tu vraiment Kenshin ? »
Ganobu la toisait d'un air dubitatif. Ses chaussures étaient en plein vu. *C'est fichu,* songea-t-elle, et l'instant d'après, il l'agrippa par le col et la redressa.
« … Qui es-tu ? »
Il arracha violemment le tissu qui masquait le visage de Vielle. Ses cheveux blonds se répandirent en cascade.
« … ! »
Même Ganobu en eut les yeux hors de la tête. Il n'avait jamais imaginé trouver sous le masque la papesse de la théocratie de Crimiana, Vielle elle-même.
« … Vielle-dono, j'imagine ? »
Ganobu s'adressa à elle d'une voix calme. Mais Vielle garda le silence, le regard fuyant. On aurait dit une gamine prise en flagrant délit : *Ah, me voilà démasquée.* Pourtant, cette attitude hérissa Ganobu.
À l'entente de ce nom, les serviteurs alentour frémirent. Ganobu leur lança un regard, puis se pencha vers elle, le visage tout proche.
— Je le redemande. Es-tu Vielle-dono ?
« … »
Elle ne répondit pas. La tempe de Ganobu tressaillit.
« Hah… Ha ha ha ha ha ha ! »
Soudain, Ganobu se mit à rire. Ses serviteurs, décontenancés par l'attitude de leur maître, ne savaient que faire. Mais lui n'en avait cure et lança sa voix à plein poumons.
— Comme vous lui ressemblez ! À ce point ressembler à Sa Sainteté la papesse Vielle… je vous en félicite. Qui êtes-vous, au juste ? Vous étiez bien près du roi d'Agartha. Une de ses favorites ? Pourquoi portiez-vous l'apparence de Kenshin ? Parlez !
Vielle persista dans son mutisme. Elle continua de fixer les yeux de Ganobu sans dire un mot.
— Soit. Alors c'est dans mon lit que je te ferai parler.
Il la hissa à nouveau sur son épaule. Les serviteurs l'appelaient « Votre Majesté » à tue-tête, mais il les ignora et reprit sa marche dans le couloir. Un bras assez épais pour rendre toute fuite impossible.
Ganobu ouvrit une porte avec brutalité et projeta Vielle sur le lit. Il commença à se dévêtir lentement. Là, même Vielle ne put cacher son inquiétude. Elle avait lancé le signal, mais l'armée de Crimiana ne pourrait arriver que bien plus tard.
En un clin d'œil, Ganobu fut nu. Son membre était déjà dressé. Dans cet état, il empoigna rudement le bras de Vielle et l'attira à lui.
« Uh, ah. »
Comme s'il l'écorchait, il lui arracha ses vêtements. Une bête. En un instant, le corps nu de Vielle fut exposé.
« Hou, une poitrine bien faite. »
Il l'agrippa à pleines mains. Vielle grimça de douleur. Déjà, la main de Ganobu atteignait sa culotte.
« At… attendez… »
Elle tenta de parler, mais on lui fourra un chiffon dans la bouche. Impossible de négocier par les mots. Elle essaya de l'ôter de la main, mais Ganobu glissa son corps entre ses jambes.
L'instant d'après, le bloc de désir de Ganobu se planta dans le corps de Vielle…